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Parution: juillet 2003
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Les peuples autochtones oubliés |
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Le Dr Stanley Vollant ne part jamais sans son Palm Pilot. « Sans être un fanatique de la technologie, j'y trouve d'énormes avantages pour la pratique au quotidien, tout comme plusieurs de mes collègues. J'utilise aussi Internet pour des recherches sur des questions pointues. Les connaissances médicales ont peut-être centuplé ces vingt dernières années. Et il est pratiquement impossible pour un être humain normal de suivre les avancées pharmaceutiques. Il nous faut des instruments qui regroupent ce savoir-là et qui nous facilitent le travail. » Celui que l'on qualifie de modèle pour les autochtones (il est Montagnais - ou Innu - d'origine) et les jeunes médecins exerçant en région (il pratique la chirurgie générale à Baie-Comeau) n'a pas encore 40 ans. Il vient pourtant de terminer son deuxième mandat à la présidence de l'Association médicale du Québec (AMQ) en avril dernier. « Concilier une pratique chirurgicale très active en région avec des activités médico-administratives en centre urbain relève de l'acrobatie. J'arrive à fournir le même effort médical à Baie-Comeau, mais en sacrifiant mes soirées, du temps pour la famille et du temps personnel. Je fais bien moins de sport, et ça me manque. » |
![]() Le Dr Stanley Vollant |
Sourire en coin, le Dr Vollant observe que la mission de l'AMQ - promouvoir les intérêts professionnels non syndicaux des différents corps de la médecine ainsi que la qualité du système de santé en général - a souvent été source de remous avec les Fédérations, « ... qui voudraient avoir le monopole dans certains dossiers, celui des effectifs médicaux notamment. Sauf qu'un organisme qui négocie au nom des médecins est mal placé pour parler de professionnalisme ou du système de santé. Il entre alors en conflit d'intérêt en raison des priorités à défendre. »
Les Innus se portent mal
La présidence de l'AMQ a permis au Dr Vollant de donner une certaine visibilité aux peuples autochtones. Selon lui, on oublie trop facilement l'importance de cette population au Canada (1,2 million de personnes) et le fait que la santé des peuples des Premières Nations est en piètre état. Leur espérance de vie moyenne est en fait inférieure de dix ans à celle des Canadiens dans leur ensemble.
« En 1984, d'après des données de Santé Canada, les maladies cardiaques étaient relativement rares, au 5e rang des causes de mortalité. Certains auteurs supposaient même que les autochtones étaient "protégés" dans ce domaine. Actuellement, c'est la première cause de mortalité chez les 40 ans et plus. Nous avons vu émerger le diabète, le tabagisme et ses conséquences (70 % des autochtones fument), la sédentarité-inactivité et l'obésité (50 à 60 % des jeunes sont obèses, contre 30 à 40 % de leurs visà- vis non autochtones). D'ici quinze à vingt ans, nous allons avoir une épidémie de diabète et de maladies cardiaques. »
Chez les Innus, poursuit le Dr Vollant, la perception de la santé a changé au fil des générations et de la dépendance à ces vaches à lait que sont les gouvernements. « Il y a cent ans, la santé relevait de la responsabilité individuelle et de l'aide de "soignants". Aujourd'hui, les gens la prennent malheureusement pour un acquis. Je n'ai pas besoin d'en prendre soin, quelqu'un s'en occupe pour moi. Une mentalité d'assistés sociaux... La santé des Innus va devoir passer par la prise en charge personnelle (j'arrête de fumer, de boire, etc.) et communautaire (nous sommes responsables de la santé de nos concitoyens). » Ce changement d'attitude, le Dr Vollant y travaille entre autres au sein de comités provinciaux sur la santé des autochtones.
Le bannissement du chamanisme (par les prêtres), explique-t-il, a fait en sorte que la connaissance médicale traditionnelle s'est éparpillée. « Plus personne ne la possède dans son ensemble. Le savoir des chamans, guérisseurs physiques et spirituels, ne leur était d'ailleurs pas strictement exclusif - chacun avait certaines connaissances en pharmacopée naturelle. Contre l'asthme, par exemple, de la gomme de sapin... Je ne connais pas cette médecine, mais le sujet m'intéresse beaucoup. D'autant que cette partie importante de ma culture, élaborée en quelque 15 000 ans d'histoire, est en train de se perdre.

