Un CRI qui porte loin
Parution: juillet 2003

Le Dr Michel G. Bergeron devient le 17e récipiendaire du Prix de l'oeuvre scientifique de l'AMLFC
Par Sylvie Poulin


Il est microbiologiste-infectiologue. Et fou de l'enseignement. Ce professeur titulaire de microbiologie à l'Université Laval répéterait volontiers qu'enseigner, devenir un professeur de médecine, c'était son rêve. « Quand on enseigne tous les jours, on apprend tous les jours. C'est la beauté de la chose! »

Le Dr Bergeron est aussi directeur de la Division de microbiologie et du CRI, le Centre de recherche en infectiologie du CHUQ créé dans la continuité de son premier laboratoire. Le CRI est le plus grand centre de recherche en maladies infectieuses au Canada. À l'échelle mondiale, estime le Dr Bergeron, il doit figurer parmi les cinq ou six plus importants. Quelque 250 personnes en moyenne s'y activent sous sa responsabilité. « Je dirige un gros centre, mais je suis bien entouré. Je ne me suis pas laissé accaparer par les tâches administratives. Moi, j'aime les côtés scientifique et humain. Alors, j'y ai toujours réservé la plus grande part de mon activité, au moins 60 % », précise-t-il.


Le Dr Michel G. Bergeron

Homme d'idées, chaleureux et bien organisé, le patron du CRI veille au grain, c'est-à-dire au bien-être et à la carrière des jeunes chercheurs. Ce rassembleur veut aussi les amener à concevoir des projets d'avant-garde. « Par définition, les chercheurs sont des Olympiens; ils ont le goût de la performance et ils baignent dans la compétition... pour les subventions. Ils doivent être des passionnés cartésiens, faire preuve d'autocritique au service de l'imagination. Mais ce sont souvent des individualistes. Il faut donc les mettre en présence les uns des autres pour qu'ils profitent mutuellement de leur expérience. Les aires ouvertes de notre grand laboratoire de 25 000 pi2, c'était intentionnel! Les gens se voient par-dessus les comptoirs, et ils communiquent très bien. »

La relève est là, dit-il, chez les fondamentalistes, « mais on vit une carence du côté des médecins chercheurs, moins compétitifs en raison de leur pratique clinique. Pourtant, il nous en faut, des médecins, pour assurer le transfert technologique. La recherche ne doit pas rester sur les tablettes. » Ce sens du concret, l'énergie fougueuse, l'appétit du savoir, tout cela était déjà manifeste chez le jeune homme des années 1960...

« Par définition, les chercheurs sont des Olympiens; ils ont le goût de la performance et ils baignent dans la compétition... pour les subventions. »
- Dr Michel G. Bergeron

Pas le temps d'être délinquant!

« Je faisais mon cours classique, j'étais dans les cadets (et plus tard dans le Corps médical de réserve de l'armée) et j'étudiais à plein temps au Conservatoire de musique de Québec en classe de trompette. J'ai même eu un groupe, Les Trois Croches, à un certain moment. Nous jouions dans les salles paroissiales, à l'époque où on consommait du Coke, pas de la coke. » Le Dr Bergeron a longtemps penché pour une carrière de musicien.

« Mais à l'heure des grosses décisions, mon professeur attitré (M. Lecomte, alors 1re trompette de l'OSM) m'a amené à réfléchir au fait que j'aimais goûter à beaucoup de choses, que j'étais studieux et très actif-il n'y a pas un sport que je n'avais pas pratiqué. Jeune, déjà, j'arrivais à l'école à 8 h et je rentrais à la maison vers 22 h, après la trompette. Je m'attelais à mes devoirs, jusqu'à minuit. Je faisais des journées de 12 ou 15 heures sans problème. J'ai toujours eu une grande capacité de travail, et j'étais très discipliné.

« Je voulais un métier qui comblerait complètement mes aspirations, qui comblerait toute ma vie. Un métier intense qui me donnerait des occasions de faire à peu près n'importe quoi, et on sait que la médecine ouvre toutes les portes. J'avais aussi besoin de beaucoup d'indépendance. Peu de professions en offrent autant, hormis la médecine. » Le Dr Bergeron admet dans la foulée qu'il a parfois même été un peu trop occupé ces quarante dernières années. N'empêche : très tôt, il a eu le temps de trouver la femme de son coeur (il avait 18 ans et elle en avait 16). De cet amour de jeunesse durable avec Charlotte Giguère, historienne de l'art et muséologue, aussi « travaillante » que son amoureux, sont nés Frédéric, Marie-Claude et Catherine, tous trois diplômés universitaires.

