Le Dr Jean Léveillé
Parution: octobre 2002

Unique et plurielle, l'AMLFC
Bilan d'une présidence
par Sylvie Poulin


«L'AMLFC a ceci de spécial que tout y est purement bénévole, déclare son président sortant, le Dr Jean Léveillé*. Nous travaillons bénévolement pour maintenir les cotisations à des niveaux raisonnables, puisque ces cotisations sont elles-mêmes tout à fait volontaires. L'AMLFC compte uniquement sur la décision personnelle de chaque médecin d'y adhérer - c'est la beauté de la chose et ce qui donne de la valeur à ce que nous faisons. »

Le Dr Léveillé dit être entré à l'Association « parce qu'en milieu francophone, c'est relativement rare d'avoir un regroupement à participation volontaire qui touche autant d'aspects de la vie médicale, qui s'acharne à la promotion de la langue française et qui prenne le temps de rendre hommage aux gens qui ont fait des choses intéressantes. »

Et puis, ajoute-t-il, l'AMLFC a une représentation très large du corps médical francophone canadien. « Les échanges s'enrichissent de cette diversité. Je dois aussi mentionner que beaucoup de médecins étrangers attachés à la langue française font partie de l'Association. Il faut dire que le français demeure une langue très répandue sur la planète. »

Ce qui a également attiré le Dr Léveillé vers l'AMLFC, c'est qu'elle s'adresse aussi au public, comme l'illustrent le Guide familial des symptômes et le Guide familial des maladies, ainsi que d'autres publications (sur le sida notamment), ou encore le volet exposition du congrès annuel, dont il a assumé la coordination pendant de nombreuses années. « C'est un aspect important, pour moi, que des médecins issus d'une population dont la langue maternelle est le français retournent vers cette population pour échanger dans cette langue. »


Le Dr Jean Léveillé

Le volet exposition a été temporairement suspendu, cette année, devant la difficulté de dénicher quelque 200 bénévoles pour en assurer l'animation : « Au vu de la situation - des professionnels de la santé débordés, l'entrée gratuite pour le grand public, aucun droit de vente permettant de financer l'exposition et, par ailleurs, une diffusion abondante d'information-santé dans les médias, ce qui rend peut-être ce genre de manifestation moins essentielle -, il faudra sans doute repenser cette activité grand public. »

Les relations internationales qu'entretient l'AMLFC constituent aussi l'un de ses grands points d'intérêt, selon le Dr Léveillé. « Dernièrement, par exemple, à l'initiative de certains médecins, un plein conteneur d'équipement médical a été envoyé au Vietnam. Nos vis-à-vis vietnamiens ont été surpris, car habituellement, ce sont les pays anglophones qui entreprennent ce genre d'action. Par la suite, ils ont invité des conférenciers en obstétrique-gynécologie... On voit comment des liens peuvent se former à l'échelle internationale, dans un contexte francophone. Je trouve des plus valables ce rayonnement sans visée économique. »


"L'AMLFC a ceci de spécial que tout y est purement bénévole."
- Dr Jean Léveillé

Le Dr Léveillé poursuit en évoquant le récent colloque organisé par l'Association, à Shanghai, où la moitié des présentations ont été faites par des Chinois et l'autre par des Canadiens, et toutes en français. « Le prestige international que le Canada et le Québec peuvent avoir là-bas n'est pas négligeable. Nous avons en outre établi des partenariats avec des facultés de médecine à l'étranger. C'est une autre des caractéristiques de l'AMLFC. En Afrique, par exemple, notre aide à la préparation des agréments par les organismes accréditeurs a permis d'améliorer considérablement les choses. On a tendance à oublier que la médecine nord-américaine francophone représente un attrait majeur pour bon nombre de peuples, en Amérique du Sud et ailleurs. Je pense que dans ce domaine-là comme dans d'autres, la monoculture (anglophone), c'est dangereux. Il se fait des choses admirables en Amérique du Nord, et on les fait en français. L'AMLFC cherche à les diffuser le plus possible. »

Sur le continent, l'Association maintient des liens réguliers avec les médecins francophones hors Québec - et il y en a beaucoup, y compris aux États-Unis, souligne le Dr Léveillé. Il en donne pour exemple les colloques régionaux tenus au Nouveau-Brunswick ou dans les provinces de l'Ouest. Les médecins de l'ouest du pays, précise-t-il, n'ont pas souvent l'occasion d'entendre ou de présenter des conférences en français. Pour eux, c'est un confort à la fois culturel et professionnel.

