Simon Toussaint
Parution: août 2003

Quand on parle d'affaires de famille...
Par Sylvie Poulin


À peine avait-il reçu son diplôme en pharmacie de l'Université Laval, en 2000, que Simon Toussaint, 26 ans, décidait de se réorienter. En dehors des stages, il avait pratiqué trois mois en officine communautaire, pendant l'été. Sa décision d'aller en médecine, il l'a prise durant cette période-là. C'est que, attiré d'abord par l'aspect scientifique, l'évolution constante et les très larges possibilités d'emploi de la pharmacologie (Le domaine de l'industrie pharmaceutique m'intéressait. Je me dirigeais vers la gestion de projets de recherche.), Simon Toussaint en découvrira également assez vite les limites concrètes.

La formation de pharmacien est très poussée, souligne-t-il, « mais quand on termine les études, honnêtement, on se retrouve un peu désabusé en ce sens qu'on n'applique qu'une faible partie des connaissances qu'on a acquises durant le baccalauréat. » Un sentiment apparemment assez répandu, et l'une des raisons pour lesquelles plusieurs étudiants désirent poursuivre à la maîtrise et ainsi avoir accès au milieu hospitalier - question d'accomplir quelque chose de plus stimulant intellectuellement.


Simon Toussaint

« Et qu'on le veuille ou non, en pharmacie communautaire, non seulement le facteur de productivité est très présent, mais on exécute les ordonnances des autres. Cela exige un minimum de haut savoir, mais par rapport à tout ce qu'on a appris... » Le degré de responsabilité auquel il aspirait et s'attendait n'était pas au rendez-vous. L'autre motif à l'origine de son virage vers la médecine, et le plus important, dit-il, c'est le désir de prendre charge de la santé du patient de manière globale. « Je me suis rendu compte, durant les heures que j'ai passées en pharmacie, qu'il me manquait quelque chose. C'était d'aller du point A au point B, de l'investigation diagnostique au traitement. »

S'embarquer dans plusieurs années d'études ne l'effrayait pas. Lui qui fait présentement ses stages d'externat I à l'hôpital Maisonneuve- Rosemont juge qu'il ne lui en reste pas tant que ça! « J'ai goûté au marché du travail, et j'y goûte encore (il travaille en pharmacie à temps partiel). Autrement, je n'aurais pas pu, mentalement, entreprendre la médecine. Il ne faut pas se méprendre : j'aime beaucoup la profession de pharmacien. Elle est gratifiante, malgré les inconvénients mentionnés plus tôt. La relation avec le patient est très bonne, l'ambiance aussi, et j'en retire beaucoup de satisfaction. Et compte tenu que je suis à l'université depuis sept ans, ce travail me permet justement d'en sortir, de vivre autre chose. »

Qu'il soit entré à l'Université de Montréal plutôt que de reprendre du collier à l'Université Laval n'a rien de sorcier. « Québec est une très belle ville, mais j'envisageais alors de faire une maîtrise en gestion pharmaceutique, à l'École des HEC, et l'industrie pharmaceutique est beaucoup plus florissante dans la métropole que dans la capitale. »

Dans le bain depuis tout petit

Simon Toussaint a choisi la médecine de famille. Indirectement, explique-t-il, il aurait eu une assez bonne vision de ce dont il s'agit. C'est peu dire! Son père (Martin, dont la première carrière fut également celle de pharmacien) ainsi que son frère (Sébastien) sont omnipraticiens. Sa mère (Nicole) a travaillé comme infirmière, avant de se consacrer entièrement à la vie familiale, et ses deux soeurs (Élisabeth et Catherine) sont infirmières de profession. Toute la famille navigue dans les soins de santé, résume le dernier rejeton à avoir quitté le nid familial, situé à L'Islet-sur-Mer.

