| Le Dr Raynald Gauthier |
Parution: mai 2003
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« Pour peu qu'on s'y intéresse, tout devient intéressant... » |
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Le Dr Raynald Gauthier, médecin de famille, a toujours travaillé à Trois-Rivières, en milieu hospitalier et en cabinet privé. Très actif sur le plan médical et administratif, il a participé à tous les comités possibles dans un même établissement. Il a aussi présidé l'AMOM pendant plus de dix ans. « Toutes sortes de choses m'ont intéressé dans la vie, même celles qui ne me regardaient pas, disait mon père. Ma plus grande satisfaction, ce sont mes quelque trente ans de pratique en médecine familiale, dont près de vingt en obstétrique. Ce n'est pas rien que d'être au coeur des préoccupations quotidiennes de santé de plusieurs générations de personnes. Des gens viennent me voir, me font confiance, et me racontent beaucoup d'eux-mêmes à partir d'un malaise physique ou d'un mal-être... » |
![]() Le Dr Raynald Gauthier |
Le Dr Gauthier affirme qu'aujourd'hui, en médecine générale, la Mauricie vit la plus forte pénurie de médecins au Québec per capita, et que les gens qui arrivent à Trois-Rivières sont incapables de trouver un médecin de famille. « Jusqu'au milieu des années 1970, Trois-Rivières avait un hôpital universitaire (l'hôpital Saint-Joseph, affilié à l'Université Laval). Bon an mal an, de quatre à huit étudiants en médecine y faisaient leur internat. Et plusieurs décidaient de rester dans la région, pour toutes sortes de bonnes raisons! Mais l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) n'a pas de faculté de médecine et nous n'avons plus d'hôpital universitaire. Nos jeunes qui vont étudier à l'extérieur, pour ces mêmes bonnes raisons, ne reviennent plus. Et pour les nouveaux diplômés, il est moins intéressant de s'installer dans un endroit où il y a une pénurie importante de collègues et où il est difficile d'être de garde selon des horaires raisonnables. Ils privilégient leur qualité de vie... »
Aucun bon sens
La région n'est pas admissible à des mesures spéciales, poursuit le Dr Gauthier. « On en a réclamé à cor et à cri, et on a fait des démarches pour s'en sortir, mais sans succès. D'abord, la gestion du réseau de la santé a été extrêmement déficiente. La recherche du déficit zéro est un objectif louable en soi, mais elle a sauvagement et complètement démoli le système de santé dans notre région. Le raccourcissement des séjours hospitaliers, ce n'est pas génial pour les couches de population isolées, pauvres ou qui manquent d'aide. Et que fait-on devant l'engorgement des urgences? On recommande aux patients de se présenter dans les cliniques privées, où les médecins ont un incitatif direct à ne pas travailler au-delà d'un certain nombre d'heures/semaine étant donné la structure de rémunération dégressive.
« Ensuite, les conditions d'admission en médecine varient constamment. Le gouvernement décide d'un "quota", il établit des critères de pondération scolaire défavorables aux candidats des régions - et la preuve est faite maintenant qu'il se trompe régulièrement. À un moment donné, le président du Collège des médecins du Québec avait émis une opinion qui aurait mérité davantage de considération, à savoir que la santé ne devrait pas être dirigée par des politiciens, pour cause de méconnaissance du terrain. J'ajouterais que tout ce qu'ils soignent, en fait, c'est leur réélection. On ne peut pas gérer les soins de santé sans ses acteurs professionnels, au premier chef les médecins. D'un autre côté, la pénurie est telle que dans la communauté médicale, il y a une certaine résistance à laisser partir les bons éléments dans des postes de gestion parce qu'on a l'impression qu'on s'appauvrit encore... »
Le danger actuel, estime le Dr Gauthier, n'est pas tant que les médecins s'épuisent au travail mais qu'ils deviennent individualistes, moins concernés par les problèmes de pénurie. « J'ai été chef de département pendant quatre ans; quand on manquait de médecins, on se serrait les coudes. On travaillait plus fort en se disant que l'année suivante un "nouveau" arriverait. Chacun se sentait responsable de la survie de notre centre. C'est du passé, tout ça. Les débordements importants sont devenus la règle plutôt que l'exception. L'urgence est pratiquement le département le plus important de l'hôpital! C'est très démotivant quand on voit que les efforts fournis sont quasiment inutiles. »
Si l'idée des GMF est excellente, estime le Dr Gauthier, elle peut toutefois avoir un effet pervers, soit accentuer les disparités intra et interrégionales quant aux soins fournis. « Ici, l'effet des GMF serait marginal puisque les médecins, débordés, ne reçoivent plus de nouveaux patients. Donc, ce sera la course à qui sera inscrit et à qui ne le sera pas. Résultat : un groupe important de citoyens, les non-inscrits, seront traités différemment des autres. Ils vont aller dans les cliniques sans rendez-vous et à l'urgence, où on leur dira que ce n'est pas leur place, et ils seront rejetés d'un peu partout.