« J'ai rencontré des aînés il y a trois ou quatre ans pour leur dire l'importance de transcrire leur portion de savoir et de la garder sous forme écrite ou vidéo. Mais ils hésitent, par crainte que leurs secrets servent à des fins commerciales. Évidemment, ce n'est pas une belle perspective, mais ce serait pire encore si leurs connaissances étaient enterrées avec eux. Pour nous, les jeunes Montagnais, c'est important de conserver cette part de nos racines culturelles. Nous en avons perdu tellement d'autres... »
Héros... pas tout à fait malgré lui
C'est à se demander comment le jeune Stanley Vollant a pu échapper à pareilles « conditions » au point de devenir un modèle pour les siens. « Parce que je suis un Bélier (rires), donc entêté. Mes grands-parents m'ont inculqué la fierté d'être un Innu, la fierté de mon patrimoine et l'amour de la forêt. Ma mère stimulait mon intellect. De l'encyclopédie Grolier à celle sur l'histoire des nations en passant par des articles qu'elle me lisait, elle m'a donné le goût d'être archéologue, version Indiana Jones avant la lettre. Je voulais "fixer" ce qui est encore principalement un héritage verbal : la vie dans le bois, la misère et les famines que nos ancêtres ont connues. Mais je me suis vite rendu compte que ce serait assez "plate" de gratter et d'épousseter des morceaux de verre pendant des jours pour déterminer leur provenance.
« Et puis, j'ai vu aussi les effets de l'alcool sur mon grand-père - le meilleur homme qui soit, mais, sous ce rapport, un exemple à ne pas suivre. Ma mère elle-même est décédée des suites de son alcoolisme. Ils étaient loin d'être les seuls dans mon entourage. D'un côté, j'ai eu l'amour qu'il fallait, et de l'autre, j'ai vu un piège à éviter. »
Le parcours est quand même exceptionnel. Autochtones ou pas, les petits villages éloignés des grands centres urbains ne produisent pas des premiers de classe et des médecins à la pelle. « Au départ, mon grand-père voulait faire de moi un bon chasseur. Et je le suis devenu, assez jeune. Il vantait mon endurance, mon sens de l'orientation. Puis, un jour, vers mes 13 ans, il m'a envoyé un message indirect en disant devant moi à ses amis : "Je voudrais qu'il aille à l'université et qu'il devienne un avocat pour défendre nos droits qui ont été bafoués." Ça m'a stimulé. »
Dès lors, le jeune Vollant cherche à se faire héros dans un domaine plus directement utile à sa communauté. « Pour moi, c'était et c'est toujours important comme valeur. Bref, j'ai rêvé d'entrer à l'École polytechnique pour bâtir des routes et des barrages. C'était l'époque des grands travaux hydroélectriques. Sur ma rivière, d'ailleurs, il y a deux centrales. »
Ma rivière, c'est la Betsiamites. Le Dr Vollant en parle en propriétaire, comme tous ceux qui ont vécu dans le village-réserve du même nom, à 45 km de Baie-Comeau. « J'ai déjà prévenu ma femme qu'à ma mort, je veux que mes cendres y soient éparpillées. Mon coeur est là. » C'est sans doute grâce à ce sentiment profond d'appartenance qu'il a réussi à éviter l'assimilation malgré sept ans de formation secondaire et collégiale à Québec, puis dix ans de formation médicale à Montréal.

L'orientation médecine, justement, est apparue de façon assez fortuite. « C'était l'été, après ma première année de cégep. Au bar de la plage, un homme de quinze ans mon aîné m'accroche et dit vouloir me "parler". Ça ne m'intéressait pas, il était soûl... Mais il a insisté : J'ai entendu dire que tu vas être médecin? Pour m'en débarrasser, j'ai répondu : Oui, oui, c'est ça. Mais laisse-moi tranquille, mes chums m'attendent. Et lui de reprendre : Je suis fier de toi, mes parents aussi. Tu vas être la fierté du village. Tu vas pouvoir soigner les gens dans ta langue. Tu vas être un "plus" pour les aînés et un modèle pour les jeunes. Il était peut-être soûl, mais il avait une vision des choses qui m'a touché. »
Restait à surmonter la phobie des hôpitaux, des morts et du sang (le futur Dr Vollant s'évanouissait à tout coup). « Pour bien faire, dès la première journée, le professeur d'anatomie annonce une dissection pour le lendemain. Je n'en ai pas dormi de la nuit et j'ai effectivement perdu conscience devant mon premier cadavre! (rires) À force de réessayer, j'ai vaincu cette peur-là et fini parmi les premiers de la classe en dissection. Parce que j'avais déjà beaucoup de notions d'anatomie chez l'animal, de par mon expérience de chasseur. Disséquer un ours ou un homme, c'est assez semblable : je connaissais les organes, quoi! Ensuite, j'ai été emballé par mon stage de chirurgie à l'Hôtel- Dieu de Montréal. L'aspect manuel m'intéressait, tout comme le processus décisionnel - en chirurgie, il faut être rapide et se repositionner à chaque étape. » Aujourd'hui, le Dr Vollant opère trois jours par semaine, parfois quatre, et il fait une journée de clinique à Betsiamites. Pour un aîné surtout, dit-il, il est important d'être soigné dans sa langue.