« Ma pratique devrait ressembler à ce que j'en connais par mon frère et mon père. C'est une pratique de première ligne, vraiment à la base de la pyramide médicale, donc en milieu hospitalier et en bureau privé. Cela me semble permettre une prise en charge des patients plus complète. » Où exercera-t-il? Il ne le sait pas encore. Son frère est établi en Gaspésie, et son père voudrait bien que le Dr Toussaint fils retourne dans la région natale. « Les occasions ne manqueraient pas hors des grands centres, mais beaucoup de facteurs entrent en ligne de compte. Je suis ouvert à la possibilité de travailler en région. Par contre, je n'aimerais pas y être contraint, comme les lois pourraient m'y obliger éventuellement. Loin de moi l'intention de me plier à ce genre de demande! Est-ce assez contre-productif?... »

En voici donc un qui ne se laisse pas démonter par les urgences qui débordent et les débats en cours sur l'organisation des soins quand il pense à sa future profession. « Au contraire. J'y vois surtout l'intérêt qu'on a à bien soigner les patients et à en promouvoir l'idée dans la collectivité. C'est pour les gens qu'on travaille fort, pour eux aussi qu'on veut le faire dans de meilleures conditions. Ils sont directement concernés. »

Simon Toussaint déplore cependant que le gouvernement actuel considère la pratique médicale comme il le fait. Il y a de quoi, observe-t-il, se questionner sur la crédibilité de nos représentants. « Nous sommes des travailleurs autonomes "salariés de l'État''. Une contradiction dans les termes au départ. Mais ainsi le veut le régime en place. »

La médecine, poursuit-il, doit pouvoir évoluer avec son temps, en technologie, en pratiques cliniques et en gestion des services. « On dirait que les choses stagnent un peu, et en tant que futur médecin, je ne trouve pas très encourageant de travailler dans le climat actuel. Mais j'espère fortement que la situation va changer pour le mieux. C'est pourquoi il faut dès à présent se pencher sur les solutions aux problèmes du jour, être solidaires en tant que médecins, ne pas avoir peur de mettre nos revendications de l'avant, et démontrer à nos dirigeants que la profession n'est pas qu'une vocation - si nous sommes responsables de la santé des gens, nous avons droit au respect comme tout autre groupe de la société. Nous ne sommes pas des pions! »

Ce début de diatribe est venu en réponse à une question sur la place de l'informatique (l'un de ses passetemps) dans la pratique médicale. « La technologie divertissement va peut-être devenir un outil, étant donné les changements en cours dans le système de santé. On informatise de plus en plus, notamment en milieu hospitalier. Et la vague des Palm bat son plein chez les étudiants. On tend vers les équipements et les réseaux électroniques. Cela va modifier la pratique, je crois. » Mais les ressources financières suivrontelles le rythme? « Il faudrait peut-être privatiser certains éléments du système de santé. Personnellement, je pense qu'il est temps d'y réfléchir sérieusement. »

Simon Toussaint précise : « Je ne prône pas la privatisation à tout crin. Mais l'État ne peut plus offrir l'accessibilité et la gratuité des soins à l'ensemble de la collectivité en raison de la hausse des coûts des services en tant que tels, de la technologie, des médicaments. Le pourcentage du PIB qu'on consacre à la santé n'a jamais été aussi élevé. Une prise de conscience s'impose. Pour permettre une meilleure qualité de soins - c'est l'objectif final, après tout -, certains services devraient être privatisés. » On croirait entendre Mario Dumont, qui vient d'ailleurs de la même région que lui (mais c'est le seul rapprochement que l'on puisse faire, dit le principal intéressé en riant).

« Je ne cache pas que, plus tard, j'aimerais favoriser une ouverture dans ce sens-là. Parce que les services médicaux peuvent évoluer... Il n'y a pas qu'un seul modèle possible. Celui de l'État-providence n'est plus fonctionnel aujourd'hui. Il y a place à l'innovation. Ainsi, on pourrait réaménager l'offre de soins, et l'élargir - notamment dans la gestion des maladies cardiovasculaires - par des cliniques de dyslipidémie, etc. Bien des gens croient que la privatisation est fondée et axée sur l'argent. Mais voir les choses ainsi d'emblée est incorrect. La privatisation des soins est une manière d'offrir des services de qualité à une population qui les désire et peut se les payer, et de désengorger le système public : donc d'apporter à ceux qui ne peuvent pas se permettre le privé une qualité de soins dès lors plus acceptable. C'est ce qu'on appelle l'élasticité de la demande. »

Aubergiste et gestionnaire

Si les Toussaint ne parlent pas nécessairement de santé quand ils se rencontrent, c'est qu'une autre affaire de famille meuble aussi les conversations : le Gîte du Docteur. L'histoire de ce café-couette remonte à sept ans. « Sébastien et moi, nous avons démarré ce projet-là dans la maison de nos parents, à L'Islet-sur- Mer. » Cette maison ancestrale, bâtie en 1867, était déjà de grandes dimensions. Le départ des enfants laissant encore plus de place, les deux frères cherchent à l'utiliser. Et les parents ne s'opposent pas à y intégrer un bed and breakfast. Simon Toussaint était alors au cégep, et il a travaillé au Gîte les six premiers étés de son existence, au service à la clientèle.

