| Le Dr Patrice Laframboise |
Parution: avril 2003
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Dire tout haut ce qui se raconte en catimini |
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Les déclarations du Dr Patrice Laframboise dans Le Collège (avril 2001) en ont irrité quelques-uns. « On m'a fait savoir que mes propos avaient froissé un petit nombre de mes collègues, mais personne ne m'a assommé directement en retour. Dans les médias, au même moment, d'autres collègues médecins tenaient d'ailleurs des propos encore plus acidulés. On me reproche d'être critique? Je l'assume. Il faut savoir remettre les choses en question pour générer du changement. Et puis, je n'appelais pas à la révolution, mais à une évolution. » En essence, le Dr Laframboise avait dressé un portrait peu élogieux du comportement collectif du corps médical, évoquant même des « mesures musclées » pour faire revenir certains médecins de famille dans certains secteurs de la santé, notamment la pratique hospitalière. « Je suis peut-être un peu plus nuancé aujourd'hui. Un peu. Mais je n'ai pas substantiellement changé d'opinion. Parce qu'il reste vrai que la société nous a formés à grands frais et que notre profession, fort bien encadrée par le Collège, est encore "réservée" à un nombre restreint d'élus qui font partie du centile supérieur de la population plus à l'aise. Ce privilège s'accompagne d'une dette morale : celle de rendre des services de santé pour répondre aux besoins de la population et non pour nous assurer d'une belle pratique. » |
![]() Le Dr Patrice Laframboise |
Le Dr Laframboise déplore au premier chef que la sectorisation de la médecine de famille (consultations privées, urgence, CLSC, soins prolongés, etc.) fasse perdre la continuité des soins, le sens même de la médecine familiale. « Le cloisonnement administratif est tel que le patient se retrouve souvent entre deux chaises alors que pendant tout ce temps, il est toujours malade! Je ne demande pas à tout le monde de tout faire, mais de viser une certaine polyvalence. On peut y arriver. Prenons ça comme un défi plutôt que comme un "sacrifice". »
Cette pratique doit-elle nécessairement être imposée aux médecins de famille, par des mesures contraignantes? « Oui, et ce serait bien dommage que les médecins y reviennent à reculons ou parce qu'on leur tord le bras. Ce serait préjudiciable pour la qualité des services. Et on sait que la morosité est génératrice de beaucoup de passivité. Si chacun ne fait pas évoluer un petit quelque chose dans son petit coin, c'est la stagnation assurée. J'aimerais bien mieux que les médecins épousent davantage et plus "naturellement" les besoins de la population, qu'ils reprennent goût au travail d'équipe, qu'ils acceptent d'eux-mêmes une partie du profil de pratique peutêtre un peu moins attrayant, qu'ils s'engagent volontairement comme groupe à l'échelle de la province et à l'échelle locale. On a besoin de tous et chacun. »
Et le Dr Laframboise d'ajouter : « Pendant que j'y suis, je voudrais aussi lancer un appel officiel aux médecins fraîchement retraités. À 60 ans, ils sont souvent au pic de leurs capacités. Ce serait formidable s'ils réintégraient le réseau de la santé pour aider à le remodeler et nous faire profiter de leur expertise! »
Profil éclair
Originaire de Valleyfield. (Nous sommes des campivalenciens.) Bagage héréditaire : l'entregent. (Je ne serais pas heureux comme pathologiste, mais heureusement qu'on les a, les pathos!) Statut civil : conjoint (à temps complet!) depuis sept ans et père de deux jeunes enfants. Loisirs : cinéma, voyages, magasinage... Études médicales : à l'Université de Sherbrooke, après un baccalauréat en biochimie. (Ça m'a donné le temps de mûrir et d'éviter de croire que tout peut nous tomber tout cuit dans le bec.)
