| Le Dr Walter Schürch |
Parution: avril 2003
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La patience est d'art |
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Si le Dr Walter Schürch a joint les rangs de la cinquième Suisse à Montréal, en 1973, ce n'est pas tant parce que « le goût pour le monde » était fort répandu dans sa famille ou que l'un de ses frères était déjà établi au Canada. Le vrai motif, c'est qu'il a rencontré sa future femme-pianiste montréalaise-lors de son premier séjour à Paris, où il était alors boursier de recherche en pathologie rénale. « Je me destinais au départ à la médecine interne, et la néphrologie m'avait toujours intéressé, mais j'ai fini par opter définitivement pour la pathologie quand j'ai connu cette spécialité. Elle s'est imposée à moi à cause de la pathologie rénale, surtout, qui a eu un essor formidable vers les années 1960-70. » En raison des connaissances sur la fonction du rein et des possibilités de traitement des néphropathies, ce champ a tout pour passionner, dit le nouveau responsable de la pathologie rénale pour les trois hôpitaux du CHUM. |
![]() Le Dr Walter Schürch avec la rose Pristine, qui fut élue Reine de l’exposition lors d’une exposition annuelle de la Société des roses du Québec |
Pour la petite histoire, mentionnons que le DrSchürch, diplômé de l'Université de Berne, a ensuite obtenu un doctorat en médecine à l'Université de Zürich où il a commencé une résidence en pathologie qu'il termina à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Pendant les deux années suivantes, il est associé de recherche à l'Université du Maryland (Baltimore), puis il réintègre l'Hôtel-Dieu et commence à enseigner en 1978 à l'Université de Montréal, où il est aujourd'hui professeur titulaire de pathologie. Ce « fidèle à l'Hôtel-Dieu » y a été au fil des ans chef du service de pathologie chirurgicale, coordonnateur de l'enseignement aux résidents, responsable du service d'immunopathologie et de microscopie électronique diagnostique ainsi que membre du comité exécutif du CMDP (et ensuite du CHUM).
Il a donné un nombre faramineux de conférences partout dans le monde, a été co-examinateur et président du jury pour le certificat en anatomopathologie du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, et a travaillé comme conseiller spécial pour des revues scientifiques et des organismes de recherche ici et à l'étranger. D'ailleurs, ses propres travaux de recherche (et pas seulement en néphropathologie-il s'est aussi consacré à l'étude des tumeurs des tissus mous et surtout du myofibroblaste) lui ont valu une réputation internationale
Les « Ph.D. » et les médecins
Toute cette carrière s'inscrit dans un désir féroce de créer les ponts les plus étroits possible entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. « Plus qu'un cheval de bataille, c'est devenu une véritable vocation pour moi. Je peux bien déplorer la diminution des ressources en anatomopathologie, un certain manque de passion ou d'amour pour la profession chez la nouvelle génération de pathologistes, ou le fait que les universités ont moins de moyens qu'autrefois... mais je m'inquiète surtout de la tendance à laisser la recherche aux mains des chercheurs fondamentaux (les "Ph.D.") plutôt qu'aux médecins. Il se fait de moins en moins de recherche appliquée. Je trouve aussi qu'on ne fait pas suffisamment de place aux contacts entre les chercheurs, entre le travail appliqué et fondamental. Et cela ne se passe pas qu'en pathologie.»
