Parution: septembre 2002

Centenaire de l'AMLFC
Extrait des mémoires du 13e Congrès de l'AMLFAN
La francophonie mondiale présente au congrès de 1934 à Québec


Les grandes assises médicales qui se sont tenues à Québec en 1934, 27-30 Août, ont constitué pour la race française autant que pour l'école française de Médecine une magnifique manifestation de vitalité.

Ces assises groupant les médecins de langue française, d'Amérique et d'Europe, seront inscrites dans les annales du Canada, sous le nom de "Congrès Jacques Cartier" suivant le titre donné par le professeur Sergent, président adjoint du Congrès, qui a suggéré aux congressistes de donner à cette réunion mémorable le nom du découvreur du Canada.

Avant le Congrès, à Gaspé, avait été magnifiée la mémoire de l'illustre malouin qui prit possession de la terre canadienne au nom du roi de France en plantant en 1534 sur le sol nouveau une croix marquée de fleurs de lys. En commémoration de cette date mémorable, l'érection d'une croix de granit, la pose de la première pierre d'une future cathédrale avait réuni sur les bords de l'Atlantique des représentants de la France, de l'Angleterre, du Canada et des Etats-Unis. Tout s'était prêté au déploiement d'une pompe officielle; une baie magnifique encadrée de forêts, où se balançaient les navires de guerre français et anglais, entourés d'escadrilles de barques de pêcheurs, le survol des avions canadiens dans un ciel illuminé par un soleil ardent, une foule bariolée et vibrante avaient constitué un cadre splendide à une manifestation enthousiaste.


"Parlant au nom de mes confrères d'origine française du Canada et de la République américaine, le devoir m'incombait, Messieurs, de profiter d'une occasion aussi solennelle pour rendre un juste hommage au savoir français si brillamment représenté parmi nous"

Le 27 Août, par les paquebots Champlain et Empress of Australia arrivaient à Québec les médecins de langue française du vieux Continent, venant de France, d'Algérie, de Tunisie, du Maroc, de Belgique, de Suisse, d'Italie, de Yougoslavie, de Roumanie, d'Espagne, du Portugal, etc..., voire même de Damas et du Siam.

Les médecins canadiens s'étaient portés au-devant de leurs confrères, leur réception si chaleureuse nous a infiniment touchés et nous a permis de connaître et d'apprécier cette France d'Outre-Atlantique dont ils nous ont fait les honneurs avec une incomparable bonne grâce.

La séance d'inauguration eut lieu dès le jour de l'arrivée à Québec dans la salle des congrès du Château Frontenac. Le professeur Albert Paquet, président du Congrès, souhaita dans des termes éloquents et chaleureux la plus cordiale bienve-nue aux congressistes des deux mondes en insistant sur la profonde signification de la rencontre des deux congrès de langue française d'Europe et d'Amérique sur le sol du Canada.

"Je ne vous étonnerai pas, ajouta-t-il, en disant que de ce côté de l'Atlantique nous observons d'un oeil attentif et avec une légitime admiration le mouvement continu qui emporte médecins et chirurgiens de France vers de nouveaux progrès, soit théoriques, soit pratiques. Dans toutes les bibliothèques médicales franco-canadiennes et franco-américaines, vous trouverez les meilleurs ouvrages publiés par des célébrités françaises".


"Parlant au nom de mes confrères d'origine française du Canada et de la République américaine, le devoir m'incombait, Messieurs, de profiter d'une occasion aussi solennelle pour rendre un juste hommage au savoir français si brillamment représenté parmi nous".

"Je tiens aussi à assurer à nos amis d'Outre-Atlantique que tous les bras, chez nous, se tendent pour les accueillir, que toutes les lèvres s'apprêtent à les acclamer, que tous les coeurs s'unissent dans une commune joie pour leur dire notre admiration, notre enthousiasme, nos plus fraternels sentiments."

Le lieutenant gouverneur de la province de Québec, l'honorable E.-L. Patenaude, étendit les souhaits de bienvenue en parlant au nom de la province et rendit hommage au corps médical en signalant son rôle important dans la constitution de l'élite canadienne française.

Le professeur Sergent répondit au nom des médecins venus de France et montra l'avenir de la médecine canadienne française. "L'attachement indéfectible au maintien des traditions est le plus sûr garant de l'avenir des individus, des collectivités, des pays. Le progrès est le résultat d'une évolution constante et continue; les secousses brutales, les révolutions, à l'instar des maladies, l'arrêtent et le paralysent. Ses phénomènes biologiques et les phénomènes économiques, politiques et sociaux obéissent aux mêmes lois inéluctables de l'évolution".


"La médecine canadienne suivra cet essor économique, social et politique. Elle verra se réaliser le pronostic de mon éminent ami Claude Regaud qui n'a pas hésité à écrire que le Canada français sera dans le courant de ce siècle "un des grands centres du cerveau du monde". Cet avenir sera d'autant mieux assuré que les méthodes d'enseignement et de recherches scientifiques seront réglées selon les principes de la formation et des traditions ancestrales."

