Le Dr Lise Gros-Louis
Parution: novembre 2002

La campagne, depuis toujours et à jamais
par Sylvie Poulin


Avoir eu un père médecin n'est pas remarquable en soi... sauf peut-être s'il a été le premier Huron à terminer des études universitaires au Québec, en 1952! « Dans la province, raconte sa fille, les autochtones n'avaient pas le droit d'aller à l'université. Mon père a eu une autorisation spéciale parce qu'il avait fini le cours classique avec tous les honneurs. »

Enfant, Lise Gros-Louis a vécu aux premières loges de la médecine de campagne - version d'avant la RAMQ. « Mon père recevait les gens à la maison, à Courcelles [petit village du comté de Frontenac]. Il y avait des petites chambres au sous-sol, où il mettait les solutés, faisait des curetages, etc. Un peu comme dans un dispensaire. J'aimais bien faire ma "tournée des malades", qui m'acceptaient d'ailleurs sans chichi. Ma mère, couturière de métier, assumait un certain rôle d'assistante et s'occupait souvent de la pharmacie. »


Le Dr Lise Gros-Louis

Circuler en motoneige, en raquettes ou même à skis pour aller faire des accouchements, sortir un malade par la fenêtre de l'étage pour cause de bancs de neige monstrueux, accepter parfois de ne pas être payé, ou alors en nature (poules et draps brodés), telle était la vie du médecin de campagne à l'époque. On comprend pourquoi le Dr Gros-Louis père ne désirait pas follement voir sa fille entrer en médecine, profession trop prenante pour une femme (lire : qui aurait des enfants).

« Mon père avait vraiment la vocation dans le sang. C'était un bourreau de travail, jusqu'à ce que la maladie l'arrête. Je sais, pour l'avoir suivi lors d'une grève d'étudiants de cinq ou six mois durant ma 2e année de médecine, qu'il écoutait beaucoup ses patients... Je pense aussi que c'est une bonne partie du traitement. Quand les gens se sentent écoutés et compris, ils ont confiance. Et c'est parfois 50 % de la guérison. »

Le Dr Gros-Louis reconnaît aussi une teinte "autochtone" dans cette influence paternelle. « Je crois beaucoup à des approches autres que la médecine conventionnelle, qui, disons-le, a quand même ses limites. Au début de ma pratique, il m'arrivait de conseiller des tisanes, des graines de citrouille, par exemple, ou du jus de canneberge pour les infections urinaires. Mais je suis devenue très prudente à l'égard des effets secondaires entre les produits naturels et(ou) les médicaments. Aujourd'hui, il m'arrive plutôt de déconseiller des produits naturels. Certains patients mêlent beaucoup de choses qui ne sont pas toujours compatibles - ce n'est pas valable comme solution à leurs problèmes. »

Évoquant le Domaine des fleurs, un endroit ouvert au public pendant une dizaine d'années, où son père entretenait un coin zoologique, une zone autochtone et un jardin médicinal, le Dr Gros-Louis admet s'y connaître « un peu » en propriétés des plantes et avoir « un certain nombre » de livres sur la question, quoiqu'elle ne se serve de ses connaissances que pour aider à son équilibre personnel. « Je fais aussi de la méditation, des promenades dans la nature - je me connecte au soleil, à la terre. Se rapprocher des éléments naturels, tout le monde le fait plus ou moins consciemment, non? Peut-être que ça me vient plus facilement à cause de mes origines... Il est certain que je me sens à l'aise face aux approches parallèles comme la naturopathie, l'acupuncture ou l'homéopathie. »

L'épopée de la Basse-Côte-Nord

Le territoire desservi par Lourdes-de-Blanc-Sablon doit bien faire dans les 275 milles. La pratique y est aussi diversifiée que les distances sont impressionnantes : malades hospitalisés (50), urgence, visites à domicile, soins intensifs, accouchements, consultations sur rendez-vous et services dans les 13 dispensaires des villages de la Côte et de deux réserves indiennes montagnaises. L'horaire de travail est à l'avenant.