« Il n'y a qu'à voir les personnes qui seront honorées par la Médaille du centenaire et la médaille Michel-Delphis Brochu pour comprendre que l'Association n'est pas exclusivement montréalaise et québécoise. Nous nous sommes engagés dans les débats hors Québec, comme celui de Montfort. Personnellement, je trouve malheureux que des institutions francophones aient tant de difficultés à se développer en situation linguistique minoritaire; elles font pourtant partie de la richesse collective du pays. La disparition des structures francophones hors Québec constituerait une grave erreur. »

Sur la plate-forme plus large des divers événements internationaux en rapport avec la langue française, la participation de l'AMLFC est fort appréciée, affirme le Dr Léveillé. Effectivement, lors des assises du regroupement des associations francophones qui se sont déroulées à Québec au printemps dernier, on a consacré une place de choix à l'Association et à la médecine francophone nord-américaine.

Honneur aux membres

« Il y a des galas de toutes sortes pour souligner les meilleures réalisations dans le milieu artistique et des affaires. Du côté des médecins, c'est ce que nous faisons avec le Prix de l'oeuvre scientifique, la Médaille du mérite et la bourse Banque Nationale de l'excellence, le Prix des médecins de coeur et d'action (remis conjointement avec le Groupe L'Actualité médicale), le Prix d'excellence et le Prix de reconnaissance, etc. Il est important, aujourd'hui, alors qu'on a tendance à survaloriser les curriculum vitæ, de reconnaître qu'un médecin a oeuvré dans sa région de façon admirable, sans compter son temps. Il y a énormément de médecins dévoués, qui mènent une pratique exemplaire, et l'un de nos rôles est d'en faire état. C'est en ce sens que, particulièrement cette année, pour le centenaire, nous avons réuni un certain nombre de gens proches du milieu des affaires pour nous permettre d'avoir un dîner-gala avec une assistance plus large que d'habitude. »

Et de faire remarquer que le Bulletin donne lui aussi la place aux membres « en présentant des médecins de tous horizons, ou des choses peu connues, souvent exceptionnelles » - une autre façon pour l'Association de diffuser ce que font ses membres. « Il faut dire, justement, que l'AMLFC n'a pas pour mandat de défendre leurs intérêts immédiats (syndicaux et financiers) : ce sont les Fédérations qui s'en chargent, et parfois de façon très spectaculaire! Nous ne prenons pas non plus la place du Collège des médecins du Québec. En fait, l'AMLFC a su dégager un créneau d'intervention bien à elle. »

Le Dr Léveillé admet que l'AMLFC jouit cependant de peu de visibilité sur la place publique. « J'ai cherché à la faire connaître en dehors du milieu de la santé, et sous d'autres aspects que ceux de la formation médicale continue et du congrès annuel. Je crois qu'on ne met pas assez en valeur ses autres facettes. C'est dommage, parce que d'immenses efforts sont déployés par d'autres groupes au sein de l'AMLFC. Certaines activités sont discrètes, mais très importantes. Pensons au travail qui a été abattu du côté de notre site Internet à l'occasion du 100e anniversaire, pour le rendre plus attrayant et interactif, ou encore à la page de l'AMLFC dans L'Actualité médicale, que nous avons orientée vers des débats plus vastes au sein de la communauté de la santé... Compte tenu des moyens dont nous disposons, ce sont des réalisations remarquables! »

Président sortant, pas « absent »

