Le Dr Claude Perreault
Parution: juin 2003

Chercher et trouver : tout un défi!
Par Sylvie Poulin


Claude Perreault est un chercheur. Un vrai. Les deux aspects de son travail, l'enseignement et la recherche, l'enthousiasment encore comme au premier jour. Il y est cependant venu tout doucement... Diplômé en médecine de l'Université de Montréal (1974), il décide au départ de poursuivre sa formation en hématologie. « Quand j'ai commencé à pratiquer, mon objectif n'était pas de devenir chercheur. Je faisais surtout de la médecine clinique et de l'enseignement. »

C'est une suite d'événements qui le conduiront à se consacrer à la recherche. Déjà, au cours de ses années de résidence, on entendait de plus en plus parler de transplantation de moelle osseuse. « En 1980, on y était! D'excitante et prometteuse, cette avancée clinique a pris des allures révolutionnaires lorsqu'un chercheur français, Jean Dausset, a découvert le système HLA (human leucocyte antigen), un système très important qui permet de sélectionner un donneur plus compatible avec le receveur en vue d'une transplantation. »


Le Dr Claude Perreault

Toujours durant cette même période, le Dr Perreault accompagne à Seattle - là où se font les premiers essais de transplantation de moelle osseuse - un ami et collègue atteint d'une leucémie aiguë. C'est donc « dans l'urgence et l'effervescence de l'époque » qu'il décide de partir pour Paris en vue de parfaire sa formation en histocompatibilité, dont dépend entre autres le succès d'une greffe.

Dès son retour à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, il s'emploie à mettre sur pied l'unité de transplantation de moelle osseuse. Il est d'ailleurs le premier à pratiquer ce type d'intervention au Québec. En conséquence de quoi «...ça prenait tout mon temps », dit le Dr Perreault. Mais tout ce travail n'a pas été effectué en vain, puisque Maisonneuve-Rosemont est maintenant l'un des centres les plus connus au monde, sa très active unité de transplantation de moelle osseuse ayant réalisé quelque 125 greffes au cours de l'an dernier.

Encouragé par les succès au début, le Dr Perreault est cependant de plus en plus préoccupé par les échecs auxquels son équipe et lui sont confrontés. Il retient cependant ceci : « L'une des principales leçons des années 1980, et c'était plutôt inattendu, c'est que lorsqu'on transplante la moelle osseuse d'un donneur sain à un receveur qui a le cancer, le système immunitaire du donneur est capable de rejeter les cellules cancéreuses du receveur. J'ai trouvé ça totalement enthousiasmant! » C'est alors que le Dr Perreault décide de se consacrer à la recherche, et principalement à l'immunothérapie du cancer.

Au cours des années suivantes, le Dr Perreault va aussi cumuler diverses fonctions, dont celle de directeur du centre de recherche Guy-Bernier de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. Il occupera ce poste pendant deux mandats, jusqu'en janvier 2002.

Il aura fallu dix ans de travaux au Dr Perreault et à son équipe pour aboutir à la mise au point d'un procédé de programmation des lymphocytes T. « Chez la souris, nous avons démontré qu'on peut sélectionner des lymphocytes T du donneur qui vont éliminer les cellules cancéreuses du receveur sans rejeter les cellules saines de ce receveur. » Actuellement, le groupe essaie de déterminer si ce procédé serait applicable dans le traitement de tous les types de cancer. Une réponse est attendue d'ici deux ans.

Vieux thymus rencontre jeune souris

Le Dr Perreault travaille parallèlement à un projet sur le thymus. Il explique : « C'est dans cette glande située près du coeur que sont produites les cellules les plus importantes du système immunitaire, les lymphocytes T. Ces lymphocytes sont apparus dans l'évolution du monde il y a 450 millions d'années. Et jusqu'à maintenant, le thymus est leur seul site de fabrication. Le fait que la situation n'ait pas évolué chez l'être humain depuis ces mêmes 450 millions d'années constitue en soi un phénomène unique, intrigant.

