Le Dr Marie-Hélène Turgeon
Parution: septembre 2003

La solution est dans la prévention
Par Sylvie Poulin


Le Dr Marie-Hélène Turgeon est une digne descendante de médecins. Son grand-père et son père étaient omnipraticiens. « Il y avait chez nous une culture médicale importante. Mon père adorait son métier, il savait relever des défis, je le voyais heureux. J'avais beaucoup d'admiration pour lui. Dans mon milieu familial, l'entraide était une valeur primordiale. Quant à ma mère, elle nous encourageait à exercer un travail qui nous plairait. Et moi, j'ai toujours été fascinée par la maladie mentale. »

Née à Sainte-Foy, c'est tout naturellement que le Dr Turgeon a suivi sa formation en psychiatrie à l'Université Laval. Elle a d'ailleurs reçu au cours de ses études les second et troisième prix Merrell-Dow pour des présentations scientifiques. Durant les années de sa résidence, « la psychiatrie était en plein essor, grâce aux avancées de la neurobiologie. Ainsi, l'aspect organique de la maladie mentale devenait une science plus exacte qu'avant. »


Le Dr Marie-Hélène Turgeon

Le Dr Turgeon aime la dualité de la psychiatrie. « Il faut savoir allier la science et l'art. Chaque cas est différent. La personne est un tout; on s'intéresse à sa personnalité. L'aspect biopsychosocial et la relation avec le patient sont très importants. » Elle ajoute qu'un psychiatre continue d'évoluer en tant qu'être humain en exerçant son métier. « Les patients nous en apprennent beaucoup sur nous, sur notre façon de réagir, sur le pourquoi de ces réactions. C'est l'un des aspects gratifiants de cette pratique. »

Non pas que le psychiatre soit perméable aux problèmes de son patient. Au contraire, il se doit de garder une distance par rapport à luimême, d'avoir du recul. « Notre outil de travail, c'est l'entrevue, l'examen mental. C'est à travers notre façon de travailler qu'on découvre davantage qui l'on est. »

Le Dr Turgeon est rattachée à l'Hôtel-Dieu de Lévis depuis 1996. Elle a choisi cet hôpital parce qu'après y avoir fait un stage d'une année entière, elle connaissait bien l'équipe et trouvait le milieu stimulant. Elle explique aussi que des projets parallèles demandaient à être développés, ce qui rendait le défi encore plus intéressant. « En psychiatrie générale, on voit de tout, on est en contact avec toutes sortes de pathologies psychiatriques. C'est un avantage quand on commence. » Bien qu'elle ne reçoive en général que des adultes, il lui arrive de traiter des enfants qui aboutissent à l'urgence.

L'Hôtel-Dieu de Lévis offre un environnement de travail agréable en psychiatrie. L'équipe est importante : douze spécialistes pour les adultes, six pédopsychiatres et deux psychogériatres. Il faut voir aux hospitalisations, faire des gardes à l'urgence, recevoir les patients en clinique externe. « Quand on choisit la médecine, et c'est encore plus vrai en psychiatrie, on sait que cela suppose presque automatiquement le milieu hospitalier, les gardes, l'urgence. » Le Dr Turgeon avoue que cette diversité, tant dans les tâches que dans les cas rencontrés, lui plaît énormément.

Mère de trois jeunes enfants, le Dr Turgeon partage sa vie avec un omnipraticien en poste à Montmagny. Comme tant d'autres femmes, elle a dû apprendre à faire des compromis entre le travail et la vie familiale. « La médecine n'est pas adaptée à la féminisation de la profession. Mais en même temps, je constate que bien des collègues masculins veulent eux aussi réduire le nombre d'heures travaillées, parce qu'ils doivent assumer leur part à la maison. » Il lui apparaît donc urgent de trouver des solutions aux problèmes de répartition des effectifs médicaux.

