| Le Dr Roger Ghys |
Parution: juin 2003
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Démarche artistique vers la transparence |
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Avec le recul, Roger Ghys croit qu'il aurait pu avoir une carrière artistique. Mais il a commencé un peu tard, soit une dizaine d'années avant d'accrocher une dernière fois son tablier de radio-oncologue.* « Disons, entre guillemets, que je suis un jeune artiste, quoique dans un corps de vieil homme », résume-t-il simplement. Il n'empêche que ses oeuvres ont remporté des prix au Gala international des Arts de Montréal, et ce, quatre années de suite à partir de 1995 : Le vieil athlète, nu masculin en résine patinée, Couchée dans le sable, dos féminin en verre coulé, L'homme accroupi, nu masculin en bronze et Tango, modèle féminin en bronze à froid, réalisé en collaboration avec sa femme, Martine Garnier-Ghys. Intéressé depuis toujours aux arts plastiques, le Dr Ghys a abordé différentes disciplines, en dilettante au départ. |
![]() Le Dr Roger Ghys |
Il s'est fait la main en dessin à l'Académie des Beaux-Arts de Québec au début des années 1960, en poterie et en céramique à Pierrefonds vers 1975-76, puis en sculpture à l'Institut des beauxarts Villa-Maria (1992-95). On aurait aussi pu le croiser au Centre du vitrail de Montréal et au Centre des métiers du verre du Québec (le seul du genre dans la province) dans les années 1990.
L'amateur s'est laissé prendre au jeu... « Vous savez, en devenant pensionné, on se retrouve subitement dans un creux. On passe ses journées à ranger des petits papiers, autrement dit à ne rien faire de valable. Mais le creux n'a pas été trop profond dans mon cas puisque je m'y étais préparé. Depuis environ deux ans, le travail du verre et la sculpture sont devenus ma principale occupation. »
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Tango
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Couchée dans le sable
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Transparence corporelle
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Le Dr Ghys a commencé à exposer en 1992 dans différentes galeries de Montréal et de la région. Il a même eu droit à une rétrospective, avec son épouse, dans le cadre des Journées de la culture du Québec en 1998. Cela dit, on peut voir ses oeuvres dans son sous-sol... « J'accueille les gens avec plaisir. J'ai un petit musée, là, à moitié rempli d'oeuvres que je vendrai un jour, et l'entrée est gratuite! Il y a une partie atelier, et une autre partie qui ressemble un peu à une salle d'exposition. » Aux visiteurs intéressés : (514) 696-3020 (Île-Bizard).
Le DrGhys ne se berce pas d'illusions cependant. « Je n'ai pas d'agent, et à mon âge, je sais que je ne vivrai jamais de mon art. Je viens à peine de me mettre à la recherche d'une galerie où je pourrais avoir une présence permanente. » Il s'adonne également à l'aquarelle depuis 1991, « pour jouer avec la transparence des couleurs». C'est un à-côté, en quelque sorte, un passe-temps qui comporte beaucoup moins de contraintes techniques que les métiers d'art auxquels il se consacre en priorité.
Sculpteur, mais surtout verrier
« J'ai fait couler seulement deux sculptures en bronze, parce que ça coûte très cher et que ça demande une technologie que l'on ne trouve pas à tous les coins de rue. Mes autres sculptures, je les ai coulées en résine, ce qui est beaucoup moins onéreux et moins lourd. L'une d'elles, grandeur nature, pèserait 750 livres si elle était en bronze et aurait coûté 20 000 dollars... Tandis qu'avec le verre, ce n'est pas pareil. »
Quelques explications s'imposent. Le Dr Ghys a pratiquement toujours fait de la sculpture académique, c'est-à-dire d'après modèle vivant. « Mais on n'est plus au XIXe siècle! La sculpture figurative est complètement passée de mode. Autrement, elle survit de façon tout à fait marginale. Je peux faire de très belles pièces, mais elles ne déclasseront pas celles de Rodin, qui datent d'un siècle et demi, ni celles de Praxitèle, qui datent de 2 500 ans! On n'a pas fait beaucoup mieux depuis lors. »
Mais comme sculpteur, le Dr Ghys ne se voit pas créer des pièces abstraites. « Mon inspiration demeure le corps humain. Peut-être est-ce parce que j'ai appris l'anatomie à une époque où on passait des heures auprès des cadavres? Quoique j'ai toujours été fasciné par le corps. J'aime tout de même transposer certaines idées abstraites dans le verre à l'occasion. » La sculpture moderne, majoritairement abstraite, ne se vend pas beaucoup, remarque le Dr Ghys. De fait, les galeries regorgent d'oeuvres picturales mais présentent très peu de sculptures.