« Deuxièmement, dans les régions mieux pourvues en médecins qui pourront inscrire jusqu'à 90 % de leurs citoyens à un GMF, la pratique médicale ne sera pas la même que celle des régions où seulement 60 % des gens pourront être inscrits. Les GMF, pour une région extrêmement défavorisée au point de vue effectif médical, c'est de la frime. La seule bonne nouvelle que nous ayons connue concerne le département de radiothérapie. Les gens ont commencé à se faire traiter ici, à Trois- Rivières, depuis environ deux ans. C'est l'unique catégorie de patients pour lesquels nous avons vu une amélioration des soins au cours des dernières années dans notre région. »
Médecin d'entreprise, coroner et faux retraité
« Je travaillais déjà comme médecin d'entreprise, à temps partiel, à l'époque où l'Université Laval a élaboré une maîtrise en santé au travail. Comme d'autres, je suis alors passé de l'apprentissage sur le tas à une formation structurée sur le dépistage des problèmes, les remèdes à apporter, les méthodes de surveillance, etc. L'aspect prévention de la médecine du travail est tout à fait passionnant! On bénéficiait de l'expérience et du savoir de médecins formés ailleurs, et ces cours m'ont permis d'acquérir des connaissances immédiatement utiles dans mon travail. Ensuite est arrivée la Loi sur la santé et la sécurité du travail. Ce fut une période très effervescente dans ce domaine. »
À partir de 1982, le Dr Gauthier laisse les employeurs privés pour le département de santé communautaire. « C'était le début des programmes de santé en entreprise, par exemple les retraits préventifs pour les femmes. On a vu émerger de nouvelles connaissances - beaucoup de recherches étaient lancées sur le sujet -, on pensait "groupe d'intervention prioritaire", programmes de santé à construire, etc. Bref, je ne suis retourné au secteur privé que vers 1996 pour la médecine de santé au travail. »
Entre-temps, le Dr Gauthier s'est initié à la médecine légale, « un champ de pratique auquel je n'avais jamais touché, et qui m'intriguait. J'en ai fait très progressivement, de 1990 à 1998, année où j'ai fermé mon cabinet de consultation privé. On m'a alors confié plus de cas, des cas plus importants aussi. »
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"La chose la plus inattendue et la plus désolante que j'aie connue en entrant en médecine légale, c'est le phénomène du suicide, qu'on ne soupçonne jamais d'être aussi important." - Dr Raynald Gauthier |
Des trois volets du métier de coroner (déterminer les causes et circonstances des décès, établir si ces décès étaient évitables ou non, émettre des recommandations s'ils étaient évitables), le Dr Gauthier estime que le troisième est de loin le plus intéressant et le plus utile à la société. « Il y a aussi une partie de notre rôle en rapport avec la protection des gens qui meurent chez eux, ce qui n'existe pas dans tous les pays soit dit en passant, des gens qui vivent seuls, sans réseau social ou familial. Ces gens-là ne doivent pas disparaître et être enterrés sans qu'on sache de quoi et pourquoi ils sont morts. »
Le Dr Gauthier a eu sa bonne part de dossiers délicats et longs à régler... Série de décès en motoneige en 1999. Mort de huit enfants de Nicolet âgés de 3 à 8 ans dans un accident de voiture lors d'un déplacement vers la cabane à sucre, en 2001. Incendie où trois enfants de Trois-Rivières périssent. Avion suspendu quelques jours à une tour de communication (avec son pilote décédé à bord). Quatre policiers tués en voiture après avoir fêté la fin des cours.
