Parution: août 2002

La remise de la médaille Michel-Delphis Brochu sera le point d'orgue du centenaire de l'AMLFC
par Sylvie Poulin


En créant cette médaille à la mémoire de son fondateur, l'Association voulait rendre hommage à des personnes ayant contribué à la promotion et à la défense de la langue française dans le milieu médical, scientifique, universitaire ou communautaire.

Les cinq premiers récipiendaires ont remarquablement incarné les valeurs qui président à l'attribution de la médaille : engagement, leadership et rayonnement professionnel. Chacun à leur façon, ils ont posé une pierre pour la francophonie. Le Dr Michel-Delphis Brochu lui-même, tout « décoré » qu'il fut en son temps, n'aurait pas renié pareille relève!

La médaille leur sera officiellement décernée le 1er novembre prochain, à l'occasion du dîner-gala clôturant notre 74e Congrès. Mais nous pouvons d'ores et déjà féliciter le Dr Jacques Boulay, le Dr Jacques Genest, le Dr Victor Goldbloom, Mme Gisèle Lalonde et le Dr Aurel Schofield.

Le français dans le sang

Natif de Québec, le Dr Jacques Boulay a commencé sa pratique d'hématologue à l'hôpital Saint-François d'Assise en 1958, au terme d'études postdoctorales en médecine interne et en hématologie à Toronto ainsi qu'à Paris. Le Dr Boulay a été directeur médical et médecin conseil du Centre de transfusion de la Croix-Rouge (Québec), gouverneur du Collège des médecins et chirurgiens du Québec, professeur adjoint à l'Université Laval et auteur d'articles spécialisés, entre autres.

S'il est devenu traducteur médical « pour rendre service », il l'est cependant resté par amour de la langue française et par talent naturel. Il a été successivement - et parfois simultanément - membre de la Commission consultative et du conseil d'administration de l'OLF, du Comité de terminologie de la RAMQ et du Conseil international de la langue française.

Il s'est aussi fait remarquer comme chroniqueur du langage médical dans Le Médecin du Québec et L'Actualité médicale, comme auteur d'un Guide bilingue des abréviations médicales et comme collaborateur au Dictionnaire français de médecine et de biologie. Cet immense apport a d'ailleurs été reconnu par le titre de membre d'honneur de l'Ordre des traducteurs et interprètes agréés du Québec, en 1971.

Depuis trente ans, le Dr Boulay prête ses compétences linguistiques au Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, plus particulièrement dans le dossier des questions d'examens - ce qui n'est pas sans influencer les résultats! Mais il ne se préoccupe pas seulement de l'intégrité du français médical. L'identité francophone du Québec, croit-il, passe par des barrières à l'anglicisation mais aussi par un apprentissage rigoureux de notre langue maternelle. Aussi déplore-t-il la piètre qualité du français enseigné à tous les niveaux scolaires dans la province. Les choses étant ce qu'elles sont, il y a fort à parier que sa carrière parallèle de rédacteur-traducteur ne prendra pas fin de sitôt...

Les minorités linguistiques

Qui ne connaît pas le Dr Victor C. Goldbloom? Il a fait ses études de médecine à l'Université McGill, puis a pratiqué et enseigné la pédiatrie pendant de nombreuses années avant de se lancer en politique. Il sera le premier à diriger le tout nouveau ministère de l'Environnement du Québec, en 1970. Trois ans plus tard, il deviendra ministre des Affaires municipales et, peu avant l'ouverture des Jeux olympiques de 1976, responsable de la RIO.

Son retour à la vie « citoyenne » ne met pas fin à son engagement dans la vie publique. Et de représenter la communauté juive dans diverses associations ne l'empêche pas de promouvoir les relations interethniques, le commerce autochtone, le dialogue interconfessionnel ou la Fondation Jules et Paul-Émile Léger. On retrouve le Dr Goldbloom directeur du Conseil canadien des Chrétiens et des Juifs (1979-87), président du BAPE (Bureau d'audiences publiques sur l'environnement du Québec, 1987-90) et Commissaire aux langues officielles du Canada (1991-99).

