Le Dr Stéphane Groulx
Parution: mai 2003

Planter le clou au bon endroit
Par Sylvie Poulin


Médecin de famille diplômé de l'Université de Montréal, Stéphane Groulx passe les six premières années de sa carrière dans une pratique rurale à Berthierville et oeuvre également au Centre hospitalier régional de Lanaudière, à Joliette. S'y greffent des activités bénévoles dans le milieu. Une fringale de connaissances (Je n'avais pratiquement pas ouvert un livre depuis le début de ma pratique générale) fera prendre un premier tournant au Dr Groulx en 1984. « Quand j'ai l'impression d'avoir fait le tour du jardin dans un domaine particulier et qu'une occasion de changement se présente, habituellement, je la saisis au vol. Mais je me perçois avant tout comme un généraliste et une personne de terrain. Et je suis resté assez fidèle à cet engagement-là. »

Ce désir d'apprendre et de se ressourcer l'amène à se joindre au Département de santé communautaire de Lanaudière comme médecin-conseil en maladies infectieuses. Puis, en 1985, « je me suis lancé dans l'expérience du CLSC (Longueuil-Est, où il s'intéresse particulièrement aux programmes axés sur les adolescents et les MTS). J'entrais alors dans un milieu où l'on a une vision très différente des choses. J'ai quand même gardé un lien avec l'hôpital (urgence et hospitalisation au CH Pierre-Boucher), car je trouve extrêmement stimulant ce contact avec le milieu hospitalier et les spécialistes. D'ailleurs, si on s'éloigne trop de la pratique clinique, il est difficile de remonter en selle par la suite, parce que la thérapeutique évolue à un rythme assez phénoménal par les temps qui courent! J'en ai fait l'expérience deux fois dans ma carrière... »


Le Dr Stéphane Groulx

Le Dr Groulx évoque ici deux périodes très riches et très prenantes de sa vie professionnelle. La première commence peu après un second tournant professionnel, quand il devient conseiller médical en santé publique en Montérégie. Il coordonnera en effet les services médicaux d'urgence et le suivi de la santé des populations touchées par l'incendie de l'entrepôt de BPC, à Saint-Basile-le-Grand (1988-92), puis de l'incendie du dépôt de pneus de Saint-Amable, en 1990 : de gros dossiers de santé environnementale, dont l'un l'accaparera à temps plein pendant deux ans.

L'autre période « hors clinique » est d'une nature bien différente. C'est qu'au début des années 1990 (troisième tournant), le Dr Groulx revient à la médecine de famille en fondant avec deux associés la clinique médicale Bellerive, à Longueuil. Il met aussi sur pied l'unité de médecine familiale de l'hôpital Charles LeMoyne, affiliée à l'Université de Sherbrooke, et commence à y enseigner. Dans le cadre d'un congé sabbatique « précoce », il séjournera près d'un an (1994-95) à la division d'épidémiologie clinique de l'Hôpital cantonal universitaire de Genève, en tant que professeur invité. À son retour, il lance le projet Promotion de la prévention clinique (PPC) à la Direction de la santé publique de la Montérégie.

« Il n'est pas facile de travailler à la fois en santé publique et en clinique, commente le Dr Groulx, mais je pense que c'est une richesse et une nécessité pour garder les pieds sur terre. C'est-à-dire pour éviter de trop pelleter de nuages en santé publique, et pour maintenir une perspective populationnelle dans ce qu'on fait en clinique. Les deux aspects sont complémentaires. C'est ce que je me tue à essayer de démontrer à mes collègues des deux secteurs, qui n'en faisaient d'ailleurs qu'un seul il y a trente ans. Avec la réforme de la santé, le développement de chaque discipline les a éloignées de façon importante, mais on tente en ce moment de les rapprocher...