Le professeur I. Vaillancourt, secrétaire général, donna un compte rendu des activités de l'Association canadienne depuis le dernier congrès (Ottawa, 1932) et annonça la création d'un journal de l'association.


Immédiatement après la séance d'ouverture, les membres du Congrès médical auxquels s'étaient joints un très grand nombre de citoyens de Québec se rendirent au cimetière Belmont sur la tombe de l'ancien doyen de Québec qui devait présider ce Congrès, M. Rousseau. Le professeur Emile Sergent avec une émotion prenante prononça le panégérique de son ami et retraça ses oeuvres si belles et si bienfaisantes. Rousseau, en effet, a illustré la médecine canadienne française et contribua puissamment à maintenir et à développer l'empreinte des méthodes françaises. "La vieille France conservera pieusement son nom sur la liste de ceux qui l'ont bien comprise et bien servie, comme elle conservera aussi celui du doyen Harwood, de Montréal, qui défendit si noblement la même cause. L'un et l'autre ont passionnément accompli leur tâche et sont restés fidèles aux nobles traditions qui ont assuré la grandeur et la gloire de la médecine française."


Les journées du 28 au 30 Août furent consacrées aux travaux du Congrès. La session française ne comprenant que la médecine, la session canadienne, par contre, étant composée d'une section de médecine et de chirurgie, les séances de médecine et de chirurgie eurent lieu en même temps, mais dans des salles séparées, la section médicale canadienne se fusionnant avec la session du Congrès français. L'étendue des rapports et l'abondance des communications particulières dont beaucoup étaient accompagnées de projections et de films n'auraient pas permis la présentation de tous les tra-vaux. C'est pourquoi furent organisées en même temps des matinées cliniques dans les hôpitaux. A l'Hôtel-Dieu MM. Duval (Paris) et Noël Fiessinger (Paris) parlèrent de l'azotémie post-opératoire et des gros foies de surcharge; à l'Hôpital du St-Sacrement, MM. Mercier (Montréal) et Lavergne (Québec) traitaient des maladies du col vésical et des hydronéphroses; à l'Hôpital de l'Enfant-Jésus, MM. Rohmer (Strasbourg), Cruchet (Bordeaux), Blechmann (Paris) et Huber (Paris) discutèrent les divers aspects de poliomyélite, les troubles digestifs aigus des nourrissons, la vaccino et sérothérapie des bronchopneumonies de l'enfance, les états choréiques et les cardiopathies, la thérapie des empyèmes dans la première enfance; à la Clinique Roy-Rousseau (centre neuro-psychiatrique), MM. Barré (Strasbourg), Fribourg-Blanc (Paris), Porot (Alger) et Roger (Marseille) prirent la parole sur des cas présentés par les chefs de service de l'institution; à l'Hôpital Laval, MM. Arloing (Lyon), Sergent (Paris), Archibald (McGill-Montréal), Courcoux et plusieurs confrères canadiens et français rapportèrent les résultats des différentes méthodes thérapeutiques dans la tuberculose et des recherches sur la biologie du bacille de Koch; dans une séance d'hygiène mentale à l'Ecole La Jemmerais des spécialistes américains comme les docteurs Hinks, Greene rencontrèrent leurs collègues canadiens.


"Je tiens aussi à assurer à nos amis d'Outre-Atlantique que tous les bras, chez nous, se tendent pour les accueillir, que toutes les lèvres s'apprêtent à les acclamer, que tous les coeurs s'unissent dans une commune joie pour leur dire notre admiration, notre enthousiasme, nos plus fraternels sentiments."

Au Château Frontenac, à proximité des salles de séances du Congrès, une intéressante exposition groupait les productions de grandes maisons de spécialités pharmaceutiques tant françaises que canadiennes, anglaises ou américaines. Dans un beau stand MM. Masson et Cie présentaient l'ensemble imposant de leurs récentes publications et distribuaient un catalogue fort artistique, spécialement imprimé à cette occasion.

Le comité de réception, sous la présidence du professeur Vézina, était chargé de la partie mondaine du Congrès. Le peu de temps laissé libre par les travaux du Congrès, l'affluence extraordinaire des congressistes, la présence simultanée à Québec de la délégation "Jacques Cartier", les réceptions données par le Gouverneur général du Canada à la vieille citadelle de Québec, par le comité France-Amérique, par la Compagnie Générale Transatlantique sur le "Champlain", par l'amiral de Pontevès sur le "Vauquelin", le "d'Entrecasteaux" et la "Ville d'Ys" pour n'en citer que les principales, forcèrent le comité de réception à des prodiges de combinaisons pour répartir les congressistes entre ces différentes manifestations, d'autant plus qu'il fallait tenir compte de la capacité - souvent limitée - des locaux.