Ces dernières années, le Dr Ghys a donc choisi de faire ses sculptures en vue de les transposer en verre par la suite. « Pour moi, c'est non seulement plus abordable, mais surtout plus beau. Je pense que j'ai réussi une bonne combinaison sculpture-verre. Je ne suis pas le seul dans cette démarche; mais enfin, on se compte sur les doigts de la main, ici comme ailleurs dans le monde. Plusieurs prennent le chemin inverse. Quand un verrier se lasse de produire des objets utilitaires, il se tourne vers une approche plus sculpturale. »
Roger Ghys se plaît à souligner que vers 1970-72, il n'y avait que deux verriers satisfaisant à ce titre professionnel dans la province. « Aujourd'hui, il y en a bien une cinquantaine, sauf qu'on ne les connaît pas! Pour gagner leur vie, ces gens-là ont un autre métier ou ils vendent leurs oeuvres sur le marché américain, à New York. Au Québec en général, et à Montréal en particulier, le verre n'est pas considéré comme un médium artistique comme il l'est en France, en Italie ou en Suède. Là-bas, il y a des gens qui achètent parce qu'ils aiment, évidemment, mais aussi parce qu'ils connaissent. Ici, on semble ignorer l'existence des verriers, et on ne pense pas à aller les voir travailler dans leur atelier. C'est très dommage. Je suis déçu du peu d'appréciation qu'il y a pour ce genre d'approche artistique. »
Et de mentionner son épouse, Martine Garnier-Ghys, « qui est une plus grande artiste que moi, mais qui est très modeste. Elle ne veut pas beaucoup parler de ses sculptures ni des prix qu'elle a reçus. Pour creuser le sujet du monde du verre, elle a fait une maîtrise en histoire de l'art à l'Université de Montréal (Le verre sculptural au Québec, mémoire présenté en novembre 2001). À l'heure actuelle, c'est probablement celle qui en connaît le plus sur la question. »
Dès le début, ils ont suivi ensemble tous les cours possibles et imaginables, et créé parallèlement. « Ce qui est amusant, dit le Dr Ghys, c'est que nous faisons des choses très différentes à partir du même modèle. Ma sculpture sera beaucoup plus martiale, et la sienne beaucoup plus féminine. C'est qu'en sculpture, on se projette dans l'oeuvre... »
De chimie et de dextérité
Dès le moment où il s'est familiarisé avec les techniques du verre, le Dr Ghys a voulu s'y essayer. Il utilise essentiellement deux techniques, dont l'une - la pâte de verre - est malheureusement très compliquée. « Pour simplifier beaucoup, disons que vous prenez du cristal - pas du cristal de Baccarat, mais le verre qui sert à fabriquer les tubes fluorescents. Les gens l'ignorent, mais c'est du cristal à 24%de plomb. Vous cassez le cristal en morceaux, avec un marteau. Pour plus de sûreté, vous le passez au broyeur pour obtenir une texture de gros sel, puis vous le coulez dans un moule en plâtre que vous placez dans un four, dont la température va atteindre 900 °C environ. » La première étape est terminée.