C'est à ce dernier titre qu'il a pu le mieux aider les communautés francophones hors Québec à lutter contre l'assimilation, notamment au chapitre de la gestion scolaire, de l'administration de la Justice et de la disponibilité des services provinciaux et municipaux en français. Attaché à la francophonie, et lui-même très à l'aise dans la langue de Molière (un Molière moderne), le Dr Goldbloom estime bien sûr nécessaire de protéger le français en Amérique du Nord et dans le monde entier, tout comme le fait que la population canadienne d'expression française puisse recevoir des soins de santé dans sa langue.

Et parce que le système de santé n'est jamais loin dans sa liste d'intérêts, il considère navrante - et dangereuse - la tendance des scientifiques à publier de plus en plus en anglais. Son souhait : que les chercheurs trouvent le moyen de renverser la vapeur dans ce domaine-là aussi.

L'épopée Montfort

Il aura fallu cinq longues et difficiles années pour réussir. Et un leader exceptionnel, Mme Gisèle Lalonde, pour stimuler les troupes. Parce qu'en partant à la défense du seul établissement hospitalier universitaire francophone de l'Ontario, rien n'était gagné d'avance. Comment s'assurer que l'hôpital Montfort continue d'offrir des services complets en français et qu'il permette de former des étudiants en médecine ou d'autres professionnels de la santé d'expression française?

Les manchettes des journaux et les reportages télé qui présentaient la bataille juridique opposant S.O.S. Montfort au gouvernement ontarien n'auront pas caché cette militante infatigable, cette rassembleuse hors pair, cette femme éminemment dévouée à la communauté des Franco-Ontariens. Madame Lalonde dira à maintes reprises sa fierté d'appartenir à une minorité dynamique, soucieuse de faire respecter ses droits mais aussi de se donner des projets d'avenir. D'ailleurs, la présidente de S.O.S. Montfort n'en a pas fini avec l'affaire qui l'a mise à l'avant-scène de l'actualité canadienne : elle travaille maintenant à ancrer le financement à long terme de l'hôpital.


Le Dr Jacques Boulay


Le Dr Victor C. Goldbloom



Mme Gisèle Lalonde



Le Dr Aurel Schofield



Le Dr Jacques Genest

En fait, elle n'en est pas à ses premières armes. Native de Eastview (aujourd'hui Vanier), elle entreprend une carrière d'enseignante qu'elle poursuivra durant une vingtaine d'années. Mais elle s'engage rapidement dans la lutte pour l'obtention d'écoles françaises gérées par des conseils scolaires francophones. L'action se déplace ensuite sur le terrain municipal, quand elle devient maire de Vanier et travaille à bâtir un réseau d'entraide pour les villes à majorité francophone.

Figurent également à son tableau d'honneur une participation soutenue à la création d'un centre franco-ontarien de ressources pédagogiques, au conseil d'administration de l'Hôpital Royal d'Ottawa, à la naissance de TFO (Télévision franco-ontarienne), aux États généraux de l'Ontario français et au lancement du premier Symposium de la femme francophone ontarienne.

Elle copréside actuellement Opération Constitution, qui vise l'enchâssement des droits des Franco-Ontariens dans la constitution canadienne. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle n'a jamais manqué de détermination!

Discret mais diablement efficace

Pour qui venait de Baie-Sainte-Anne, petit village côtier du Nouveau-Brunswick, il était impossible à l'époque (1974) de suivre une formation médicale en français dans sa province natale. Direction : Université Laval. Spécialité : médecine de famille, « pour être en contact étroit avec les gens ». Le Dr Aurel Schofield a fait beaucoup de chemin depuis lors, mais sans tambour ni trompette, contrairement à la Sagouine.