Ce premier de classe commence donc ses études de médecine à l'Université Laval, puis fait sa résidence en médecine interne à l'Université McGill. Il s'oriente vers la néphrologie. Mais un incident-il reçoit à l'urgence un jeune toxicomane atteint d'une endocardite bactérienne carabinée - sonne le déclic de la recherche dans sa vie. « J'ai lu toute la nuit sur le sujet, et le lendemain matin, c'était décidé : je deviendrais infectiologue. C'était trop "dramatique", ces microbes qui infectent... » La spécialité n'est alors pas encore reconnue au Canada et, en dehors des microbiologistes classiques, McGill ne comptait qu'un seul infectiologue, « qui a achevé de m'éblouir et de m'accrocher. J'étais pâmé. »

Pour sa formation postdoctorale, le Dr Bergeron choisit Boston (Tufts University et Massachusetts Institute of Technology, 1971-74) pour travailler auprès de deux titulaires du prix Nobel : les Drs Louis Weinstein (champion mondial de l'endocardite bactérienne et des maladies infectieuses, recherche appliquée) et Salvador Luria (microbiologie, recherche fondamentale).

Désireux de créer une richesse intellectuelle en maladies infectieuses au Québec, et plus précisément à son alma mater, il s'installe au CHUL, qui venait à peine d'être constitué (1968). « On entrait là à salaire, dans un esprit vraiment académique. Soins, enseignement, recherche-la vision intégrant ces trois volets était pour moi extrêmement importante. » Il y fonde le Laboratoire et service d'infectiologie en 1974. « Être fondateur, dans mon cas, ça voulait simplement dire que j'étais tout seul au départ... On m'avait donné un petit local carré : deux murs pour les comptoirs de labo, en L, un mur pour mon bureau et le dernier pour la porte. »

Défricher du terrain, c'est à la fois excitant et apeurant, se souvient-il. Il fallait démontrer que la nouvelle spécialité en maladies infectieuses serait utile! « Eh bien, j'ai eu une consultation la première semaine, peut-être deux la semaine d'après (rires). Petit à petit, j'ai formé une équipe : un étudiant, puis un technicien et enfin un assistant de recherche. » Quelque temps après son arrivée, un cas de diphtérie - il y avait en fait une épidémie sur la Côte-Nord - les amènera à isoler, décontaminer et soigner les patients, ainsi qu'à appliquer le traitement habituel de prévention. Du coup, l'événement fit connaître ce que pouvait accomplir l'infectiologie. Et les consultations ont augmenté et augmenté...

En 1974, d'est en ouest du pays, une quinzaine de médecins au total avaient abordé cette discipline. Puis, lentement mais sûrement, les microbiologistes- infectiologues feront leur place au Québec. La province en compte maintenant environ 150, dont huit au CRI. « La formation mixte au laboratoire (microbiologie) et à la clinique (infectiologie) est une solution gagnante, que l'on imite de plus en plus ailleurs au pays », relève le Dr Bergeron.

Les premiers fonds viendront du Conseil de recherches médicales du Canada (aujourd'hui les Instituts de recherche en santé du Canada). Suivront le FRSQ, la Fondation canadienne pour l'innovation, le Centre québécois de coordination-SIDA, les INSERM France, l'American Foundation for Aids Research, etc., ainsi que des sociétés privées. Pour l'heure, comme chercheur principal ou coinvestigateur, le Dr Bergeron gère quelque 30 millions de dollars. « Je crois que je n'ai jamais été aussi bien subventionné qu'aujourd'hui », observet- il, alors que la courbe d'un chercheur décline souvent après la cinquantaine.