Le tout fusionne pour donner, au sortir du four, des briques qui peuvent être transparentes ou colorées par des émaux si vous en avez intégré au départ. « Vous cassez à nouveau ces blocs en morceaux, reprend le Dr Ghys. Vous faites un moule en plâtre à partir de votre sculpture - moule qui peut s'ouvrir évidemment - et une fois la sculpture retirée, vous videz dans le moule cette poudre de cristal et d'émaux, et vous fusionnez tout ça à une température un peu plus basse, de telle sorte que cela ne devienne pas complètement liquide. Après trois ou quatre jours de lent refroidissement au four, le plâtre se brise pratiquement tout seul. Après le nettoyage de votre masse de verre, si tout a bien fonctionné, vous avez votre oeuvre! »
Mais en fait, le Dr Ghys privilégie une autre technique. Il préfère apporter sa sculpture au Centre des métiers du verre et se servir de verre en fusion venant d'un four où il est porté à 1 250 °C (prière d'être prudent). « En face du four, on dispose des bacs, avec du sable de fonderie, comme ce qu'on utilisait il y a un siècle pour fondre les pièces des premières automobiles. J'imprime ma sculpture dans le sable, puis je l'enlève, je nettoie le tout convenablement pour qu'il n'y ait pas de bavures, et au moyen d'une grande louche métallique, je vais chercher du verre en fusion que je verse dans le sable. »
Techniquement, c'est simple. Mais encore faut-il avoir une certaine force physique. La louche en fonte pèse environ 20 livres et elle contient 20 livres de verre à porter à bout de bras... « Ensuite, pour le coulage proprement dit, vous avez entre 45 secondes et une minute. Cela demande beaucoup de précision parce que le verre commence à figer en surface aussitôt. Si vous avez des corrections à faire, il est trop tard, même si le verre est encore liquide à l'intérieur. Les pièces sont ensuite mises dans un four à recuit où elles refroidissent tranquillement trois ou quatre jours. On les sort, on les nettoie et on espère qu'elles seront réussies... » De l'ébauche initiale de la sculpture jusqu'au nettoyage final, le Dr Ghys semble prendre plaisir à chacune des étapes. Finalement, dira-t-il en substance, « je pense que je suis devenu un assez bon verrier. »
* Notes biographiques
«J'ai voulu devenir cancérologue le 6 décembre 1940, à la Saint-Nicolas. J'avais 11 ans. Évidemment, je n'ai pas reçu de cadeaux de Noël ce jour-là, comme le voulait la tradition, pour cause d'occupation allemande. Mais cette date est indélébile parce que mon grand-père paternel, que j'aimais beaucoup, est décédé d'un cancer du côlon. J'ai donc décidé que plus tard, je m'occuperais de ce problème de cancer, sans avoir la moindre idée de quoi il s'agissait. Le mot oncologue n'existait même pas encore. »
Belge de naissance, le Dr Ghys est arrivé au pays en 1959, peu après la fin de ses études en radio-radium-thérapie, cette discipline dont il dit qu'elle essayait de soigner à l'époque ce que les chirurgiens considéraient comme incurable. Dans le cadre d'un fellowship d'une année offert par le Conseil national de recherches du Canada, il s'installe à Québec. Il travaillera à l'Université Laval en radiobiologie et sera professeur adjoint au département de biochimie de la faculté de médecine jusqu'en 1964.
Cette année-là, « kidnappé par le Dr Frappier », il se joint à l'Institut de microbiologie et d'hygiène de l'Université de Montréal (devenu l'Institut Armand-Frappier). Il y sera associé de recherche puis chef de laboratoire, et il enseignera la radiochimie à la faculté de pharmacie de l'Université de Montréal (1971-78). « Mais mon idée première demeurait de m'occuper de cancer chez l'humain. Alors, après dix ans à travailler avec des rats bons vivants et des souris agressives, j'ai voulu retourner à la pratique médicale. »
En 1969, il fonde le Laboratoire radio-médical inc., dédié au diagnostic d'un cancer fort répandu : celui du sein. «J'ai commencé avant l'instauration de l'assurance-maladie; en 1977, nous étions quatre médecins - le plus grand groupe privé au Québec alors - à ne faire rien d'autre que d'examiner des femmes pour voir si elles avaient un cancer du sein. Heureusement, 19 sur 20 en étaient exemptes. Le principe est encore valable aujourd'hui : plus le diagnostic est précoce, meilleures sont les chances de guérison. » Le Dr Ghys déménage par la suite ses pénates à la Clinique du sein Bourassa.
« On n'imagine plus aujourd'hui qu'un spécialiste puisse travailler exclusivement en milieu privé. Mais ça, c'est une autre histoire... » Le Dr Ghys a mis fin à sa pratique en 2000. Durant sa carrière, il aura été l'auteur de pas moins de 226 publications et résumés de communication, incluant quatre livres (dont deux de nature technique destinés aux médecins), surtout en endocrinologie, oncologie et radiologie. « Beaucoup ont été écrits la nuit, dit-il. Il fallait bien que je meuble mes insomnies occasionnelles. »]