« Il y a eu de très bons éléments dans cette réforme. Il ne faut pas minimiser la qualité du travail qui se fait au Québec, particulièrement en médecine familiale et en santé publique. Dans une optique internationale, on est quand même à la fine pointe des choses. Mais nous sommes très autocritiques - nous avons tendance à nous autodénigrer à certains moments, nous nous remettons constamment en question, et nous refaisons des structures sans leur donner la chance d'atteindre leur plein potentiel. C'est dommage de réagir au changement en s'agitant pour "bâtir du nouveau" avant d'avoir vu l'impact des dernières rénovations et d'en profiter vraiment. En dehors de ce défaut-là, en tout cas dans mon champ d'action, je sais que nous avons de grandes forces. »

À propos de forces, il en est une à laquelle le Dr Groulx s'intéresse depuis les années 1970 (C'est un peu mon dada), celle à l'origine du projet PPC mentionné plus tôt : la prévention clinique. Les personnes intéressées visiteront le site www.preventionclinique.ca ou consulteront ce bouquin publié par un groupe d'étude canadien, en 1994, et qui présente un ensemble de recommandations et d'indications sur les activités préventives que tout clinicien (médecin, infirmière, pharmacien, dentiste) peut effectuer dans son bureau.

En quelques mots

« La prévention clinique, c'est une combinaison très puissante de counseling et de dépistage, résume le Dr Groulx, une intervention éminemment "opportuniste" puisqu'on a le patient devant soi! Elle porte sur quatre éléments : counseling sur les habitudes de vie, dépistage non seulement des maladies mais aussi des facteurs de risque (fait-on ce qu'on devrait faire pour contrôler le diabète, le cholestérol élevé, l'hypertension, le risque cardiovasculaire?), immunisation (la recommandation du médecin est en général le principal déterminant en matière de vaccination antigrippale) et chimioprophylaxie (une mesure en émergence). »

En quelques chiffres

« Prenons l'exemple du tabagisme. Environ 5%des gens arrêtent de fumer au bout d'un an grâce à une phrase toute simple de leur médecin comme "Monsieur, je suis inquiet de vous voir fumer comme ça. Vous devriez arrêter le plus tôt possible." Ce n'est pas rien! Quand on est encore mieux structuré dans son counseling, on peut arriver à doubler et même tripler cet effet-là. C'est que le médecin est en général une personne crédible auprès des malades... Par contre, selon certaines études, jusqu'à 40 % des médecins ne demandent même pas à leurs patients s'ils fument. On est loin du but!

« Le counseling n'est ni compliqué ni technologique, ni spectaculaire ou coûteux comme un pontage, mais en réalité, il a bien plus d'effet sur la santé. Pensons aux années de vie gagnées pour un patient de 20 ans qui mettrait fin à son tabagisme... »

Ce qui cloche

«À mon avis, le counseling est peut-être l'élément le plus négligé par les médecins. On a pourtant clairement démontré l'efficacité qu'ils en tirent, dans beaucoup de cas. » Alors, pourquoi n'utilisent-ils pas suffisamment ce levier? « Pas par manque d'intérêt. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les médecins de famille en pratique privée, même surchargés de travail, sont réceptifs aux différents aspects de la prévention. Mais ils ne sont pas nécessairement formés en communications, ni habiles à transférer des informations aux patients. C'est qu'il faut aussi toucher le coeur de la personne en face de soi pour retenir son attention.

« Par ailleurs, et je le dis entre guillemets, les patients ne nous écoutent pas ou sont souvent incapables de nous écouter, pour différentes raisons, quand nous leur disons "Faites donc ceci ou cela..." Si une personne maintient un mauvais comportement donné, ce n'est pas qu'elle a mal saisi les explications rationnelles du médecin (sur le fonctionnement des poumons et les conséquences du tabagisme, par exemple), mais qu'elle se sent émotionnellement mieux dans ce comportement inadéquat que dans une habitude nouvelle et plus saine. Le fait de "savoir" n'amène d'ailleurs pas automatiquement à changer. Sinon, il n'y aurait pas encore à l'heure actuelle entre 10 et 20 % de médecins fumeurs au Québec... Auraient-ils mal compris les méfaits du tabac? »