Le fait d'avoir un conjoint qui exerce la même profession double le fardeau, selon le Dr Turgeon. Cette situation exige pour les professionnels de la santé une planification et une organisation en conséquence. « Au début, cela demande des ajustements, un certain temps d'adaptation. On a constamment l'impression de ne pas être suffisamment présent au travail, pas plus qu'à la maison. Mais le compromis est possible, l'équilibre de vie aussi. »

Comme le précise le DrTurgeon, « il ne faut pas oublier que nous avons des responsabilités en tant que médecins. Le défi, c'est de mettre en place des moyens pour qu'il y ait du monde partout. Cela doit être planifié. En psychiatrie, on manque d'effectifs tout le temps, et j'ai bien peur que la situation perdure encore plusieurs années. »

Directrice de la clinique externe depuis un an, le Dr Turgeon en assume la gestion avec les équipes multidisciplinaires. Bien qu'elle préfère l'enseignement aux résidents, elle a accepté cette tâche médicoadministrative pour une période de quatre ans. Elle confie que les choses vont très bien et qu'elle continue de viser, comme son prédécesseur, le fonctionnement optimal de la clinique.

Parmi les projets qui lui tiennent à coeur, le Dr Turgeon mentionne celui du module de thérapie de groupe. « Dans la pratique courante, on a - à Lévis - un certain débit de patients. On a donc moins le temps de faire de la psychothérapie à caractère analytique. » La thérapie de groupe permet également aux médecins de continuer à parfaire leurs habiletés en psychothérapie. L'Université Laval a d'ailleurs choisi de rendre le bloc de psychothérapie de groupe obligatoire, et Lévis est le seul endroit où l'on propose cette formation. Le Dr Turgeon assure la supervision de résidents en psychiatrie de même qu'en médecine de famille.

« J'aime beaucoup l'enseignement clinique. C'est stimulant d'être questionnée, et côtoyer des résidents génère une dynamique très intéressante au sein de l'équipe. » Lévis en accueille douze par année, pour une période de trois mois. On y rencontre également des étudiants en fin de résidence qui viennent y effectuer un stage d'un an.

La psychothérapie de groupe donne de bons résultats, autant que d'autres approches. Le secret réside dans le choix des participants. Le Dr Turgeon en convient, ce genre de traitement n'est pas toujours efficace de la même façon, ni pour tout le monde. Il appartient au psychiatre de reconnaître chez l'individu qu'il soigne les éléments favorables à sa participation à une thérapie de groupe.

Le Cap, une approche différente

Le Dr Turgeon a aussi travaillé à la mise sur pied d'un hôpital de jour en santé mentale. Ce projet a mis quatre ans à voir le jour, et est en activité depuis octobre 2001. « Le Cap », c'est une maison ancestrale sur le bord d'une falaise, avec vue sur le fleuve. À quelques minutes seulement de l'Hôtel-Dieu, le Cap offre un environnement tout à fait exceptionnel, extrêmement agréable, au coeur d'un quartier résidentiel. « Nous en sommes très fiers. »

Les patients qui y sont traités présentent des maladies déficitaires avec des caractéristiques psychotiques. « Ce genre de maladie amène des déficits de fonctionnement à long terme, chroniques ou persistants. Au Cap, les gens ont moins l'impression d'être hospitalisés, ce qui est un élément majeur dans le traitement. Les interventions sont actives, intensives, tout en laissant les gens dans leur milieu. C'est un aspect important du processus de guérison. »

L'équipe multidisciplinaire du Cap se compose de psychiatres, d'infirmières, d'un ergothérapeute, d'une travailleuse sociale, d'un agent de milieu ainsi que de personnel de soutien. On y intervient par la thérapie de groupe. « Le but est d'aider les patients à retrouver un fonctionnement optimal. » Le personnel s'attache aux aspects comme les habiletés sociales et la psycho-éducation, au moyen de diverses activités. Les psychiatres assurent quant à eux un bon contrôle de la médication et une psychothérapie adéquate. Pour l'instant, huit patients sont admis à temps plein.