C'est donc sous l'angle des échanges et de la complémentarité que les congrès et programmes internationaux sont le plus fructueux, estime le Dr Schürch. « Non seulement on s'y fait des contacts professionnels et d'amitié qui parfois durent toute la vie, mais ce sont des occasions de développer le lien entre recherche fondamentale et appliquée. Les deux branches ont besoin l'une de l'autre. Elles devraient être intimement liées. »
De roses et de tradition
Le Dr Schürch cultive des roses depuis toujours. « Dans l'éducation, comme je le dis souvent, ce ne sont peut-être pas les paroles qui nous influencent, mais les attitudes et ce que font les gens. Si vous voyez votre père particulièrement heureux quand il regarde des fleurs, et si vous avez les "récepteurs" qui conviennent, vous avez envie de faire la même chose. Adolescent, j'avais déjà un jardin de roses. » Un passe-temps antidote au stress du travail et aux vicissitudes de la vie? « Pas du tout. C'est par amour pour la "reine des fleurs". En Suisse, c'était plus facile, question de climat. Au Québec, comme il faut les couvrir pour les protéger durant l'hiver, le défi est double, mais on réussit. »
Reste qu'entretenir environ 350 plants sur le terrain de sa maison doit sûrement prendre un temps fou? C'est une exigence de tender loving care, dit-il pour citer les Anglais. «On n'a pas à travailler tous les jours - c'est surtout au printemps et à l'automne que le gros du travail est réalisé. L'entretien durant l'été n'est pas énorme. Parfois, mon fils m'aide aussi. C'est lui qui s'en occupe quand je ne suis pas là. On a même participé à des expositions ensemble et remporté des premiers prix! La tradition va se transmettre à la prochaine génération... »
Il va sans dire que le DrSchürch passe en général tout l'été chez lui, justement pour en profiter. «Je pars plutôt en vacances en septembre, quand c'est plus calme, et je laisse les roses à mon fils. Quant à MmeSchürch (maintenant professeure à la faculté de musique de l'Université de Montréal), elle aime voir et recevoir des roses, dit son expert de mari, mais « elle n'aurait pas la patience, et ça pique trop!».
On l'imaginerait volontiers très patient lui-même-n'est-ce pas une vertu de première nécessité pour la culture des roses aussi bien que pour le travail de pathologiste? « En fait, je ne le suis pas tellement. Je voudrais toujours que les choses aillent plus vite, mais la réalité me rattrape, évidemment. Simplement, quand on ne réussit pas tout de suite, il faut accepter d'attendre la fois suivante pour se reprendre. »
Le Dr Schürch a siégé au comité exécutif de la Société des roses du Québec pendant quelques années. L'exposition annuelle qu'organise la Société depuis sa fondation, en 1990, est un événement très couru. Et cinq fois sur onze, le titre de «Reine de l'exposition» a été accordé à une rose du Dr Schürch. Encore faut-il comprendre qu'il y a de nombreuses catégories de rosiers en compétition : ceux à grandes fleurs, ceux à fleurs groupées, les anglais, les rampants, les grimpants, les miniatures, etc. Les variétés à grandes fleurs étant les plus connues, c'est en général dans cette catégorie qu'on retrouve la Reine.
« Il y a aussi les catégories selon la couleur, dont l'une des plus célèbres s'appelle Peace (hybride de thé, pétales jaune ivoire bordés de rose). Cette rose a été créée en 1939 par M. Francis Meilland (en France); pendant la guerre, elle a été exportée clandestinement aux États-Unis, et elle s'est multipliée... Lors de la création de l'ONU à San Francisco, le 29 avril 1945, chacun des 49 délégués fondateurs avait reçu cette rose (d'où son nom), mais le rosier s'appelait au départ "Mme A. Meilland", en l'honneur de la mère de Francis, Mme Antoine Meilland. La Peace, également appelée "gioia" et "gloria dei", est encore la rose la plus souvent reproduite dans le monde. Ce n'est pas nécessairement ma préférée, quoique j'importe des rosiers de France depuis plusieurs années, malgré les complexités administratives et douanières. C'est comme les parfums français par rapport aux parfums d'un autre pays...»
De ces rosiers «signés» par de grands créateurs français, poursuit le DrSchürch, plusieurs portent des noms très évocateurs pour nous : Catherine Deneuve, les princesses de Monaco (Grace, Caroline, Stéphanie), Charlotte Rampling, ou tout simplement Elle, etc. Mais l'hommage n'est pas rendu qu'aux femmes. « Des roses ont été nommées Honoré de Balzac, Frédérique Mistral et Charles de Gaulle, et une toute nouvelle, magnifique, s'appelle Philippe Noiret. Celle qui m'a donné le plus de succès, l'une des plus belles selon moi, c'est TheMacCartney Rose. Elle a été trois fois Reine de l'exposition. »
Rassurez-vous, elles sont suffisamment différentes les unes des autres pour qu'on reconnaisse une Grace de Monaco d'une Mac Cartney Rose. « Bien sûr! Estce qu'un parent ne distingue pas tous ses enfants, même s'il en a quatorze? Sur un même rosier, il n'y a jamais une rose parfaitement pareille à l'autre. Au début de la saison, les roses n'ont pas la même couleur qu'à la fin de la saison. Elles adoptent alors des couleurs d'automne, beaucoup plus intenses que celles de l'été. Toutes différentes et toujours changeantes. »
Dis-moi qui est la plus belle...
