Parution: juillet 2003

Pour les médecins qui donnent TROP d'eux-mêmes
Par Sylvie Poulin


Pendant ses treize premières années de pratique, Anne Magnan, médecin de famille, a toujours travaillé à deux demi-temps : à son bureau privé et ailleurs. Ailleurs, ce fut d'abord au CLSC des Patriotes, à Beloeil (volet santé mentale et gestion du stress), puis au CH Pierre- Boucher, à Longueuil (clinique externe et urgence psychiatrique), et enfin auprès d'une société privée de Montréal (expertise en santé mentale et médecine occupationnelle).

« Mon bureau était mon port d'attache, dit-elle. Mais un jour, j'ai voulu aller en psychiatrie, précisément pour être encore plus à l'aise dans ma pratique au bureau. J'avais une approche très "médecine familiale", et tout ce qui relevait de la santé mentale m'intéressait. J'ouvrais bien des portes, mais j'en venais parfois à piétiner par manque d'outils et de connaissances plus approfondies pour venir en aide à mes patients. »


Le Dr Anne Magnan

Un jour, le système a trop tiré sur ce qu'elle appelle son élastique, et l'élastique a lâché. « J'avais l'impression que les choix de ma Fédération de même que ceux du gouvernement - cela a eu cours des deux côtés - contrecarraient ce qu'on nous avait enseigné, à savoir être près de nos patients, prendre le temps de les écouter, etc. Ce qui m'a dérangée le plus fondamentalement, c'est lorsqu'il a été décidé que psychothérapie et examen physique n'allaient plus ensemble. Que faisait- on des personnes âgées, chez qui le problème de santé physique est souvent lié à des aspects de santé mentale? Finalement, il revenait aux médecins de financer l'écoute! »

En quête d'autre chose, le Dr Magnan se joint alors à Médisys, entreprend un programme en médecine d'assurance et d'expertise à l'Université de Montréal et... se retrouve complètement happée par la médecine industrielle. « Je trouvais déjà, quand j'étais en psychiatrie, qu'il manquait de personnesressources pour aider les employeurs à réintégrer les gens au travail. Je voulais passer par la communication, étant convaincue que plus on donne d'information pertinente, mieux on arrive à trouver des solutions adéquates. »

Cet intérêt pour la psychiatrie et la médecine industrielle est mis à profit tout naturellement au PAMQ (Programme d'aide aux médecins du Québec), où le Dr Magnan travaille quelque 25 heures par semaine depuis l'année 2000. En 2002, elle met fin à sa pratique privée et devient médecin-chef adjoint à la GRC. Là, le lien est moins évident. Le Dr Magnan éclate de rire : « Mais c'est encore du transfert d'information, de la médecine d'expertise! Il s'agit d'aider le monde du droit avec des notions propres à la médecine. »

Son rôle, à la GRC, consiste à vérifier qu'un problème de santé n'empêchera pas un policier d'assurer sa sécurité et celle des autres. « Je ne vois pas les policiers en consultation, précise le Dr Magnan. Ils ont déjà rencontré un autre médecin, qui me fait part du problème, après quoi je dois établir si cela est nuisible à la sécurité. Par exemple, l'hypertension non maîtrisée selon les normes de la SAAQ pourrait entraîner l'interdiction temporaire de conduire un véhicule d'urgence, jusqu'à ce que l'hypertension soit effectivement contrôlée. Ce travail m'a obligée à apprendre ce qu'est le quotidien des policiers. Il me reste bien des choses à découvrir encore, mais j'adore ça. »

Policiers et médecins : même combat?

« À mon avis, les policiers et les médecins sont des groupes plus à risque que la population générale, reprend le Dr Magnan. Pas exactement pour les mêmes raisons, mais à la base, ils se ressemblent : ce sont des gens assez obsessionnels dans leur travail, des gens prêts à donner beaucoup, qui veulent être performants, qui ont du mal à se regarder aller et à ralentir le rythme. » D'où des maladies qui peuvent évoluer vers des problèmes de santé mentale. Les médecins auraient surtout tendance à toujours retarder l'échéance d'une pause plus que nécessaire.