« J'avais embauché une femme de ménage, et quelqu'un pour les petits-déjeuners. Mon frère était plutôt le gestionnaire à distance. C'est lui qui avait pris le risque financier, puisque l'affaire demandait certains investissements. La deuxième année, ma mère s'est ajoutée à notre équipe. Déjà à la retraite, elle a participé activement, intéressée qu'elle était à recevoir des gens qui venaient de partout dans le monde. Depuis trois ans, c'est elle qui s'occupe véritablement du Gîte. »

Simon Toussaint veille à la publicité et à certains autres aspects. Il a notamment monté le site Web du Gîte (www.qbc.clic.net/~gitedoc), qui n'est ouvert qu'en été. Ça fonctionne bien? « Très bien! C'en est surprenant. Il faut dire que la région est belle et vaut le détour. Et la maison, dont l'ancien propriétaire était aussi un médecin, donne directement sur le bord de l'eau. » Son expérience d'employé-gestionnaire aura été enrichissante, affirme-t-il. D'autant plus que le projet est devenu de plus en plus familial au fil des ans.

Représentant de l'UdeM à l'AMLFC

La déclaration est fort claire : « D'une part, c'est une association qui gagne à être connue des futurs médecins. Elle leur offre des services bancaires et d'assurance auxquels on ne pense pas nécessairement quand on entre à la Faculté. Il y a d'autre part le sentiment d'appartenance à une association qui fait la promotion de la médecine en français, et qui a des publications pour la population générale. Et j'aime lire le Bulletin, pas seulement pour ce qu'on y présente comme pratiques médicales, mais aussi pour les personnalités qui se révèlent dans les articles. Enfin, ce que j'apprécie beaucoup de l'AMLFC, c'est qu'elle agit hors du champ des questions syndicales et des prises de position politiques. »

Le comité interuniversitaire est à repenser certaines façons de procéder, c'est-à-dire à établir plus précisément les objectifs de son mandat et son mode de fonctionnement, pour trouver des moyens efficaces de faire connaître l'AMLFC au sein des communautés étudiantes. « L'Association est très bien vue, affirme Simon Toussaint, mais j'estime qu'elle devrait prendre encore plus de place au cours des prochaines années. On n'est pas assez "actifs'' encore dans les universités. À l'Université de Montréal, je ne peux pas être très présent en ce moment. Il en va de même pour le représentant de Sherbrooke qui est en résidence et celui de Laval qui est en externat II. Il n'y a pas de représentant sur place, quoi! C'est difficile de faire les changements voulus, compte tenu de nos horaires respectifs. Mais l'Association nous tient à coeur, et on va sûrement y arriver à un moment donné. »

Avec tout ça, les activités personnelles en prennent un coup. « Je me suis rendu compte dernièrement que le temps octroyé aux loisirs a retréci comme une peau de chagrin. On ne sait pas vraiment à quel point les études vont nous accaparer quand on commence la médecine. Mais on ne peut pas tout mener de front. Alors, c'est le temps pour les loisirs et les relations interpersonnelles qui manque en bout de ligne. Souvent, compte tenu de nos personnalités, ce ne sont pas les études qui pâtissent - on est capable de performer -, mais pour le reste... Disons que c'est l'amie de coeur qui n'apprécie pas trop! »

Peut-on ériger une barrière, dire c'est assez et garder du temps pour soi? « Les patients attendent (lire : culpabilité), et l'éventail de services qu'on peut offrir à la population est très large, que ce soit en milieu hospitalier ou communautaire ou encore à domicile. On pourrait être occupé 24 heures sur 24, finalement », conclut Simon Toussaint. ]