D'où les techniques de vente

« Les vendeurs savent depuis longtemps que l'émotion joue un rôle crucial dans la vente. Et ils recourent à des méthodes vieilles comme le monde... Ils ont le don de déclencher des moteurs émotifs, affectifs, qui font agir le client ou influencent son comportement de consommateur. C'est pour ça qu'à l'intérieur de notre projet (PPC- Promotion de la prévention clinique), nous avons établi un modèle inspiré d'une tout autre discipline, soit le marketing. Inutile de snober les techniques de marketing fondées sur la fibre émotive : elles sont plus efficaces que les approches reposant sur le savoir intellectuel.

« Nous avons élaboré des ateliers en techniques de persuasion, en collaboration avec un professionnel non médecin, "docteur" en marketing et stratégie, luimême super-vendeur. Et ces techniques ont été expérimentées. Moi-même, je me sers de ma pratique comme d'un laboratoire. Le seul fait qu'un médecin regagne confiance en sa capacité de convaincre ses patients, ça change des choses. S'il bouge dans une direction, les patients vont déjà le suivre. Alors, si en plus il possède une méthode, une façon de faire très, très rapide, il va avancer d'une case de plus avec eux. »

En prévention clinique, il y a donc un travail de persuasion-vente à faire, sur la base de critères émotionnels surtout. « Pour cela, il faut se mettre en relation d'empathie avec le patient, essayer de trouver ce qui le motive dans la vie. Il est essoufflé et n'arrive plus à jouer ses 18 trous au golf? On misera sur le plaisir de son sport pour lui vendre non pas d'arrêter de fumer (ce dont il se fout éperdument) mais bien de pouvoir poursuivre son loisir. Il faut détecter ce qui l'accroche positivement et rejoint son point de vue, se servir de ces moteurs de comportement que sont les émotions pour lui faire faire un premier pas. Une fois ce premier pas acquis, il s'agit de l'accompagner dans la bonne direction.»

En fait, un bon vendeur est capable d'aller droit au fait en touchant la corde sensible qui va influencer ou faire prendre une décision (peut-être à la visite suivante). « Parce qu'on ne parle pas de tout régler à la première rencontre... Mais comme les médecins de famille revoient leurs patients de façon répétée (moyenne de quatre visites par année pour 70 % des bénéficiaires de l'assurance-maladie), il y a moyen, si on plante un clou préventif au bon endroit à la première visite, de simplement donner un petit coup de marteau dessus à chaque visite subséquente... Et ça fonctionne! Je l'observe en particulier en counseling antitabac, pour des irréductibles que je n'aurais jamais cru capables d'arrêter de fumer! » (Lire : la persévérance est de rigueur.)

Mais il y a des vendeurs naturels, non? Et d'autres qui ne s'améliorent qu'au fil de l'expérience? « Comme pour la pratique du piano... Seul un petit nombre de personnes sont des virtuosesnés. N'empêche, une majorité de pianistes pourraient jouer un même morceau correctement. La communication, c'est assez semblable, cela s'apprend. La démarche du projet PPC nous a permis de composer des produits de prévention pour vendre n'importe quoi à n'importe qui, par exemple en dépistage du cancer du côlon, en promotion de l'allaitement maternel ou en prévention du suicide - des sujets très variés, mais pour lesquels les mêmes principes et méthodes s'appliquent.

«Bref, nous voulions vendre d'abord aux médecins pour qu'ils vendent à leur tour à leurs patients. Une double vente. Un système pyramidal en quelque sorte, mais où tout le monde est gagnant puisque cela donne aux médecins des moyens rapides d'arriver à des résultats, et leur permet l'apprentissage d'une technique amusante à pratiquer. Avant, je trouvais moi-même le counseling antitabac ennuyant comme la mort, et maintenant, je m'amuse à en faire. Parce que lorsqu'on maîtrise une technique, on a du plaisir à l'utiliser. Ceux qui font du ski savent de quoi je parle. »]