« Résumer deux ans? C'est long, au point de vue de l'engagement personnel en heures de travail. Mais c'est court, parce que réaliser des choses complexes en moins de deux ans, c'est un grand défi. Vous verrez, en lisant notre histoire, que certaines démarches s'étalent non seulement sur plusieurs années mais sur 100 ans!, ne seraient-ce que celles sur la place du français et de la médecine francophone. Mais mettons les choses en perspective : personne ne travaille seul. J'aimerais qu'on remercie tous ces gens qui, dans les comités, contribuent bénévolement à la réflexion dans les différents domaines de l'AMLFC, ainsi que le personnel qui assure la "permanence". Ces gens travaillent beaucoup. Ça non plus, ce n'est pas suffisamment connu. »

Le Dr Léveillé voit la fonction de président comme un immense privilège, « quand je songe à tous mes prédécesseurs et à tous ces bénévoles qui ont oeuvré avant moi pour conduire l'Association à son centenaire. » Et il attache une importance capitale à l'épanouissement de toutes les facettes de l'AMLFC, dans un juste équilibre. C'est le modérateur qui parle : « Garder une vision globale des grands axes d'une association, c'est un peu le rôle d'un président, non? Le président ne fait pas les choses - il coordonne, suggère, oriente. Et ce sont les membres qui décident. J'insiste sur ce point que pour adhérer à une association à participation volontaire comme l'AMLFC, les médecins ont certainement un angle de plus dans leur mire... »

Celui qui entend demeurer très actif au sein de l'Association mentionne spontanément les dossiers qui l'ont le plus « interpellé » au cours de son mandat à la présidence : « Au chapitre des services aux membres, nous avons eu des difficultés importantes en matière d'assurances, et nous avons changé de courtier. Ce dossier nous a beaucoup occupés. Deuxièmement, j'aimerais que l'on apporte plus de soin à rassembler ce matériel jugé désuet dans nos hôpitaux, et qu'on l'expédie dans des pays francophones ou francophiles plutôt que de le jeter. C'est l'un des dossiers qui me tiennent à coeur et que je vais suivre de près. »

Et le centenaire, bien entendu... « C'est un exploit! s'exclame le Dr Léveillé. Ce n'est pas banal qu'une association purement volontaire franchisse 100 ans en milieu francophone. Par comparaison, les anglophones ont une fibre traditionnelle un peu plus forte de ce côté-là. » L'année 2002 a été ponctuée de nombreuses manifestations, depuis l'inauguration, à Québec, d'une plaque commémorative sur les lieux mêmes où a pratiqué le fondateur (Michel-Delphis Brochu), jusqu'à la parution, plus tard cet automne, d'un livre racontant l'histoire de l'Association - et du coup, l'évolution de la médecine francophone en Amérique du Nord. (100 ans de médecine francophone : Histoire de l'Association des médecins de langue française du Canada sera remis gratuitement à tous les membres grâce aux commandites de la Banque Nationale et de Merck Frosst.)

« Je peux vous dire que c'est une histoire absolument passionnante, reprend le Dr Léveillé. De fait, l'AMLFC occupe depuis cent ans une place à part et importante. Elle fait partie d'un patrimoine à préserver. Si je relève que notre fondateur a été mêlé au fameux procès d'Aurore, l'enfant martyre, en tant que médecin expert, c'est simplement pour dire que par ses membres, l'AMLFC a été partie prenante de notre vie collective. Notre province a pour devise Je me souviens. Malheureusement, on oublie souvent beaucoup... Mais nous avons le devoir de laisser à nos successeurs des associations dynamiques, et ce que j'espère, c'est que nos jeunes membres prendront conscience de la nécessité de perpétuer l'AMLFC. »

Le Dr Léveillé est catégorique : « L'AMLFC a eu et maintient un rôle de pionnier. Elle a notamment été l'instigatrice du premier Programme d'aide aux médecins en difficulté. Elle a développé nombre d'avenues, souvent copiées par ce que j'appellerai "la saine compétition". Elle peut se targuer, en toute modestie, de réalisations extraordinaires. En un mot, c'est l'un des joyaux du corps médical et de notre société - et on n'en a pas beaucoup. Il faut y faire attention. S'y engager pour en assurer la continuité. Chacun a la responsabilité de conduire cette association vers son 200e anniversaire. »]

* Le Dr Jean Léveillé travaille au département de médecine nucléaire de l'Hôtel-Dieu (CHUM).