Pratique actuelle : un tiers en cabinet privé et deux tiers à l'hôpital, au Carrefour santé du Granit - anciennement le Centre hospitalier de Lac-Mégantic -, notamment à l'urgence et en tant que président du CMDP. (Avec tous les réaménagements que l'on a, les coupures budgétaires et la charge de travail, il faut mettre énormément d'énergie pour faire valoir les priorités médicales auprès de l'administration. Il faut montrer patte blanche, parler de performance. C'est difficile de mettre le patient au centre de nos préoccupations quand on se fait dire qu'il n'y a pas assez d'argent pour répondre à nos demandes, allant même jusqu'à avoir de la difficulté à s'assurer le soutien d'une infirmière ou d'une secrétaire.)
Ligne de pensée en tant que chef du département de médecine générale : Ne pas imposer aux autres ce que j'ai eu à vivre. Chercher à ce que la tâche soit mieux partagée entre anciens et nouveaux, à ce que le groupe soit harmonieux et que chacun ait une pratique correspondant le plus possible à ses attentes. Être ouvert aux exceptions sans tomber dans la spécialisation à outrance. Si on veut donner des services de qualité, il faut que chacun fasse son bout de chemin et que les médecins soient heureux dans leur travail. Quand la solution vient du groupe, c'est toujours mieux.
Autres traits de personnalité: ferveur et drôlerie dans les propos, un brin idéaliste. (La réalité nous ramène à l'ordre assez régulièrement, mais il faut des idéaux, établir des attentes par rapport à soi-même et à son milieu. C'est ce qui nous anime, ce qui nous pousse à aller de l'avant. Mais à chacun son idéal, évidemment.) Sonneur d'alarme. Aime « philosopher » sur la profession. Lapidaire, parfois? (À peine. Je suis simplement capable de dire publiquement ce qui se raconte en sourdine, entre deux couloirs, par fausse pudeur ou peur de déplaire. Il n'y a pourtant pas de honte à diverger d'opinion. Tous devraient pouvoir s'exprimer; enfin, dans une démocratie...)
Plan de match pour les années à venir : Me surpasser moi-même en donnant la meilleure qualité de soins possible. Me tenir à jour - parce que la médecine est de plus en plus exigeante et pour ne pas me faire damer le pion par le patient. Je prévois raccrocher mon sarrau la journée où le patient aura la réponse plus vite que moi. Faire évoluer mon milieu en fonction des attentes et des préoccupations exprimées par la population, ainsi que des besoins des médecins. Traduire en services, auprès de l'administration, ce que les patients demandent lors de leurs visites au bureau privé. Être leur messager.
Regard moins sévère sur les médecins...
Dans les années 1960, observe le Dr Laframboise comme point de départ, personne ne concevait qu'un médecin ne fasse que de la pratique privée, sans avoir un pied dans un établissement hospitalier, sans soigner à domicile ou visiter les centres pour personnes âgées. « Travailler comme médecin, alors, c'était vraiment un continuum. Aujourd'hui, tout le monde crie au manque de ressources dans sa spécialité. Nous faisons preuve d'une belle unanimité à ce sujet-là, mais pour le reste, le corps médical est comme un chien qui court après sa queue. De toute façon, la question n'est pas de raviver des vocations de missionnaire-et-sauveur ou de revenir à la pratique héroïque des années 1950-60. En raison du volume de nouvelles connaissances et de la technologie, la médecine a vécu une révolution depuis ce temps-là. Et il y a encore des changements thérapeutiques rapides. »
La médecine est de plus en plus technique et cartésienne, estime le Dr Laframboise. « Devant des patients mieux informés par la télé, les magazines et Internet, on est obligé de s'en tenir davantage aux normes de la pratique fondée sur les données cliniques pour faire la démonstration de nos décisions. Un jour, un patient m'a dit que je ne satisfaisais pas aux critères mentionnés sur un certain site Internet! Cela pose la question de la qualité et de l'interprétation de l'information médicale. L'infosanté grand public n'est pas toujours parfaitement valable, ni automatiquement nulle non plus.