« Ce qui est fascinant et désolant à la fois, poursuit- il, c'est que le thymus commence à régresser dès l'âge de un an. Alors, la fabrication de lymphocytes après 50 ans... Cela entraîne toutes sortes de conséquences. » Bien sûr, le Dr Perreault fait référence au fait que les personnes âgées sont plus sensibles aux infections. Et il ajoute : « Nous pensons que l'atrophie du thymus est responsable du fait que les gens âgés ont plus de cancers et plus de maladies dites auto-immunes. » Donc, les questions sur lesquelles il planche sont : Pourquoi cette atrophie du thymus, et peut-on la prévenir? Sinon, est-il possible de produire des lymphocytes T à l'extérieur du thymus?

Le Dr Perreault note des signes encourageants dans cette voie. « Nous avons obtenu une souris qui produit des lymphocytes T à l'extérieur de son thymus, en l'occurrence dans les ganglions lymphatiques. Nous ne sommes pas les seuls à nous intéresser à cette question-là, heureusement, mais nous sommes les seuls à avoir une souris comme la nôtre! » Sa fierté est bien justifiée. Partant de ce modèle animal, son équipe cherche à déterminer quels sont les éléments qui manquent à un organe pour qu'il se comporte comme le thymus. Il espère voir cette recherche aboutir, avec un peu de chance, d'ici cinq ans.

L'équation créatif + productif

Mais dans ce genre de travaux, il n'y a aucune certitude. Surviennent même des résultats que l'on n'attendait pas. C'est pourquoi la composition de l'équipe de recherche est très importante. Le Dr Perreault confie que pour être un bon chercheur, il faut concilier rigueur et créativité. On conçoit facilement l'exigence de rigueur... Quant à la créativité, le Dr Perreault parle de ses deux secrets. D'abord, un chercheur doit être constamment à l'affût des nouveautés scientifiques pour voir si elles peuvent s'intégrer aux projets auxquels l'équipe travaille. Ensuite, il doit s'entourer de jeunes assistants, des étudiants en maîtrise ou au doctorat qui ont des formations différentes de la sienne, pour les perspectives multiples que cela génère dans la recherche. C'est ce qu'il appelle la stratégie du vieux chien et des jeunes loups.

Le Dr Perreault entretient une relation très étroite avec ses assistants. Ensemble, ils discutent des résultats et des avancées de la recherche. « C'est très formateur pour eux et pour moi. » Les idées ou projets, précise-t-il, sont classés en deux catégories : ce qui est risqué et ce qui l'est moins. Ainsi, le Dr Perreault confie aux techniciens le soin de décortiquer les concepts les plus audacieux, de façon qu'ils évaluent « si ça a du bon sens ». Quand la réponse est positive, le projet est alors transmis à un étudiant-chercheur. « Je donne un projet dont la réponse, quelle qu'elle soit, sera intéressante, utile. »

La créativité, en recherche, ne vient donc pas d'une illumination soudaine. « Les gens pensent qu'avoir une bonne idée, c'est quelque chose qui vient spontanément. Dans le fond, ça vient quand on bûche sur un concept, après bien des analyses, des schémas, des graphiques, et beaucoup de réflexion. » La créativité prend la forme d'une expérience nouvelle à tenter, d'une idée originale à exploiter dans la poursuite des travaux.

Le dynamisme engendré par cette façon de travailler amène un niveau de productivité très intéressant. C'est cette productivité qui a valu au Dr Perreault de recevoir plusieurs prix, bourses et distinctions. Entre autres, il a été reconnu comme l'un des « 2000 Outstanding Intellectuals of the 21st Century » par l'International Biographical Centre (Cambridge, Royaume-Uni) et l'un des « 500 Leaders of Science » par l'American Biographical Institute (Raleigh, États-Unis).

