Le Dr Jean Roy
Parution: octobre 2002

Pour la cause des Franco-Ontariens
par Danielle Lapointe


Au début de la vingtaine, Jean Roy a pensé devenir missionnaire dans les pays en développement. Jamais n'aurait-il pu deviner que le destin avait un missionnariat tout à fait particulier à lui proposer : le développement de la médecine francophone à l'extérieur du Québec. Le Dr Jean Roy, qui est Québécois d'origine, a été au coeur de la bataille qui s'est déroulée à l'hôpital Montfort pour préserver le fait français en matière de soins de santé en Ontario. Un groupe de médecins déterminés, dont le Dr Jeanne Drouin, ex-présidente du Bureau des Affaires francophones et le Dr Manon Denis, qui avait été l'une de ses élèves en résidence, ont gagné une victoire éclatante à Montfort. Un exploit peu commun qui permettra aux populations francophones hors Québec et aux générations futures de pouvoir espérer recevoir des soins de qualité en français.

Le Dr Roy est directeur du Bureau des Affaires francophones de la faculté de médecine à l'Université d'Ottawa depuis le mois de juillet 2001. Il a accepté cette mission pour les cinq prochaines années, ce qui ne lui laissera certainement pas de répit. Parmi les défis que le Dr Roy entend relever, il y a celui d'élargir le programme au niveau national, de développer d'autres lieux de stages et de faire en sorte que la Faculté soit davantage francophone. « Pourquoi sommes-nous là? demande le Dr Roy. D'abord pour les besoins de la population francophone. Et pour la formation en français des étudiants en médecine. Tout le reste découle de ces priorités. »


Le Dr Jean Roy

Le premier directeur du Bureau des Affaires francophones à l'Université d'Ottawa était le Dr Pierre Jean, qui a également fait beaucoup pour la cause de la médecine francophone. Aujourd'hui, l'Université d'Ottawa peut s'enorgueillir d'être la seule université bilingue hors du Québec à offrir un programme de médecine en français. Optimiste quant à l'avenir, le Dr Roy mentionne : « Le programme est mieux enraciné maintenant. Il est moins fragile. Le volet francophone est là pour demeurer. Le doyen de la faculté de médecine, le Dr Peter Walker, est également très fier de ce programme. Le tiers des étudiants en médecine participent au volet francophone du programme. Le programme de médecine compte 40 étudiants francophones et 84 anglophones. »

Que de chemin parcouru depuis cinq ans! Des médecins ont réussi le tour de force de structurer un programme qui sert aujourd'hui de modèle. Quatre-vingt-dix pour cent des cours et des stages d'externat sont maintenant offerts en français alors qu'en 1992, tous les cours à l'Université d'Ottawa étaient donnés presque exclusivement en anglais. Le Dr Roy a contribué de façon très importante au développement du programme d'externat en français. On y accueille 25 à 30 étudiants par année. De plus, une dizaine de résidents en médecine familiale reçoivent leur formation en français, résidents qui vont oeuvrer par la suite dans tous les coins du Canada. L'hôpital Montfort a été choisi comme l'un des principaux lieux de formation du Centre national de formation en santé mis sur pied par le gouvernement fédéral, un programme de formation en santé qui s'adresse à tous les Canadiens francophones hors Québec. On retrouve désormais à Montfort des étudiants du Manitoba, de l'Alberta et du Nouveau-Brunswick, entre autres... Les étudiants en médecine participent eux-mêmes à l'effort de recrutement. Ils se rendent dans les communautés de l'est et du nord de l'Ontario. Ils prennent contact avec les étudiants d'écoles secondaires et leur offrent des mini-cours de médecine. Un prétexte afin de favoriser le dialogue et les sensibiliser à l'importance de la francophonie, plus particulièrement en médecine.