En ce qui concerne le congrès de médecine, le professeur Albert Paquet reçut sur invitation un grand nombre de confrères à un déjeuner, en même temps que Mme Paquet reçut les dames françaises, venues nombreuses à Québec. Le même soir du 28 Août, le prof. et Mme Albert Paquet offrirent à tous les membres du congrès, à un titre entièrement personnel, un bal des plus brillants. Dans l'après-midi du même jour avait eu lieu une réception dans les jardins de Spencerwood, la résidence de l'honorable E.-L. Patenaude, lieutenant-gouverneur de la province de Québec.

Les 29 et 30 Août des déjeuners offerts par le prof. Vézina et Mmes Vézina, Vaillancourt et Achile Paquet réunirent un grand nombre de convives dans une atmosphère des plus cordiale.

Les médecins français d'Europe, sous la présidence des professeurs Hartmann et Sergent, reçurent à leur tour les congressistes dans l'après-midi du 29 Août.

Le lendemain, jour de clôture du congrès, les dames et jeunes filles françaises furent les invitées des dames canadiennes à un thé au Royal Québec Golf Club, que la contesse de Bessborough, la charmante compagne française du gouverneur général, avait tenu à rehausser de sa présence.

Tous les congressistes se retrouvèrent le soir au banquet de clôture qui fut honoré de la présence de Son Excellence le très honorable comte de Bessborough, de l'honorable E.-L. Patenaude, de Son Eminence le Cardinal Villeneuve, de l'honorable L.-A. Taschereau, premier ministre de la province de Québec et de plusieurs ministres des parlements fédéral et provincial. Le prof. Albert Paquet, président du Congrès, rendit un vibrant hommage à la médecine française et remercia les congressistes des deux conti-nents de leur collaboration. Lord Bessborough, dans un français impeccable, fit un spirituel discours en l'honneur de la médecine française au Canada et rappela avec humour que Jacques Cartier méritait d'être considéré comme le premier médecin au Canada à cause de son excellente description des symptômes du scorbut dont avait souffert son équipage.

L'honorable J.-A. David répondit à la santé de la province de Québec en énumérant brièvement ce que celle-ci faisait pour favoriser le développement des études médicales et former une élite parmi les médecins : l'établissement des bourses d'études en France et l'appel d'un certain nombre de ses grands cliniciens. Puis, les prof. Hartmann, Sergent, Labbé, Mayer, Roch, Fiessinger, Camera répondirent aux santés de la France, de la Suisse, de la Belgique et des pays latins. Et Mgr Camille Roy répondit à son tour en termes éloquents à la santé de l'Université Laval.

Après Québec, la voie du Saint-Laurent conduisit les congressistes français à Trois-Rivières où les attendait une réception aussi émouvante que chaleureuse.

Puis ce fut l'arrivée dans la grande métropole anglo-française de Montréal où quelques 300,000 personnes acclamèrent la France d'Europe. La Presse Médicale a publié dans son numéro du 4 Août 1934 la description des beaux hôpitaux français qui ont nom Notre-Dame, Saint-Luc, Sainte-Jeanne d'Arc, Pasteur, etc., où les médecins reçurent un accueil d'une cordialité sans égale de ces aimables confrères qui ont nom Rheaume, Saint-Jacques, Bourgeois, Bousquet, Damien, Masson, sans oublier les professeurs venus de France, Masson qui personnifie l'anatomie pathologique, Laquerrière et Vignal qui règnent sur les radiations de Notre-Dame et de Saint-Luc.

L'espace nous manque pour parler en détail de nos visites d'Ottawa, de Toronto, de Niagara. Nous avons eu, en particulier, l'occasion de visiter les beaux hôpitaux de Toronto auxquels se trouvent annexés les laboratoires de Banting.

Notre randonnée aux Etats-Unis ne fut pas moins intéressante. La visite de la clinique Mayo nous permit d'admirer une organisation médicale incomparable. Quant aux Hôpitaux de New-York, certains d'entre eux atteignent dans leur organisation matérielle un degré de perfection qui nous a vivement impressionnés et sur lequel je compte revenir plus longuement.

Nous avons également trouvé auprès de nos confrères de New-York un accueil extrêmement aimable. Plusieurs d'entre eux, parmi lesquels M. Liber, se firent un devoir de diriger plusieurs jours de suite les médecins français à travers les hôpitaux de la ville.

De New-York un somptueux paquebot de la Compagnie Transatlantique nous ramena sans encombre sur la terre de la vieille Europe, l'esprit enrichi par les nombreuses constatations glanées sur les terres du nouveau Monde, le coeur gonflé de souvenirs émus pour tous les confrères canadiens qui nous firent un si fraternel et si chaleureux accueil. En vérité, grâce à l'état-major du Congrès, aux Paquet, Sergent, Vaillancourt, Arloing, etc., qui se dépensèrent sans compter, grâce aux rapporteurs des questions et aux auteurs des diverses communications, le Congrès de Québec de 1934, premier congrès des médecins de langue française des deux mondes, a constitué une date importante dans l'histoire de la Médecine en permettant aux Ecoles des deux côtés de l'Atlantique de confronter leurs idées et leurs résultats; ce fut un grand succès pour le rayonnement de notre Ecole française de Médecine.]

A. Ravina, Paris