Parlant du marché de l'emploi dans son ensemble, le Dr Magnan estime que les stigmates rattachés à la maladie mentale ont perdu du terrain : « Lorsque j'expliquais aux employeurs privés les limitations associées à un problème de santé mentale, j'obtenais une bonne collaboration dans la majorité des cas, quand ils comprenaient. Alors que paradoxalement, le tabou est encore bien ancré dans la culture médicale. »

« Je voulais passer par la communication, étant convaincue que plus on donne d'information pertinente, mieux on arrive à trouver des solutions adéquates. »
- Dr Anne Magnan

Les médecins sont constamment poussés à donner beaucoup, beaucoup et encore beaucoup. Ce n'est pas dans leur culture de penser à eux, selon le Dr Magnan. Ainsi, quand survient « un » incident plus ou moins gros, l'affaire prend une intensité catastrophique parce qu'il n'y a pas de marge de manoeuvre. Un événement fait tout sauter parce que le médecin est déjà au bord de l'explosion. Alors que s'il avait eu une vie un peu plus équilibrée, il aurait probablement mieux surmonté la situation.

Il faut que tu travailles, que tu te donnes à 100 %. Tu dois toujours être là et fournir à la tâche. « Les gens apprennent aujourd'hui à répartir leur énergie - vie sociale, travail, famille - pour éviter qu'un aspect prenne toute la place et crée un déséquilibre. Mais en médecine, on reçoit le message contraire. La pression combinée de la culture médicale, du gouvernement et des besoins du public, très réels, est forte. En conséquence, les médecins n'appliquent pas à eux-mêmes ce qu'ils prêchent à leurs patients. Et cette demande qui pèse sur leurs épaules, les médecins se la renvoient même entre eux », remarque le Dr Magnan.

Sans compter que l'image du médecin-père continue de circuler dans notre société. La population a du mal à voir les médecins comme de simples humains. « Même les docteurs ont du mal à se percevoir ainsi, observe le Dr Magnan. Au PAMQ, il n'est pas rare que des résidents, notamment, me disent qu'il y a incompatibilité entre les besoins personnels et la très grande exigence professionnelle. Le plus difficile vient de la discordance entre le milieu de travail et les aspirations des médecins. Actuellement, le milieu va à l'encontre de ce que les médecins sont et veulent être. À mon avis, cette discordance ajoute une pression malsaine. »

Les patients ont besoin de moi. Il n'y a personne d'autre pour s'en occuper. Cette notion qu'on ne peut pas abandonner ses patients, le Dr Magnan l'entend à répétition au PAMQ. Mais quand un médecin débordé, épuisé, vit une difficulté quelconque, n'y a-t-il pas danger que cela se répercute sur la qualité de son travail? « Chose étonnante, j'ai vu des médecins en difficulté prendre quatre fois plus de temps pour faire leur travail comme il faut. Ils vont se brûler davantage, mais continuer quand même. Leur devoir de responsabilité envers les patients est si fort qu'ils vont tenir le coup. Trop longtemps. »

Fixe des limites, protège-toi. De plus en plus, les omnipraticiens en cabinet privé trouvent la pratique trop lourde, et ils essayent de l'alléger en modifiant leur horaire et leurs tâches. « S'ils ne le font pas assez tôt - car il n'est pas facile de dire non -, c'est souvent la maladie qui les arrêtera », souligne le Dr Magnan. Beaucoup de stress à supporter? « En fait, ce n'est pas le stress qui fait des ravages - les médecins y sont habitués. C'est de ne pas pouvoir aider, de travailler continuellement sans arriver à répondre à une demande (d'ailleurs grandissante), d'être confronté sans relâche à la souffrance des gens et de se sentir carrément impuissant à régler les choses. »

Le PAMQ vu de l'intérieur

Les médecins qui recourent au PAMQ sont en moyenne au début de la quarantaine. Il n'y a pas de profil type, mais les médecins de famille consultent davantage (environ 85 nouveaux cas l'an dernier) que les spécialistes (à peine plus de 50). Et les femmes par rapport aux hommes? Eh bien, 2002 a vu la courbe s'inverser pour la première fois; il y avait auparavant plus de demandeurs hommes. Les femmes et les omnipraticiens semblent également plus ouverts à l'aide proposée. Jusqu'à maintenant, le PAMQ reçoit plus de demandes provenant des centres urbains que des régions.