L'âge d'or des antibiotiques et les premières découvertes

« Les dix premières années de ma carrière, j'ai concentré le gros de ma recherche sur les antibiotiques. Dans les années 1970, les sociétés pharmaceutiques en mettaient un nouveau sur le marché tous les deux ou trois mois. On en subit d'ailleurs les conséquences aujourd'hui, avec la résistance... J'ai étudié pratiquement tous ceux à être lancés entre 1974 et aujourd'hui, souvent en pré-phase I. Je me suis principalement penché sur le développement de la résistance aux antibiotiques, sur leurs aspects pharmacologiques et, beaucoup, sur leur toxicité. »

C'est grâce à ses recherches que l'on a modifié l'approche thérapeutique dans l'infection rénale : de 15 jours d'hospitalisation avec administration d'antibiotiques intraveineux, elle est passée à 3 jours d'hospitalisation dans les cas sérieux, suivis du retour à la maison avec prise d'antibiotiques oraux.

1985 - L'arrivée du sida a bouleversé ses priorités et ses activités. Sans abandonner l'axe de la thérapeutique, le Dr Bergeron décide de concentrer davantage d'énergie à la prévention. Trois veines de recherche viendront loger sous ce vaste parapluie : le diagnostic rapide, le condom invisible et les vaccins. « Pour avancer, il me fallait développer ce que j'avais appris auprès du Dr Luria, c'est-à-dire établir une unité de génomique, puis de protéomique. C'est à partir de là que j'ai élaboré mes tests à base d'ADN. Je voulais trouver l'empreinte digitale des bactéries qui permettrait d'identifier un microbe, et aussi "travailler" les gènes de résistance. »

Mission accomplie et première mondiale : le test diagnostique pour le streptocoque du groupe B chez les femmes enceintes, au moment de l'accouchement, a été approuvé par la FDA et est en vente depuis mars dernier. Personne, nulle part, n'a encore réussi à identifier un microbe à partir d'un échantillon clinique aussi rapidement, en moins d'une heure. Des tests pour d'autres microbes ont aussi été élaborés, dont un pour le SARM résistant à la méthicilline qui sera en marché vers la fin de 2003.

« Je considère le diagnostic rapide comme un outil de prévention. Si on peut dire au médecin que son patient a un pneumocoque et lui donner les résultats en une demi-heure, il traitera de façon appropriée plutôt que de prescrire des antibiotiques à large spectre pendant deux jours, en attendant... Ça, c'est la découverte dont je suis le plus fier actuellement. »

Jusqu'à il y a un an, personne n'y croyait, mais l'ère du « sans culture » est arrivée : dans dix à quinze ans, prédit le Dr Bergeron, les cultures auront cédé la place aux tests fondés sur l'ADN. « Le test diagnostique va remplacer la microbiologie de Pasteur que l'on connaît depuis 125 ans. » L'avenir lui réserve sans doute une autre grande fierté, quand il aura prouvé l'efficacité du condom invisible chez l'humain. Il s'agit d'un microbicide destiné aux femmes pour les protéger contre les ITS et le VIH. « Je ne veux présumer de rien, mais chez l'animal, ça fonctionne. Pensez aux millions de vies qu'on pourrait sauver! »

Le Dr Bergeron souligne par ailleurs le travail intensif des chercheurs du CRI pour mettre au point un vaccin anti- VIH. « Quand on sait que 95 % des patients atteints du sida n'ont pas les moyens de se payer les médicaments, même à 500 $ par année, il est impératif de penser prévention. » D'autres travaux portent tout de même sur le ciblage des antiviraux dans le traitement du sida. « Notre approche est révolutionnaire, et très difficile, mais je suis persuadé qu'elle aboutira d'ici une quinzaine d'années, même si ça semble aussi flyé que l'était le diagnostic en une heure en 1985. »

La notoriété, ça fait toujours plaisir...

« La distinction qui m'a vraiment beaucoup touché, c'est celle accordée par mes pairs (le prix Louis-Pasteur de l'Association des médecins microbiologistes- infectiologues du Québec, 1998), déclare le Dr Bergeron. Évidemment, chaque prix a son aura. En 1980, devenir fellow de l'Infectious Diseases Society of America, c'était aussi quelque chose! » ajoute celui qui figure également parmi les Médecins de mérite ayant eu le plus d'impact au Québec dans les vingt dernières années (Médaille de L'Actualité médicale, 2000) et qui dit être honoré de recevoir le Prix de l'oeuvre scientifique de l'AMLFC.

Vous avez compris qu'il n'a aucune intention de prendre sa retraite (il aura 60 ans en novembre). « J'aime la vie, et je suis heureux au travail. Mais c'est la santé qui détermine tout, comme un médecin est à même de le savoir. Alors, il faut être un brin fataliste. »]