Du nomadisme à l'ère moderne : choc et réconciliation
La sédentarisation, celle des Montagnais à tout le moins, s'est produite très brusquement. « Mon grand-père a vécu de chasse et de pêche jusque dans les années 1960. En quinze ans environ, il est passé de l'âge de pierre (ou presque) à la conquête de la lune! Vous voyez le bouleversement... Juste pour vous donner une idée, quand mes grandsparents m'ont adopté, en 1965, ma mère leur a acheté un réfrigérateur pour que son fils ait au moins ce luxe-là. Mais ils ignoraient quoi en faire. Alors, mon grand-père a déchiré la page du catalogue et s'est rendu au magasin de la Baie d'Hudson pour "avoir tout ce qui va là-dedans". Voilà pourquoi le sel et le sucre étaient rangés dans le frigo quand j'étais jeune. » (rires)
Le confinement des populations autochtones dans des réserves au cours du dernier siècle avait ouvertement pour but leur assimilation à court terme, rappelle le Dr Vollant. « Cela ne s'est pas fait - nous sommes toujours là et de plus en plus présents. Cependant, un changement de mode de vie aussi drastique ne pouvait que causer de graves perturbations sociales : au premier chef, la dépendance aux gouvernements, qui a entraîné à son tour de multiples problèmes. L'exemple de Davis Inlet est éloquent. La communauté a demandé de l'aide extérieure plutôt que de prendre en main les enfants qui inhalaient des gaz. On a sorti ces enfants de leur milieu et on les a soumis à une thérapie de désintoxication. À leur retour, rien n'avait changé, et ils ont recommencé. »
La santé des autochtones s'inscrit dans une démarche globale de réappropriation de leur propre pouvoir, explique le Dr Vollant. Ce mouvement, encore timide, est en train de s'amorcer avec le retour d'autochtones éduqués en centre urbain (professeurs, ingénieurs, politiciens) dans leurs communautés respectives. « On voit émerger des leaders partout au Canada, sur le plan culturel, économique, politique. Mais c'est difficile d'être un leader quand on part de si "bas". Pour amener une communauté à un niveau acceptable, il faut compter bien des années, voire plusieurs générations.
« De nombreuses études ont confirmé la relation entre santé physique et santé économique. D'où la grande importance pour nous du développement économique, dont l'un des outils est la reconnaissance des revendications territoriales. Le Québec est un chef de file dans ce domaine, mais bien des non-autochtones voient ça d'un mauvais oeil. Ils ne perçoivent pas que ce développement économique va permettre d'égaliser les chances pour tout le monde. Et que si la société autochtone est capable de se développer et de réinvestir au niveau social l'argent généré par les complexes hydroélectriques, ses membres seront moins démunis, présenteront moins de problématiques et ne dérangeront pas autant leurs voisins.
« Un exemple? En 2002, nous avons bâti un aréna à Betsiamites, celui que nous devions avoir en 1970, puis en 1975, 1980, 1985... Il est important de savoir que 50 % des autochtones ont moins de vingt ans. Et à l'échelle canadienne, on s'attend à ce que la population autochtone double ou triple d'ici quinze à vingt ans (sa natalité est au moins trois fois plus importante que celle des nonautochtones). Si nos communautés ne leur offrent pas d'infrastructures sportives et sociales, que pensez-vous que ces jeunes-là vont faire?
« Il est crucial pour nous de leur préparer un avenir plus reluisant que la toxicomanie. Nous ne pouvons y arriver avec des fonds de tiroir; ça prend beaucoup d'argent. C'est sûr que nos jeunes doivent être éduqués pour devenir des citoyens à part entière. Mais si nous nous dispersons au Québec, nous disparaîtrons. Il nous faut donc maintenir vivant le berceau de la communauté, sa culture et ses coutumes, pour pouvoir interagir dans notre langue. Et Betsiamites est un de ces noyaux forts.