C'est là-bas que Lise Gros-Louis rencontrera son conjoint, Raymond Houle, lui-même omnipraticien et alors père de deux jeunes garçons. « À ce moment-là, de la médecine, on en mangeait nuit et jour. On sentait que les gens avaient besoin de nous. On baignait là-dedans jusqu'au cou! »

Mais voici l'histoire très particulière du tandem Gros-Louis-Houle à Blanc-Sablon. Il y avait huit médecins à leur arrivée, et tout le monde travaillait 70 heures par semaine. Puis, l'équipe s'est effritée petit à petit, tandis que les démarches pour attirer des remplaçants échouaient les unes après les autres (il n'y avait pas encore de prime d'éloignement). « Après quelques années, il ne restait plus que mon mari et moi comme médecins. Nous avons tenu pendant six mois, tous seuls sur la Basse-Côte-Nord. J'étais de garde 24 heures, puis c'était le tour de mon mari, puis le mien le surlendemain, et ainsi de suite. L'horaire de travail dépassait les 100 heures/semaine. Ce n'était pas une vie pour la famille, mais c'était une vie médicale à 100 %! Nous nous sentions tellement utiles et appréciés... Nous adorions cela! »

On leur demandait constamment s'ils allaient partir, s'ils allaient rester. Le fait est qu'ils auraient continué s'ils avaient pu avoir quelque « soulagement ». « Nous avions demandé un ressourcement de formation de six mois. Ce n'était pas évident pour nous de tenir nos connaissances médicales à jour. En retour, nous promettions de revenir travailler au moins deux ans. Mais la négociatrice du Ministère nous proposait plutôt de continuer à travailler encore deux ans et de nous payer la formation de six mois après. »

Vidés tous les deux, ils ne se décidaient pas à partir, malgré la situation invivable et l'épuisement professionnel en perspective. C'est le directeur général de l'hôpital qui, en désespoir de cause, leur a dit : « Si vous restez, je n'arriverai pas à obtenir de meilleures conditions pour attirer les médecins ici. Alors, faites vos valises. Demain, je nolise un avion et vous partez. L'hôpital ferme ses portes. » La stratégie - faire en sorte que la région soit totalement dépourvue de médecins - a porté fruit. C'est-à-dire que des mesures incitatives et une meilleure rémunération furent instaurées par la suite.

« Nous sommes partis en pleurant, déchirés, incertains de notre avenir. Il nous a bien fallu deux ans pour "décrocher" de Blanc-Sablon. Nous y sommes d'ailleurs retournés deux fois, pendant un mois chacune, pour assurer les visites dans les villages de la Basse-Côte, ce que les sept médecins arrivés entre-temps n'avaient pas le temps de faire. » Au bout du compte, ajoute le Dr Gros-Louis, leur départ aura eu ceci de bénéfique qu'il répondait aussi à un besoin de vivre autre chose, de vivre une nouvelle aventure.

Autres régions, autres moeurs

De 1984 à 1988, le Dr Gros-Louis a une pratique privée, à Lac Drolet, combinée avec une affiliation au Centre hospitalier de Lac-Mégantic. Les sept années suivantes la verront travailler en santé communautaire au Centre du village huron, près de Québec, et... mettre deux enfants au monde. « Dans la région de Mégantic, j'avais toujours ma trousse à la maison. L'information s'était répandue comme une traînée de poudre! Les gens prenaient la chance de venir chez moi plutôt que d'aller directement à l'hôpital. Je les trouvais quand même très respectueux dans leurs sollicitations. En période de grippe, il arrivait que je reçoive 10 à 15 personnes à la maison la fin de semaine; et ça me faisait plaisir. » C'est que son choix de la médecine de campagne ne s'est jamais démenti.

« Les rapports humains sont plus faciles à la campagne. Le médecin y est valorisé comme "ressource essentielle". Il connaît mieux les gens dans leur ensemble, c'est-à-dire leur famille et leur situation de vie, ce qui est rarement le cas en ville. Et les gens lui font davantage confiance aussi parce qu'ils le voient vivre. » Ce n'est pas seulement un avantage social, affirme le Dr Gros-Louis. « C'est un atout professionnel que de connaître l'historique d'hypertension ou de diabète d'une famille, par exemple. Je connais déjà un bout de l'histoire de la personne qui se présente à mon bureau. S'il se produit un accident ou un décès dans la communauté, je crois que ça aide la personne concernée à se confier, à se sentir plus en sécurité. »