Si le DrSchürch cultive peu d'autres fleurs, c'est que «les roses sont les seules capables de rendre ce qu'on leur donne. C'est-à-dire que tout ce que vous investissez dans le soin des roses - vous les nourrissez bien, vous les arrosez bien et vous les gardez exemptes de maladies - vous revient en beauté. La plus belle rose, vous ne l'avez peut-être pas vue encore. Pourrez-vous l'observer l'année prochaine? Ou jamais? Ce que beaucoup de gens ne savent pas, c'est qu'une rose se présente dans toute sa splendeur pendant deux ou trois heures seulement (ce qui fait vivre des frustrations au Dr Schürch, qui n'est évidemment pas toujours « là » au bon moment). Il n'y a rien de plus beau que de les voir le matin! Les roses bougent le plus au lever du jour, réchauffées par le soleil. C'est pourquoi je me lève souvent très tôt, parce que quatre heures plus tard... Si elles s'ouvrent à partir de 5 h et que vous ne les voyez qu'à 7 h, vous n'avez pas vu cette beauté-là, éphémère et pourtant renouvelée. Et puis, un rosier fleurit de la mi-juin jusqu'aux gelées. Il aura trois ou quatre floraisons, tandis que la plupart des autres plantes à fleurs n'en auront qu'une. »
Faut-il souligner que la passion du Dr Schürch fait le bonheur de ses voisins? «Il y en a beaucoup qui viennent voir en se promenant. Ils s'arrêtent pour admirer, et ça entraîne des conversations qui me font d'ailleurs très plaisir. Bien des gens aimeraient s'adonner à la culture des roses, mais ils ne réussissent pas faute de temps et aussi de savoir-faire. »
Le Dr Schürch, lui, a appris sur le tas. Voici sa mise en garde à qui voudrait commencer à cultiver des rosiers : « Si vous ne vous en occupez pas vous-même, vous ne réussirez pas. Vous ne pouvez pas laisser ce travail à un jardinier. Il vous faut apprendre comment planter, tailler au printemps, traiter contre les maladies, quand couper... de multiples choses essentielles. Quand on ne comprend pas soi-même les rosiers, ils dépérissent après deux ou trois saisons. C'est tout un champ de connaissances! Les lectures sont très importantes, mais c'est surtout l'observation personnelle qui fait la différence. Ça s'apprend de père en fils. Ce qui explique que les grandes maisons de production de roses en sont à la troisième ou quatrième génération. Elles ont une longueur d'avance inimaginable sur les amateurs, parce qu'elles savent que tel ou tel croisement ne donnera rien du tout. J'aurais aimé faire de l'hybridation, mais c'est très compliqué et vraiment, je n'ai pas le temps. »
Il n'en demeure pas moins que le temps qu'il consacre au soin des rosiers s'est avéré très productif. « Quand je suis dans mes roses, je fais le vide autour de moi. C'est d'ailleurs comme ça que j'ai écrit - dans ma tête - la plupart de mes publications, sans à proprement parler réfléchir. Prendre soin des roses n'est pas physiquement difficile, et c'est intellectuellement stimulant. On est entouré de beauté, ce qui aide à trouver la paix intérieure. Beaucoup de mes articles sont nés ainsi. C'est peut-être mon côté un peu philosophe, mais je vous dirais que même dans le travail quotidien, dans tout ce qui nous entoure et en particulier en pathologie, le résultat pour l'être humain doit être beau - et réel. Cela aussi, je le tiens en partie de mon père.
« Il aurait bien voulu devenir médecin, mais étant fils unique, par devoir, il n'a pas osé quitter la ferme familiale. Il espérait que l'un de ses sept garçons exerce la profession. Ça a été moi. À la ferme, il entretenait notamment un verger de 10 000 pommiers. Quand il avait terminé un travail et qu'il prenait tout son temps pour le vérifier, je trouvais parfois qu'il accordait beaucoup d'importance à des petits détails de rien du tout. Il m'a dit un jour que pour être satisfait de son travail, ce devait non seulement être bien fait mais également beau pour les yeux. Un chirurgien serait probablement du même avis; l'esthétique, l'ordre, la qualité et la beauté sont, d'une certaine façon, inséparables. »]