Montfort est devenu un artisan important de la formation en français des étudiants en médecine dans l'ensemble du pays. Des stages sont offerts depuis peu à Hawkesbury. D'autres seront éventuellement offerts à Saint-Boniface. « Nous envisageons aussi comme milieux de formation les hôpitaux de Timmins ou de Hearst, dit le Dr Roy. Ce sont des institutions hospitalières où on pourrait développer des stages en spécialité. Bien sûr, Montfort demeure le lieu de formation principal, mais nous devons aussi offrir des programmes de formation ailleurs au pays afin que les étudiants puissent pratiquer dans leur province d'origine. Nous envisageons aussi de conclure des partenariats avec des hôpitaux comme celui de la vallée de l'Outaouais, à Gatineau, et de créer ainsi des ponts avec le Québec. Des étudiants québécois pourraient eux aussi venir faire des stages à Montfort ou ailleurs au pays afin de se familiariser avec la réalité francophone hors Québec.

« Comme Québécois, continue le Dr Roy, on s'imagine souvent que l'Ontario français et les autres communautés francophones sont en voie d'assimilation avancée. Mais ne nous y trompons pas. On retrouve à cet égard une richesse incroyable en Ontario et ailleurs au pays. Le fait français est bien vivant et dynamique à l'extérieur du Québec. Il est vrai que si on ne fait rien, on va finir par perdre notre langue. Mais c'est loin d'être une cause perdue. Il existe des forces vives qui combattent pour la survie du français. Les francophones ont obtenu la mise sur pied de conseils scolaires francophones. Dans le domaine de la santé, on en est à modifier les lois progressivement. Non seulement en Ontario, mais aussi au Nouveau-Brunswick et au Manitoba. Des gens défendent le fait français avec conviction et détermination. »

Le Dr Roy tient à souligner le soutien indéfectible que lui a apporté l'AMLFC aux heures les plus sombres de cette bataille pour la survie de la médecine francophone à l'extérieur du Québec. « Pour nous, il était important d'avoir cet appui de nos collègues québécois. Je trouve cela formidable que l'AMLFC nous ait ainsi soutenus dans l'adversité. »

Son père l'a inspiré

Alors qu'il était tout jeune, Jean Roy a voulu - à l'image paternelle - se diriger vers la médecine. Une fois devenu adolescent, Jean Roy n'était plus certain du tout de vouloir devenir médecin compte tenu des lourdes responsabilités que cela impliquait. Son père travaillait beaucoup et avait peu de temps à consacrer à sa famille. Mais l'appel de la médecine a fini par se faire entendre de nouveau.

Jean Roy a fait ses études secondaires en français au Collège Saint-Alexandre, dans l'Outaouais. À l'université (d'Ottawa), il s'inscrit en biochimie. Cette première année terminée, il effectue un virage à 180 degrés et décide d'entreprendre une formation en philosophie chez les Dominicains, et envisage même de partir en mission dans un pays en développement. « Je n'ai jamais voulu être prêtre, mais j'ai effectivement pensé devenir missionnaire, dit-il. Les sciences humaines m'intéressaient et m'intriguaient. Je m'interrogeais quant à mon avenir, et je souhaitais prendre un temps de réflexion. J'avais le goût d'élargir mes horizons. Le baccalauréat en philosophie m'a beaucoup apporté en ce sens. Cette formation m'a ouvert l'esprit. Me connaissant mieux, je peux mieux connaître mes patients. La philosophie m'a aidé à comprendre que la médecine était la voie que je devais emprunter pour me réaliser. »

La médecine

Le baccalauréat en philosophie terminé, Jean Roy revient vers la biochimie pour compléter une deuxième année. Puis, en 1982, il débute ses études de médecine à l'Université d'Ottawa. Il se rappelle de cette époque un médecin de famille qu'il avait rencontré lors d'un stage et qui a représenté pour lui un modèle. « Ce médecin, le Dr Sati, avait un charisme exceptionnel. Il écoutait ses patients avec une telle attention! Il était sympathique, souriant. On avait l'impression que le temps suspendait son vol en sa présence. Il savait comprendre et réconforter mieux que quiconque. »

À la fin de sa formation universitaire, le Dr Roy a constaté qu'en fait, il connaissait peu la terminologie médicale en français. Comme il voulait desservir une clientèle anglophone et francophone, il a remédié à la situation. C'est pendant ce processus qu'il a vraiment pris conscience du mur qui sépare francophones et anglophones en Ontario.