Mais aux objectifs de recherche, de rigueur, de créativité et de productivité viennent s'accoler les défis du financement et de la compétitivité. La productivité québécoise a atteint par le passé un niveau assez élevé. Mais ce passé n'est pas garant de l'avenir, parce que la façon de faire de la recherche a changé. « Avant, nous n'avions pas besoin d'avoir une grosse infrastructure. Aujourd'hui, c'est nécessaire. Les fonds limités ne permettent plus de faire de la recherche dans les ligues majeures », commente le Dr Perreault. Entendre ici que si la recherche est un phénomène mondial, il faut toujours se comparer aux Américains, parce que ce sont eux qui mènent le bal.

« D'un côté, notre vision romantique de la recherche, où tous les chercheurs s'aident et se communiquent leurs percées, a cours au sein de petits groupes mais pas à l'échelle planétaire. Les autres chercheurs sont soit des collègues, soit des concurrents. » Il y a donc une forte pression à la productivité générée par la compétition. Et le financement a un impact direct sur la qualité et l'aboutissement de la recherche.

Au Québec, la recherche se porte bien. « La situation s'est améliorée par rapport à ce qu'elle était voilà cinq ans, affirme le Dr Perreault, à l'époque où les gouvernements avaient des déficits budgétaires. » En effet, le gouvernement fédéral a augmenté sa contribution à la recherche, alors que le FRSQ, alimenté par le ministère de la Santé et des Services sociaux, n'a quant à lui jamais réduit ses investissements depuis 25 ans. « De sorte que dans le monde des subventions gouvernementales et paragouvernementales, le contexte est plutôt favorable. » Et il y a suffisamment de chercheurs pour utiliser ces fonds.

Une faiblesse, pourtant : le Dr Perreault souligne que les investissements par des fonds privés sont bien moins importants ici qu'aux États-Unis. Dans le financement privé, il y a deux univers : les sociétés pharmaceutiques, principalement axées sur la mise au point de médicaments, et les compagnies biotechnologiques, subventionnées par des capitaux de risque. C'est là que se situe la lacune au Québec. Un simple relâchement de l'apport des différents paliers de gouvernement ne serait pas comblé par le secteur privé, et entraînerait des dommages considérables. « Autant ça prend des décennies pour construire des groupes de recherche, autant on peut les disloquer rapidement quand les fonds se font rares. »

Le Dr Perreault rappelle que lorsque le gouvernement fédéral a diminué les fonds à la recherche, dans « les années de vache maigre », on a assisté au départ de plusieurs chercheurs pour l'étranger, de même qu'à un ralentissement dans l'émergence de nouveaux jeunes chercheurs. « Ces années nous ont fait prendre beaucoup de retard. Et malgré que la recherche se porte mieux maintenant, nous sommes loin d'avoir rattrapé les États-Unis. La subvention moyenne là-bas est quatre fois plus élevée qu'au Canada. »

Malgré cela, le Dr Perreault envisage de continuer encore longtemps, « jusqu'à 75 ans! » Pour lui, son équipe de recherche et ses collègues, ici et dans le monde entier, constituent un univers où il est heureux d'évoluer. Ils sont source d'enrichissement sur le plan humain et professionnel. D'autant que les notions de rigueur et de créativité mises de l'avant dans son travail lui sont tout aussi utiles dans sa vie quotidienne.

Mais du même souffle, il déplore le manque de connaissances scientifiques dans la population en général. Le Dr Perreault estime que l'on met beaucoup d'emphase dans notre société sur la culture (« ce qui est bien »), mais qu'on oublie que « la culture, c'est l'ensemble des productions humaines qui influencent notre façon de voir et de développer le monde... et que la science en fait partie. »

Il faudrait donc donner plus de place dans les médias généralistes à la science, avec des vulgarisateurs et des communicateurs adéquats? « Oui. Les sceptiques de ce monde ne devraient pas être les seuls à promouvoir la logique et la pensée rationnelle. »]