Le véritable coup de poing viendra cependant d'ailleurs. « La chose la plus inattendue et la plus désolante que j'aie connue en entrant en médecine légale, c'est le phénomène du suicide, qu'on ne soupçonne jamais d'être aussi important. J'étais tout à fait étranger à cette problématique. Cette révélation m'est arrivée sur le tard, après 22 ans de pratique... Le nombre de jeunes qui se suicident m'a consterné comme être humain et comme médecin. Il faut dire que les gens qui pensent à se suicider, et leurs proches, n'en parlent pas beaucoup. Et qu'il y a bien peu de ressources à leur disposition. »
Conscient qu'il ne fallait pas s'attendre de sitôt à un renversement de la situation, le Dr Gauthier s'est engagé au conseil d'administration du service de prévention-suicide de sa région. « Ici encore, des gens qui travaillent fort sont souvent freinés par des régies régionales, par des fonctionnaires qui ont des problèmes de budget, etc. »
Revenons à 1998 : le Dr Gauthier prend sa retraite dans le cadre du programme que l'on sait. Il croyait alors mettre fin à un rythme de travail assez «fou », quoiqu'il ait eu une dérogation pour continuer la médecine légale. Mais six mois après son retrait, il reprend du service en raison d'un « marasme » à Trois-Rivières, celui des soins aux patients chroniques âgés. « Au CHSLD, certains patients n'avaient pas vu de médecin depuis six mois, parce qu'il n'y en avait plus! Les infirmières faisaient leur possible, sauf que les normes d'hospitalisation n'étaient pas respectées. Et nos jeunes médecins, comme ailleurs, avaient tendance à choisir une clientèle plus jeune. Pourtant, les gens âgés sont moins exigeants et plus reconnaissants. Mais avant d'avoir affaire à eux, on n'a pas cette impression-là. Il est vrai que la relation s'établit plus facilement avec les personnes âgées quand on est soimême d'un certain âge... Les jeunes médecins peuvent être merveilleux aussi, mais ils sont moins nombreux en général en gériatrie. »
Ce sont les patients âgés qui ont le plus souffert de ces amputations massives de médecins en 1998. Le recrutement étant difficile, la solution était de demander une dérogation pour les médecins fraîchement retraités, et ça a fonctionné. « À Trois-Rivières, cinq sont revenus pour la clientèle gériatrique, ce qui a contribué à stabiliser un peu l'offre de service pour ces patients. Ces médecins ne travaillent pas nécessairement à temps plein, mais les personnes hospitalisées en gériatrie sont davantage suivies. Et puis, il se fait beaucoup de recherche dans le domaine. On comprend mieux maintenant le mécanisme des maladies des personnes âgées, de tous les types de démence, par exemple, et de leur évolution. On a vu d'énormes progrès depuis dix ans. La pratique de la gériatrie est pleine d'intérêt, et elle est moins exigeante quand la productivité d'un bureau ne pèse pas sur les épaules. »
La partie reposante de cette fausse retraite - puisque le Dr Gauthier a l'intention de continuer à pratiquer comme coroner et auprès des personnes âgées -, c'est l'examen de certification médicale des pilotes d'avion (il est luimême pilote depuis trente ans environ). « Je ne considère pas ça comme un travail du tout : au contraire! Mais ne vous sentez pas obligée de le dire à mon employeur... » (Le Dr Gauthier travaille à l'aéroport de Dorval.)]