Une résidence en médecine familiale à Montréal

C'est à l'Université de Montréal, en 1986, qu'il entreprend sa résidence en médecine familiale. Il garde de l'hôpital du Sacré-Coeur de Cartierville un souvenir impérissable. « Quand nous avons structuré le programme de médecine familiale à Montfort, dit-il, je me suis inspiré de Sacré-Coeur. Il régnait dans cet hôpital une atmosphère chaleureuse et stimulante pour un résident. Malgré qu'il s'agissait d'un grand hôpital, on s'y sentait comme dans un milieu communautaire. Il y avait un formidable esprit d'entraide entre tous les médecins, peu importe qu'ils soient omnipraticiens ou spécialistes. Le programme de médecine familiale mettait l'accent sur l'acquisition d'habiletés en psychothérapie. J'ai eu la chance de travailler avec des gens exceptionnels, dont nous pouvions nous inspirer. Nous étions privilégiés de pouvoir les fréquenter et je les remercie aujourd'hui pour ce qu'ils m'ont apporté. »

Le Dr Roy se souvient également avoir fait des stages en Gaspésie, à Petite Vallée, lors de sa résidence. Il a retrouvé là aussi une médecine qui met l'accent sur les êtres humains, un milieu où on s'entraide, où on se soutient. « Partout, j'ai été reçu comme un frère. Les Gaspésiens sont très accueillants », dit-il.

Le retour en Ontario

Malgré qu'il ait songé à s'établir en Gaspésie, le Dr Roy est retourné en Ontario. Une de ses collègues, le Dr Line Pitre, qui dirige aujourd'hui le programme de médecine familiale à Montfort, lui avait offert de se joindre à l'équipe médicale d'une clinique à proximité de l'hôpital Montfort. Il a accepté et débuté sa pratique à la clinique et à l'hôpital Montfort en 1988. Il pratiquait aussi à Embrun, petite localité franco-ontarienne de l'est de l'Ontario.

À la même époque, l'Université d'Ottawa souhaitait offrir un programme de résidence en français aux étudiants. En 1992, la faculté de médecine de l'Université d'Ottawa ajoutait une composante francophone à son programme de premier cycle, devenant ainsi la seule école de médecine bilingue au Canada. Il fallait trouver un milieu francophone qui puisse permettre la formation d'étudiants en français. Montfort a été choisi pour remplir ce mandat.

En 1995, un nouveau vice-doyen responsable des Affaires francophones est embauché, le Dr Pierre Jean. Il dresse un plan d'action (sur cinq ans) visant à améliorer le programme d'études médicales en français à l'Université d'Ottawa. Une équipe de direction composée du Dr Jean, de cinq médecins francophones, de deux étudiants, de deux membres de la communauté et d'un gestionnaire de projet a le mandat de mettre le programme sur pied. La première étape de ce plan d'action a consisté à faire le relevé des besoins de la population franco-ontarienne en matière de soins de santé offerts en français. Une étude a été menée à l'époque par Manon Denis, boursière du doyen et Stéphanie Ferrand, boursière d'EFPO. Cette étude devait permettre de mieux cibler les besoins des médecins quant à leur formation.

Bien que le Dr Roy se soit considéré novice en la matière, il a été invité à participer à la formation des résidents selon ce nouveau programme. « Le défi était grand. Mais ce que l'on a découvert, c'est que les résidents, puis les étudiants, adoraient ce milieu d'enseignement. Un modèle de supervision individuelle fut adopté. On avait créé des équipes de deux patrons pour un résident. Souvent, cette équipe était formée d'un homme et d'une femme, l'un pratiquant en ville et l'autre à la campagne. On consultait volontiers les résidents afin qu'ils expriment leurs besoins. » Les premiers stages d'externat furent offerts peu après.

Tout allait bon train, le programme prenait de l'expansion. En 1997, coup de tonnerre dans le ciel ontarien. Le gouvernement décrète la fermeture de l'hôpital Montfort, de même que celle d'un certain nombre d'hôpitaux communautaires, pour ne conserver que deux hôpitaux tertiaires dans la région. La décision de la Commission transformait Montfort en centre de soins ambulatoires où ne subsisteraient que des cliniques. La cardiologie, les soins intensifs et l'urgence n'y seraient plus.