Fasciné par l'architecture de la Vieille Capitale, il emmagasine suffisamment d'images de belles demeures anciennes pour dessiner lui-même les plans des quatre maisons qui ont par la suite abrité sa famille. Il décide néanmoins - avec son épouse originaire du Québec - de retourner au Nouveau-Brunswick dans l'espoir d'une pratique plus diversifiée. Il sera servi au-delà de ses espérances! Urgence, obstétrique (quelque 100 accouchements par année), clinique privée, pratique hospitalière et liste d'attente de trois mois l'occuperont rapidement plus qu'à temps plein... Sans compter que ses enfants sont encore très jeunes.

Pourtant, à l'instigation du Dr Omer Doiron, il accepte de participer à la création de la première unité d'enseignement de médecine familiale francophone du Nouveau-Brunswick dès l'année suivant son installation à Moncton, c'est-à-dire en 1982 (l'unité a connu un essor remarquable et est maintenant affiliée à l'Université de Sherbrooke). Le Dr Schofield y assumera des charges d'enseignement, puis de direction, avant de prendre la responsabilité du programme d'enseignement médical de la Corporation hospitalière Beauséjour et, en 1996, de devenir le coordonnateur de l'enseignement médical de sa province. Les étudiants qui se forment dans leur langue et dans leur province, disait-il en 1998, comprennent mieux les besoins de la population locale et sont moins enclins à pratiquer ailleurs au pays.

Ce pédagogue-né n'a pas non plus hésité à s'investir dans le traitement des enfants et des adultes victimes d'abus sexuels ou de violence, en s'efforçant de sensibiliser ses collègues à cette question et en élaborant un modèle d'intervention qu'il a présenté sur différentes scènes provinciales et internationales.

Une inspiration pour l'avenir

En 1967, le Dr Jacques Genest fondait l'Institut de recherches cliniques de Montréal, dont la diversité et la nature des travaux témoignent d'une organisation moderne de la recherche biomédicale, nourrie de ses nombreux voyages d'observation partout dans le monde et axée sur l'excellence. Des centaines de chercheurs postuniversitaires et d'étudiants diplômés y ont reçu leur formation.

Le Dr Genest avait auparavant mis sur pied le Conseil de recherche médicale devenu, par étapes, le FRSQ (Fonds de la recherche en santé du Québec). Et il est lui-même à l'origine de plusieurs percées scientifiques liées au diagnostic et au traitement de l'hypertension artérielle. Toute sa vie durant, il s'est fait l'apôtre de la recherche - de ses paramètres de qualité et de son financement. Il a aussi été l'un des premiers à attirer l'attention de la profession médicale et du grand public sur les aspects éthiques de l'eugénisme, de l'euthanasie et de la manipulation génétique.

Il faudrait des pages et des pages pour dresser la liste des distinctions et grades honorifiques décernés au Dr Genest ici et à l'étranger (États-Unis, Angleterre, France, Hongrie, Russie, Australie, Chine) en reconnaissance de son travail pour l'avancement de la médecine et le rayonnement des sciences. C'est que le Dr Genest a fait bouger les choses. Pour lui, la révolution n'a pas été si tranquille... Bâtisseur et visionnaire, il a participé aux grands débats qui ont secoué notre système de santé, qu'il s'agisse des contrôles bureaucratiques excessifs, des retards technologiques ou des services aux personnes âgées et malades chroniques, en passant par la démotivation des professionnels de la santé.

Toujours au front de la réforme de la médecine québécoise, il n'en a pas oublié pour autant les difficultés spirituelles et politico-sociales des jeunes, qui « ... ont un besoin aigu de direction, de leaders et de mentors », comme il l'exprime dans l'introduction de son autobiographie (Un idéal, une vie, PUL). Une vie, ajouterait-on, entièrement dominée par un idéal d'excellence qui ne peut qu'être source d'inspiration pour les générations à venir. ]