« Dans l'optique qu'il reste encore des Montagnais dans cent ans, il faut qu'un héritage culturel nous distingue. Si je ne parle plus le montagnais, si je ne connais pas mon histoire, si je n'ai plus la fierté de mes ancêtres et si je ne peux pas m'épanouir comme autochtone, pourquoi m'appellerais-je un Innu? » Le Dr Vollant, vous vous en doutez, se définit comme un Innu québécois (dans cet ordre).

Résumant sa pensée, il estime que « plus nous entendrons parler de la santé et de la cause des autochtones en général, mieux nous nous connaîtrons les uns les autres, et mieux nous communiquerons. Dans les deux sens. Parce que les autochtones aussi, souvent, connaissent mal la communauté blanche. Une belle source de conflits... On dit que le cosmopolitisme de Montréal est une richesse? Je crois que la culture autochtone est, au même titre, une plus-value pour les Québécois. La coexistence pacifique doit se faire. »
Ce fervent partisan du bon voisinage culturel pratique ce qu'il prêche, à commencer par sa propre famille : sa conjointe non autochtone est le Dr Marie-Ève Morisset, omnipraticienne. « Le plus drôle, c'est que ma première fille, adoptée en Chine, passe inaperçue dans ma communauté; tandis que ma deuxième, que nous avons eue naturellement, est une châtaine au teint clair et passe pour être une petite étrangère adoptée. »
On n'ignorera pas la pratique en région...
Parlons tout de suite des problèmes d'effectifs médicaux. À Baie- Comeau, il manque 16 spécialistes sur 35, et encore 12 médecins de famille. À Sept-Îles, la pénurie en spécialistes est moins grave, mais il faudrait une quinzaine de nouveaux omnipraticiens pour répondre aux besoins. Or, il est difficile de trouver un bon médecin de famille sur la Côte-Nord. En effet, 40 à 50 % des gens de Baie-Comeau et de la région n'en ont tout simplement pas. Quel est l'obstacle à attirer les médecins làbas? « La méconnaissance des régions. Pour bien des jeunes diplômés nés "en ville", tout ce qui se trouve au nord de Joliette est une région éloignée (rires). Sérieusement, la Côte-Nord vaut vraiment la peine d'être découverte! »
Et la vie culturelle alors? Le Dr Vollant rigole en douce. « C'est vrai qu'il y a moins de services et d'activités culturelles, mais pour avoir habité dans la métropole pendant dix ans, je sais que les médecins sont tellement pris par leur travail qu'ils n'en profitent pas tant que ça. Le meilleur des deux mondes, c'est de jouir doublement de Québec ou de Montréal quand on y passe une semaine, et d'avoir un environnement incroyable pour faire grandir ses enfants. Je vis à 7 minutes à pied de l'hôpital. Même de garde, je peux faire la pause et aller souper avec mes filles - bisous - puis revenir finir ma tournée. C'est de la qualité de vie, ça! Si je travaillais à l'hôpital Notre-Dame, il n'en serait même pas question.
« Il y a aussi une qualité de pratique en région. Les gens qui aiment les défis devraient apprécier la plus grande variété de pratique qu'on y retrouve. Les omnipraticiens voient leurs tâches élargies. Ainsi, ce sont eux qui sont au poste à la clinique d'oncologie (ils sont en contact avec des oncologues de Rimouski), qui s'occupent de l'obstétrique, etc. »
Prière de s'attendre à une bonne charge de travail, dans le contexte où « on dirait que nous sommes à l'autre bout du balancier par rapport à la génération précédente. Certains médecins privilégient beaucoup trop leur vie personnelle en oubliant le principe même de leur profession, une belle profession pour laquelle la société leur a donné des privilèges en retour de services exceptionnels à la population. Si ce mouvement s'accentue encore, dans quinze ans, la médecine ne sera plus qu'un travail de fonctionnaire de la santé. Je suis d'accord avec l'équilibre familletravail - personne ne veut mourir au front. Mais il faut demeurer professionnels. Devrait-on revenir aux bases et inculquer les valeurs du professionnalisme aux jeunes étudiants en médecine, et modifier notre façon de les choisir? Je le crois.
« Cela dit, aucune étude ne prouve que les jeunes médecins reviennent davantage dans leur région d'origine (recrutement), mais ils ont tendance à y rester une fois revenus (rétention). Quant à la différence de rémunération, ce n'est pas suffisant. Ça ne règle pas tout pour quelqu'un qui travaille trop et qui risque de briser sa santé. On s'en reparlera, ça m'intéresse. »]