« En fait, les médias font miroiter les avancées technologiques, comme si une pilule ou un test allait permettre de se passer des examens et traitements classiques. Dans certains cas, c'est vrai. Mais ça devient vite onéreux. C'est ce que j'entends par la nécessité pour le médecin de corriger l'information erronée, de se garder constamment à jour et de prouver le bien-fondé de sa démarche en prenant le temps de faire un bon examen, tout cela assorti d'explications au patient. Ce qui est un peu triste, c'est de constater que la confiance accordée à notre médecine se déplace vers la technologie. Les attentes ont changé. C'est ainsi qu'on peut être amené à prescrire un test pointu à la demande d'un patient, pour le rassurer, alors qu'on n'attend rien de significatif des résultats. Ça m'est arrivé : en bout de piste, le test était négatif et nous n'étions pas plus avancés! »
Là-dessous se cache l'un des reproches que l'on fait souvent aux médecins, croit le Dr Laframboise, à savoir qu'ils ne sont pas assez empathiques. « La formation prédoctorale nous prépare peu à être à l'affût de l'aspect émotif chez l'autre, précise-t-il. C'est sûr qu'on a un travail objectif à faire, mais il faut rester à l'écoute parce qu'au bout du compte, on ne traite pas seulement un coeur, un poumon ou une jambe. Remercions les bons médecins de famille qui nous ont appris comment approcher un patient difficile et qui nous ont donné, à moi et à d'autres, des exemples concrets d'une approche "humaine". »
... que sur le système de santé
« Tous les deux ou trois ans, une crise survient et on finit par passer au travers, plutôt mal que bien. On applique des solutions à la crème Budwig, censées faire des miracles, comme la Commission médicale régionale, les GMF, les DRMG. Ces structures viennent alourdir le réseau et, malheureusement, elles sont strictement consultatives. Les incitatifs dont elles disposent ne sont pas suffisants pour faire changer des comportements établis.
« Le réseau est en transformation continuelle. La Commission Clair a apporté des balises, mais le système a besoin d'un remodelage complet. Nous sommes pris avec des conventions collectives et des ententes qui datent de longtemps, alors que la donne et les valeurs ont beaucoup changé. Devraiton effacer le tableau et repenser à neuf? Je serais partant, mais je pense qu'il faudra un mouvement d'ensemble de la part des médecins pour réussir. Malgré un certain conflit d'intérêt posé par notre indépendance de pratique et le désir de garder des acquis, nous demeurons très bien placés pour faire une critique constructive du système actuel et formuler ce qu'il devrait être.
« Tel qu'il est, avec l'augmentation des coûts des médicaments, notre capacité de payer comme société, les différences intraprovinciales, la présence accrue de la technologie et les interventions correctives à la pièce qu'on y fait, le réseau tient plutôt d'un rapiéçage. J'ai l'impression qu'on est en train de repousser les échéances. Il faudra pourtant faire des choix un jour ou l'autre. Jusqu'où veut-on aller? Ce n'est pas populaire comme débat public, mais les politiciens vont devoir se mouiller. »
Les médecins aussi? « Nos associations médicales et certains administrateurs ont tenté d'intervenir ces dernières années et ont rapidement été rabroués par le corps politique. Il faudrait offrir aux médecins la possibilité de donner un traitement-choc au réseau. Je déplore beaucoup (et ça me ferait plaisir d'être cité là-dessus) qu'on dise que les médecins sont démobilisés alors qu'ils n'ont pratiquement aucun lieu administratif ou pouvoir décisionnel dans la structure de santé. Où pouvons-nous dire "Cette décision ne va absolument pas dans le sens de la qualité des soins de santé" et voir notre avis sur la question devenir exécutoire? »
Bâillonnés, les médecins? « On nous a carrément expulsés du processus décisionnel. Mais on accepte que des gens complètement dépourvus de formation médicale décident de la façon de prodiguer les soins sur le terrain. Et on exige des médecins qu'ils vaquent dans ce cadre-là sans dire un mot. On ne nous consent qu'un droit de recommandation. Je suis d'avis que les médecins doivent retrouver un droit de vote, ce qui ne signifie pas tous les rênes du pouvoir comme dans les années 1960. Je prêche pour une intégration des instances décisionnelles et des gens de terrain. Il faudra qu'il en reste des gestionnaires, puisque les médecins ont la réputation d'être si mauvais comptables! Mais arrêtons de parler des docteurs qui sont moroses. Donnonsleur des outils, sollicitons leur intérêt. Et n'oublions pas que rien ne pousse dans un milieu sec et acide... »]