| Le Dr Joël Pouliot |
Parution: août 2003
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Énergie, détermination et organisation sont ses atouts maîtres |
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Joël Pouliot est né en Abitibi mais n'y a pas grandi. Des liens familiaux et de fréquentes vacances dans la région l'y ramèneront toutefois en 1994, après sa résidence en médecine interne et en cardiologie dans le réseau du CHUM et à l'Institut de cardiologie de Montréal, en plus d'une année entière en échographie cardiaque à l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. « Quand on part en région, commente- t-il, il est important d'être le plus à l'aise possible dans sa spécialité. Cette année consacrée à l'échographie cardiaque m'a procuré cette assurance-là. De plus, nous disposons d'un équipement médical à la fine pointe - à l'exception des instruments de cardiologie tertiaire. L'équipement désuet a en effet été renouvelé au moment où je suis entré en poste au Centre hospitalier de Val-d'Or. » |
![]() Le Dr Joël Pouliot |
Malheureusement, le cardiologue en place à ce moment-là était en fin de carrière. Le Dr Pouliot s'est donc rapidement retrouvé seul, et il l'est toujours. « Par contre, j'ai un bon appui des gens de Sacré-Coeur quand la liste d'attente s'allonge trop ou que je prends des vacances. Notre organisation des soins facilite aussi les choses. Ici, les omnipraticiens donnent des soins assez avancés et me consultent au besoin. Si on avait un modèle de pratique comme celui en vigueur à Montréal, la région devrait compter cinq ou six cardiologues pour répondre à la demande », mentionne le Dr Pouliot.
« Je m'y attendais... »
Il dit ne pas trop souffrir d'exercer en solo pour l'instant : « J'aimerais quand même qu'on soit deux cardiologues, un jour. Ce serait plus facile pour les vacances! En attendant, je dois toujours prendre en considération l'horaire de travail de mes collègues de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal au cas où... Bien sûr, je pourrais, comme plusieurs autres médecins, fermer boutique pendant un mois sous prétexte que ce n'est pas de ma faute si je suis le seul cardiologue de l'hôpital. Et les patients? En principe, il revient aux dirigeants de l'hôpital d'entreprendre les démarches de remplacement temporaire, mais ma conscience m'empêche de partir en disant à mes patients de s'organiser autrement parce que ce n'est pas mon problème. Je n'ai pas encore atteint ce stade-là! »
Le Dr Pouliot n'a apparemment pas atteint le point de l'épuisement non plus, bien que certains parmi ses collègues se demandent comment il arrive à en faire autant. Son horaire : de 70 à 75 heures par semaine quand on englobe les tâches cliniques, administratives et de recherche. Il a en outre travaillé au CMDP pendant trois ans avant de devenir DSP à temps partiel (mandat qui prenait fin en novembre 2002).
« Quand je me suis installé ici, j'étais conscient que j'allais trimer dur. Alors, pour protéger notre vie de famille - et ma venue était conditionnelle à cela -, nous nous sommes assurés que ma conjointe (infirmière) aurait un emploi où elle ne travaillerait pas le soir ni la nuit ou la fin de semaine. Elle a donc suivi une formation en... cardiologie! Depuis, outre les échographies cardiaques à raison d'une journée par semaine, elle m'aide quant à l'aspect administratif de mes recherches : suivi avec les comités d'éthique et les commanditaires, etc. », précise le Dr Pouliot.