Impossible de recruter des résidents dans de telles conditions. Impossible d'y attirer les étudiants pour leurs stages. La décision gouvernementale signifiait virtuellement la fin du fait français en médecine à l'extérieur du Québec. L'hôpital Montfort était le seul endroit en Ontario où les soins étaient donnés entièrement en français, d'où son importance. Dans tous les hôpitaux de l'Ontario, à l'exception de Montfort, l'ensemble des notes consignées au dossier du patient le sont en anglais.

Montfort

Dès lors, Montfort choisit de se défendre devant les tribunaux, appuyé en cela par son personnel et par la population. Le Dr Roy était alors membre du Bureau des Affaires francophones à l'Université d'Ottawa. Le Dr Jeanne Drouin, qui était directrice du Bureau, a mobilisé ses troupes afin de mener la bataille, au sein de la faculté de médecine, pour le français. « On savait que si l'hôpital était fermé, nous perdrions le programme en français, souligne le Dr Roy. Les gens se sont retroussé les manches et ont décidé de se battre, pas seulement devant les tribunaux, mais également sur le terrain, afin de renforcer et de développer les programmes qui étaient offerts.

« On savait que plus nos programmes seraient riches et structurés, plus il serait difficile de les détruire, dit le Dr Roy. Il fallait garder nos précepteurs, convaincre les gens qu'il était important d'enseigner la médecine en français, inciter les étudiants à venir chez nous. Il a fallu réaliser ce développement sans grands moyens financiers. Depuis le moment où le gouvernement a décidé de fermer l'hôpital, le budget de cette institution est demeuré à peu près stationnaire. Les restrictions ont été énormes, mais on croyait à notre cause.

« Les médecins ont appuyé le mouvement, les spécialistes aussi. Le milieu s'est mobilisé et nous avons bénéficié d'une grande solidarité. Je dis chapeau! aux médecins spécialistes, parce qu'ils auraient très bien pu aller pratiquer ailleurs. Quant à nous, médecins de famille, qu'aurions-nous fait si l'hôpital avait fermé ses portes? Nous aurions tout simplement cessé de pratiquer en milieu hospitalier. Nous aurions laissé tomber. C'est le fait d'avoir été solidaires qui nous a permis de conserver l'âme de Montfort. Monsieur Harris, qui était premier ministre de l'Ontario au moment de la crise, a dit que l'hôpital Montfort n'était que de la brique et du béton. Erreur! Il est intéressant de noter que l'actuel ministre ontarien de la Santé, sous le même gouvernement, l'honorable Tony Clement, est venu récemment pour la première fois à l'hôpital Montfort et qu'il a dit exactement l'inverse. »

La vie familiale

Le Dr Roy, même s'il est un ardent défenseur de la francophonie en médecine, n'est pas que cela. Il est marié et père de trois jeunes enfants. Sa femme, Marie Dulude, est diplômée en traduction de l'Université d'Ottawa. Elle travaille pour une organisation non gouvernementale en développement international. « Inconsciemment, nous nous sommes choisis parce que nous avons les mêmes valeurs : le souci de notre langue et, par-dessus tout, le souci de notre prochain. »

Sportif, le Dr Roy fait du vélo de montagne, du ski, du patin à roues alignées et de la musculation. Il tient la forme et s'astreint à des choix nutritionnels équilibrés. Il aime la musique et a pris des cours de violon pendant de nombreuses années alors qu'il était enfant. Son aînée, Charlotte, joue de la flûte. Un des passe-temps favoris du Dr Roy est l'informatique. « La vie est trop courte! » dit-il. Il a développé des modules d'apprentissage sur Internet et travaille au développement d'autres initiatives d'apprentissage à distance. Le Bureau des Affaires francophones offre des emplois d'été à des étudiants en médecine afin qu'ils contribuent au développement de leur programme de médecine en français. Les étudiants sont conviés de cette manière à participer au mouvement de francisation de la médecine à l'extérieur du Québec. « Nous ne négligeons aucun moyen utile pour atteindre nos objectifs, dit le Dr Roy, et nous n'aurons de cesse jusqu'à ce qu'ils soient atteints. » ]