Ce credo pourrait expliquer la décision des Drs Houle et Gros-Louis d'aller tenter l'aventure ailleurs. « Pourquoi être partis aux Îles-de-la-Madeleine? Peut-être pour retrouver la médecine totale que nous avions à Blanc-Sablon : tu réduis les fractures, tu fais les plâtres et tout le reste! À Lac Drolet, ceci relevait du chirurgien ou d'un autre spécialiste selon le cas. Cet encadrement nous a coûté bien des deuils. Je ne dis pas que nous ne faisions pas de la vraie médecine, simplement une médecine moins complète. »

Prise 1, prise 2

1995 : le Dr Gros-Louis et son mari arrivent au CLSC des Îles. Leur mandat : mettre une équipe médicale sur pied (le CLSC n'avait jamais eu de médecins). Ce qu'ils ne savaient pas, c'est que pour différentes raisons politiques, administratives et de personnalités, les membres de l'hôpital et du CLSC étaient à couteaux tirés. Dès les premiers jours, ils reçoivent des commentaires assez désobligeants sur la « médecine de programmes » des CLSC, et sur les « inconvénients » de garder sa trousse à la maison pour dépanner des malades.

« Disons que nous n'avons pas retrouvé ce que nous cherchions. C'était difficile, au début, de collaborer avec les médecins hospitaliers, de limiter nos disponibilités. On était venus pour faire de la médecine! » L'enthousiasme refroidi, le Dr Gros-Louis passe tout de même à l'action. « Le CLSC voulait qu'on commence par ouvrir une clinique sans rendez-vous, ce qui a bien fonctionné. On a ensuite lancé des ateliers d'enseignement sur le diabète et sur l'asthme. Quant à bâtir une clientèle avec rendez-vous, ça se faisait beaucoup plus lentement, à cause de la chasse gardée de l'hôpital et du fait que les gens ignoraient pour la plupart qu'on pouvait voir un médecin au CLSC. Pendant une période, nous étions quatre médecins au CLSC. Nous avons beaucoup fait ensemble dans les points de service, à domicile et en soins palliatifs. Des ponts CLSC-hôpital s'établissaient peu à peu. »

Pour des raisons familiales, cette pratique est interrompue en 1997. Le Dr Gros-Louis passera deux ans à travailler moitié-moitié en clinique privée et au Programme de dépistage du cancer du sein dans la région de Sherbrooke. « Mon mari souffrait plus que moi de la ville. L'été, il retournait pendant 4 mois aux Îles, et je le rejoignais pendant quelques semaines de vacances. Pas fameux pour une vie de famille... Les deux grands étaient déjà autonomes, mais il y avait les deux jeunes encore; alors, nous nous sommes réinstallés pour de bon aux Îles en 1999. » Entre-temps, le rôle du CLSC avait été nettement circonscrit : soins palliatifs et à domicile, points de services et clinique avec rendez-vous. Un autre médecin était arrivé. « Tranquillement, la clientèle est venue, et on nous a reconnus comme des médecins de famille. »

Le Dr Gros-Louis est actuellement présidente du CMDP et responsable de la Clinique d'enseignement aux asthmatiques. Elle s'est aussi engagée en santé-sécurité au travail, avec une hygiéniste, dans l'évaluation et les programmes de prévention. Question de qualité de vie, elle se dit gâtée. « C'est bien, 35 heures/semaine, pour élever ses enfants et penser à soi (lire : ski de fond, promenade sur les plages). Ce n'est pas toujours évident d'être "loin", mais les congrès payés nous permettent de sortir trois ou quatre fois par année. C'est raisonnable. Et nous nous sommes fait des amis Madelinots, quoique l'on ne devienne jamais un vrai Madelinot... On prend une année à la fois. »

N'empêche. Lise Gros-Louis n'a pas abandonné son rêve d'aller un jour pratiquer encore plus loin, géographiquement parlant. « Quand nous sommes partis de Blanc-Sablon, nous pensions déjà à Médecins sans frontières. Ce pourraient être des mandats de deux ou trois mois. Qui sait? » L'hypothèse se confirmera probablement d'elle-même pour cette grande admiratrice de Lucille Teasdale qui estime qu'il suffit d'aimer « ça » - changer de milieu, découvrir du nouveau, s'acclimater, montrer de la souplesse. Parions qu'une fois que ses jeunes ados voleront de leurs propres ailes... ]