Ces recherches consistent en études multicentriques auxquelles l'hôpital participe depuis sept ans. « Nous en menons trois ou quatre par année, notamment sur l'angine instable, le post-infarctus ou encore l'insuffisance cardiaque. Je reste ainsi en contact avec le milieu universitaire et cela me permet de tenir mes connaissances à jour, malgré que je consacre déjà du temps à la formation médicale continue. »
« La cardiologie, c'est gratifiant... »
Des résultats souvent spectaculaires. Une amélioration immédiate. Des soins qui font rapidement passer du noir au blanc un patient qui est dans un état critique. Le Dr Pouliot s'anime : « Dans le cas d'un infarctus, par exemple, le patient arrive très souffrant. Mais avec la thrombolyse, pouf!, nous pouvons rétablir la situation sans délai. Pour les arythmies cardiaques, c'est la même chose. Quant aux patients chroniques, nous sommes en mesure de leur donner une qualité de vie certaine malgré tout, grâce aux traitements à notre disposition actuellement. »
Des échecs, il y en a bien sûr encore, mais beaucoup moins qu'auparavant. D'année en année, souligne le Dr Pouliot, on découvre de nouveaux traitements. « Avec l'oncologie, explique-t-il, la cardiologie est l'un des secteurs les plus actifs en recherche. On voit constamment reculer la mortalité par infarctus et en post-infarctus, tout comme on voit s'améliorer l'état des gens qui souffrent d'insuffisance cardiaque. Et en cardiologie, les recherches progressent régulièrement de telle sorte que la liste des bienfaits pour les patients ne cesse d'augmenter, alors que ce n'est pas toujours le cas en cancérologie. C'est une autre des satisfactions que nous procure la cardiologie. »
Il n'en demeure pas moins que les maladies cardiovasculaires continuent de figurer parmi les principales causes de mortalité, reconnaît le Dr Pouliot. Parce que la population vieillit, entre autres, et que les gens ont un mode de vie nord-américain - stress, tabagisme, sédentarité. « Les grands facteurs de risque habituels, quoi. Ce n'est pas demain qu'on va être en chômage en cardiologie. » Lui-même admet ne pas toujours mettre en pratique ce qu'il recommande à ses patients, quoique récemment... « J'ai eu une prise de conscience. Au moment où on se parle, j'ai déjà perdu une dizaine de livres. De l'exercice, je n'en fais pas beaucoup, mais je me déplace tellement rapidement dans l'hôpital pour aller d'un étage à l'autre et d'un patient à l'autre... Je fais sûrement 20 minutes de marche rapide par jour! »
Parlant d'activité physique, n'allez surtout pas qualifier de « sport » la chasse ou la pêche, même si celles-ci font la réputation du coin de pays du Dr Pouliot. « C'est un trip de gars pour s'éloigner de la maison, ça. Quand je vais à Montréal et que je croise sur la route des gens qui "montent" à la chasse, c'est drôle, je ne vois jamais de femmes ni d'enfants! Mes loisirs? Je jouais au golf et au hockey, mais j'ai laissé tomber. Je vais surtout voir jouer l'équipe de hockey junior majeur, car je fais partie du conseil d'administration. Ce n'est pas une petite affaire : le budget annuel est de 1,3 million de dollars, et là comme ailleurs, il faut assurer l'équilibre budgétaire. »
« Moins à risque de routine et de rage au volant... »
Ce n'est pas parce qu'il avait eu une bourse d'études conditionnelle au travail en région que le Dr Pouliot a décidé d'y faire carrière. Ça ne lui faisait pas peur, la région. Il s'y sentait bien, loin du trafic. « J'aimais l'Abitibi, mais je voulais aussi éviter le rythme de vie des grosses villes. Ma conjointe est originaire de la Rive-Sud de Montréal, et dans sa famille, on pensait qu'elle ne tiendrait pas le coup un mois ici. Mais elle est là depuis neuf ans et n'a pas l'air de s'en plaindre... »
À Montréal, par exemple, il y a danger que le cardiologue finisse par développer un créneau et que sa pratique se restreigne à une certaine catégorie de patients, soutient le Dr Pouliot : « Ici, chaque nouveau patient est une boîte à surprises. Quand je fais mes échographies, mes cliniques, n'importe quoi peut être en cause : une maladie congénitale ou coronarienne, des problèmes d'arythmie ou valvulaires... Ça m'impose d'être à jour dans tout; c'est vraiment de la cardiologie générale. Je ne suis pas devenu spécialiste de l'hypertension ou de l'angine, ni arythmologue. Je me doutais bien qu'en travaillant seul, je rencontrerais tous les genres de patients, et ça me plaît. »
Sans oublier que pour ce père de quatre enfants (le plus jeune est né en janvier 2003), la région est propice à élever une famille, malgré la charge de travail. « Les deux heures qu'on ne perd pas en déplacements peuvent être consacrées aux enfants. Je vis à deux minutes de l'hôpital. Et quand je prévois travailler tard, je peux arrêter à 16 h 30, aller souper en famille, faire les devoirs ou autre chose avec eux, et retourner à l'hôpital. Ça n'arrive pas souvent, mais quand j'ai à le faire, je ne sacrifie pas le temps des enfants. »
Pour les sorties, ajoute-t-il, c'est la même chose. « On ne prend pas trois quarts d'heure pour reconduire notre fille à ses cours de gymnastique ou de ballet. Tout se situe dans un rayon de cinq à dix minutes. » Ce choix de vie familiale promet beaucoup d'animation et de surveillance, convient le papa en multipliant mentalement par quatre les devoirs, les activités différentes et les amis à la maison. « Bientôt, j'aurai des ados, et je deviendrai peut-être DSP de maison! », dit-il en pesant ses mots. C'est que le poste de DSP, qu'il a déjà occupé deux fois, renvoie pour lui à bien des maux de notre système de santé.