Le nombre de demandes augmente progressivement (près de 200 nouveaux cas en 2002), tout comme la proportion de « situations de crise ». Et les problèmes de santé mentale tiennent le haut du pavé pour cause de débordement de travail, d'épuisement, d'incapacité de continuer à « fonctionner » dans le milieu... avec un énorme sentiment de culpabilité en prime. Certains médecins pensent même à se réorienter professionnellement. Viennent ensuite les problèmes de toxicomanie et d'alcoolisme, généralement accompagnés de difficultés financières.

Mais les médecins n'ont-ils pas des mécanismes de défense contre le sentiment de culpabilité ou d'impuissance? « Je dirais qu'ils sont moins bons dans leurs réactions d'impuissance face au système. Ils ont plus de mal à s'y ajuster, avance le Dr Magnan, justement parce que leur préoccupation prioritaire, ce sont les besoins immédiats des patients. Ils tolèrent beaucoup de choses du système, tellement ils sont axés sur la tâche.

« Qui n'a pas vu de corridors surchargés de civières à l'urgence? Comment la dignité humaine peutelle être respectée dans ces conditions? Ça ne laisse pas les médecins indifférents. S'ils finissent par tolérer des situations qu'ils trouvent abominables, c'est qu'ils se sentent incapables de les changer et, surtout, qu'ils sont trop pris par ceux qu'ils doivent aider maintenant. Mais ça les ronge, en dedans. Pour continuer de se concentrer sur la demande, les médecins mettent donc des oeillères parfois, pour ne plus voir.

« Si on est en médecine, c'est pour aider l'autre. Pour la majorité des docteurs, le respect de l'autre, c'est bien important. Mais dans le contexte actuel, il n'y en a plus, de respect. Et je pense que les médecins ont tellement d'ouvrage qu'ils n'arrivent pas à s'organiser et à se défendre - les Fédérations ne font pas tout, quand même. Je voudrais bien que les médecins dénoncent ce qui se passe plus fort et plus clairement, mais ils n'ont pas le temps, et le mécanisme de tolérance est immense... »

Heureusement, personne n'a à patienter sur une liste d'attente au PAMQ. « On travaille avec notre téléphone cellulaire, et celui qui est de garde prend les appels. On essaie de répondre le plus rapidement possible, explique le Dr Magnan. Et dans la mesure du possible aussi, on rencontre le médecin en personne. Cela permet de mieux saisir la ou les problématiques et de voir avec lui quelles sont les ressources appropriées. On contacte ces ressources et on s'assure de leur disponibilité dans des délais raisonnables. »

Sans poser de diagnostic ni établir de traitement, aurait-elle pu ajouter. « En fait, et c'est un autre risque de la profession, les médecins tendent à s'autodiagnostiquer et à s'autotraiter. Ils ont une opinion sur les causes de ce qu'ils vivent et sur les solutions à appliquer, avec le danger du manque de recul et d'objectivité que cela comporte. Mais nous ne sommes pas là pour leur imposer nos recommandations non plus. »

Le PAMQ est accessible à tous les omnipraticiens, spécialistes et résidents du Québec, ainsi qu'aux membres de leur famille. Pour les appels provenant de l'extérieur du grand Montréal, le Dr Magnan et ses collègues cherchent des antennes partout dans la province : par exemple, un omnipraticien ou le DSP d'un hôpital qui recommanderait quelqu'un dans sa région. On peut joindre le PAMQ par téléphone au (514) 397-0888 ou au 1 800 387-4166, ou par courriel à info@pamq.org.

Est-ce que tout ça ne vaut pas la cotisation annuelle de 25 $? « Je trouve rassurant que les Fédérations aient appuyé cette démarche de financement. C'est reconnaître que les médecins ont le droit de s'aider. Et l'aspect prévention, délaissé pendant quelque temps faute de budget pour tout faire, reprendra du poil de la bête à partir de 2003. »

Pour résumer, le Dr Magnan dira : « J'ai toujours pensé qu'on ne s'occupe pas assez des docteurs. Les médecins que je connais le mieux, ceux d'une quarantaine d'années ou moins, se donnent complètement. Les plus âgés aussi avaient la passion, et ils nous l'ont transmise. Jeunes et moins jeunes, tous mettent leur fierté dans leur travail, dans l'aide qu'ils apportent aux patients. Ils méritent bien d'être aidés en retour, au besoin. »]