En milieu hospitalier, on fait plus souvent face à de la décompensation aiguë, ce qui exige des techniques particulières. Au Cap, c'est différent. Et l'on invite les familles à participer au processus. « On est devant une dynamique familiale qui a souvent été malmenée par la maladie. Celleci est un irritant, dans le sens où elle épuise les membres de la famille, où elle fait augmenter la tension entre eux. » Dans la majorité des cas, les proches du malade ne demandent qu'à comprendre et ils sont désireux d'aider, précise le Dr Turgeon.

« La psychiatrie a évolué. Le travail s'est perfectionné. Les interventions en psychothérapie sont plus structurées, on sait mieux comment intervenir. Mais surtout, la somme des connaissances acquises nous conduit à reconnaître la très grande importance de prévenir les rechutes, de traiter de façon optimale dès le départ. » Le Dr Turgeon ajoute que les omnipraticiens sont de plus en plus sensibilisés à la maladie mentale, ce qui permet d'agir dès la consultation en première ligne.

Invalidité psychiatrique et société malade

Le Dr Turgeon consacre une dizaine d'heures par semaine au secteur privé, en tant que psy- chiatre-conseil auprès de Desjardins Sécurité financière et de la Régie des rentes du Québec. Son rôle est de conseiller des examinateurs et des médecins sur d'éventuelles invalidités psychiatriques, c'est-à-dire sur « ce qui rend une personne non fonctionnelle au travail ». À cette fin, le Dr Turgeon a entamé un perfectionnement en médecine d'assurance et d'expertise à l'Université de Montréal.

Mais pour participer à la gestion efficace de ces invalidités, souligne-t-elle, il est essentiel que le conseiller demeure dans le bain de la clinique : « Pour bien achever ce travail, le psychiatre doit être en mesure de savoir d'abord ce qui rend malade en général; ensuite, combien de temps dure le déséquilibre; et enfin, quels sont les facteurs qui compliquent la maladie. Pour cela, il ne faut pas s'éloigner de la pratique en clinique. »

Le Dr Turgeon constate que la demande d'aide en soins psychiatriques est en hausse constante - plus de gens en détresse morale se présentent aux urgences, et le nombre de consultations s'accroît en clinique externe. « Malheureusement, il n'y a pas d'augmentation du personnel soignant. Cela entraîne un essoufflement considérable, parce que chacun a à coeur de maintenir la qualité des soins prodigués. On travaille dans un contexte dont la difficulté s'accentue au fil du temps. »

Cette situation n'est pas unique à la psychiatrie et semble en voie de perdurer encore plusieurs années. « Chez nous, l'harmonie dans l'équipe et la motivation de tous ses membres permettent d'abattre beaucoup de travail. Mais même cela a des limites. »

Cette hausse dans la demande d'aide, le Dr Turgeon l'attribue d'une part à l'éclatement des familles. « Ce phénomène a fait des ravages. On en voit d'ailleurs les répercussions maintenant. Les gens n'ont plus ce sentiment de sécurité, de confiance de base. » L'effet est désastreux sur l'équilibre affectif des personnes touchées.

« D'autre part, de façon générale, on a élevé dans notre société le niveau de ce qui est demandé à un individu. On l'oblige à faire face aujourd'hui à des exigences plus importantes, et ce, dans tous les domaines de sa vie. Mais ce n'est pas tout le monde qui a la capacité nécessaire pour s'adapter. » En conséquence, de plus en plus de gens se retrouvent en situation de déséquilibre, incapables de fonctionner normalement. Il est impérieux que nous comprenions ce phénomène social, car « c'est toute la société qui est perdante ».

La maladie mentale étant encore porteuse de tabous, il reste beaucoup de travail à faire pour que les gens comprennent que c'est une maladie comme une autre, une maladie qui occasionne des comportements différents. Le Dr Turgeon établit un parallèle avec l'éducation des enfants. « Regardez les enfants d'aujourd'hui. On exige beaucoup d'eux. Mais on oublie qu'il serait préférable et bien plus simple de leur apprendre à être heureux. » Pour le Dr Turgeon, la solution se trouve dans la prévention.]