« Notre problème, au Québec... »
Dans sa voix d'un calme irréprochable jusque-là, on sent monter une légère tension (amère? ironique?) à la seule mention de DSP ou de directeur général d'hôpital. Les médecins-administrateurs se font de plus en plus rares, observe le Dr Pouliot, parce que d'une part, on recrute déjà difficilement des médecins en région, et que d'autre part, la gestion dans le système de santé n'a vraiment rien d'évident actuellement.
« Par exemple, il faut se battre pour aller négocier nos dossiers de renouvellement d'équipements. Le Ministère veut qu'on s'informatise, mais ne donne pas toujours les sommes nécessaires. Et l'obligation d'être en équilibre budgétaire pèse toujours alors que les besoins d'une population vieillissante et le coût des médicaments vont croissant. Tout ça fait en sorte qu'en tant que gestionnaire dans un établissement, comme DSP ou DG, tu as beaucoup de pression sur le dos, mais ne disposes pas des ressources requises pour bien faire les choses. »
Et ces médecins des établissements de santé qui vident leurs frustrations (souvent justifiées) sur les DSP?... « C'est un poste-sandwich, reprend le Dr Pouliot, ni facile ni particulièrement bien rémunéré. Je l'avais accepté à la fois pour dépanner et par intérêt, dans le sens de représenter l'hôpital. Quand on est dans une région où il y a plusieurs hôpitaux, tout le monde veut bien sûr avoir tel appareil dernier cri, rénover sa salle d'urgence, avoir la résonance magnétique, etc. Et lorsqu'on n'est pas représenté, on ne touche pas sa part du gâteau advenant qu'un million de dollars arrive en investissement pour les services à la population. »
Des postes de DSP et de DG, le Dr Pouliot retient que ce sont des pièges propices à se faire pointer du doigt par « des gens de Québec » qui croient tout connaître, mais qui ne réussiraient pas mieux que ceux qui gèrent sur place. « Les gens du Ministère sont à peu près les seuls à ne pas être sur la même longueur d'onde que les autres... Alors, si j'avais un intérêt pour la gestion, un jour, ce serait plus haut dans l'échelle. Au Ministère même. J'arriverais avec mon sabre et je couperais dans le fonctionnariat pour redistribuer dans les services. Au Québec, il y a trop de chefs pour le nombre d'Indiens. Mais on continue de nommer des chefs et on amplifie le problème. »
Il en veut pour preuve qu'en Ontario, il y a six régies régionales pour onze millions de personnes, alors qu'on en compte trois fois plus au Québec. Et la suggestion qui courait récemment d'abolir les régies? Excellente, répond sans hésitation le futur sabreur, qui nuance aussitôt : « Je crois davantage à une rationalisation de nos régies, qui aboutirait quand même à les couper au moins de moitié. »
Dans un petit milieu qui vit l'insuffisance d'effectif, d'équipement et de budget, le poste de DSP est de plus en plus lourd à assumer, poursuit-il. « Ce qui est difficile, c'est de gérer ce qu'on n'a pas : une liste de garde à l'urgence quand il manque de médecins, un département d'obstétrique quand il manque deux obstétriciens, et la radiologie sans radiologiste. Dans l'état actuel des choses, c'est un peu démoralisant de passer le gros de son temps à gérer la pénurie et l'insatisfaction. Mais dans un hôpital qui regroupe 300 médecins, je ne dirais peut-être pas non. Parce qu'alors, ma seule préoccupation serait de monter des dossiers, d'organiser des soins et de faire progresser l'hôpital. Et ça, ce serait très, très intéressant! » conclut celui qui aura d'ici là peaufiné ses compétences au poste de DSP de maison. ]