Le Dr Marcel Germain
Parution: juillet 2002

Pour l'autonomie des personnes âgées
par Danielle Lapointe


Au Québec, depuis une cinquantaine d'années, le mode de prise en charge des personnes âgées en perte d'autonomie a été trop souvent l'hébergement. Au cours de ces décennies, les pertes d'autonomie associées aux maladies dégénératives sont devenues de plus en plus fréquentes. Dans ce contexte, c'est à tort et aussi de façon péjorative que l'on a qualifié de « bloqueurs de lits » les personnes âgées, en perte d'autonomie, utilisant les centres hospitaliers de courte durée. Dans les années 1980, il arrivait que 20 % des lits hospitaliers soient occupés par cette clientèle. Le « placement », sans évaluation et sans intervention gériatrique, a été trop souvent la seule possibilité offerte. Le Québec et le Canada figurent encore parmi les sociétés occidentales qui comptent le plus de personnes âgées en hébergement.


Le Dr Marcel Germain

La perte d'autonomie

« Il faut être proactif dans le traitement des maladies associées au vieillissement », affirme le Dr Marcel Germain, fondateur du service de gériatrie à l'Hôtel-Dieu de Sherbrooke (1983) et fondateur du service de médecine générale gériatrique du CHUS (1996). « Quand on utilise des formules pour évaluer les personnes âgées et décider de les placer ou non, on fait de la gérontométrie, de l'anti-gériatrie. C'est la dernière chose à faire », souligne celui qui, depuis plus de vingt ans, lutte contre la chroni- cité acceptée et le fatalisme institutionnel dont les personnes âgées font les frais. « Placer une personne dans un centre d'accueil alors qu'elle n'en a pas besoin est un crime contre l'humanité, dit-il. La perte d'autonomie n'est pas un phénomène social qu'il faut mesurer en songeant à placer les personnes âgées, mais une symptomatologie clinique dont il faut trouver la ou les causes. »

Le Dr Germain en a contre la tendance à précipiter les « vieux » dans le gouffre de la chronicité. « Il faut ouvrir ses oreilles pour écouter la personne âgée, dit-il, contacter la famille, reconstituer l'histoire de la perte d'autonomie, des incontinences, des chutes, des atteintes cognitives et travailler en équipe interdisciplinaire pour en arriver à poser un diagnostic et à établir un plan d'intervention. Ce dont a besoin cette clientèle, en premier lieu, c'est d'une main-d'oeuvre qualifiée (infirmières, travailleurs sociaux, médecins, etc.) et de services de réadaptation bien structurés, disponibles dans tous les centres hospitaliers de courte durée et tous les CLSC. »

Privilégier des approches dynamiques qui tiennent compte des variables biopsychosociales affectant les personnes âgées constitue une avenue de choix, de l'avis du Dr Germain. « Par respect de la dignité humaine et par compassion pour les personnes âgées en perte d'autonomie. »

Le Dr Germain a consacré une grande partie de sa vie à aider les personnes âgées à demeurer le plus autonomes possible. L'unité d'évaluation qu'il a créée, au Sherbrooke's Hospital (1978), fut parmi les premières au Québec. Il a aussi fait valoir et progresser les notions de réseau intégré et de multidisciplinarité en gériatrie, ce qui était novateur dans les années 1980. Il a fait la preuve que la réadaptation gériatrique, plus particulièrement dans les centres hospitaliers de courte durée, était bénéfique et pour la personne âgée et pour le centre hospitalier.

« Il s'agit de faire travailler ensemble un groupe d'individus, hétérogènes de par leur formation et leurs intérêts, dans le but de réaliser un seul et même objectif : l'atteinte de son potentiel maximal par chaque personne âgée en perte d'autonomie. »

Le rôle du médecin

Le médecin qui oeuvre auprès des personnes âgées se doit de bien connaître le processus du vieillissement. De plus, il doit être capable de travailler au sein d'une équipe multidisciplinaire.

Il est important d'intéresser les jeunes médecins à la gériatrie, selon le Dr Germain. Il considère que le cursus universitaire devrait comprendre une formation complète en gériatrie pour tous les futurs médecins. « Le fait est que la gériatrie n'est pas nécessairement inspirante pour les jeunes médecins, dit-il. Traiter une grand-mère ou un grand-père en perte d'autonomie n'est pas leur premier choix de carrière, même s'ils aiment beaucoup leurs grands-parents. Mais je suis convaincu que si on les renseigne sur tout ce que comprend la gériatrie, ils s'y intéresseront bien davantage. L'avenir des soins gériatriques dans le monde occidental passe par la formation. La gériatrie est une science. Pour établir des programmes efficaces, il faut faire en sorte que chaque spécialiste et chaque omnipraticien connaisse les grands syndromes gériatriques.

« Environ 25 % de toutes les personnes âgées de 65 ans et plus hospitalisées à cette heure même au Québec ont une atteinte cognitive. Or, moins de 20 % d'entre elles seront identifiées comme telles, puis prises en charge. C'est une épidémie silencieuse. Il n'y aura jamais suffisamment de main-d'oeuvre experte ou spécialisée pour assumer tous les besoins. Mieux vaut donc former l'ensemble des médecins en ce sens. »

Le Dr Germain met la main à la pâte depuis belle lurette. Il est professeur d'enseignement clinique en médecine et s'implique dans la formation médicale continue, en particulier pour tout ce qui a trait à la perte d'autonomie des personnes âgées et aux atteintes cognitives. Il est convaincu que le destin lui réserve d'autres défis intéressants à relever dans le domaine de l'enseignement et de la formation médicale.

La famille et les amis

Natif de Plessisville, Marcel Germain est fils de cultivateur et l'avant-dernier d'une famille de sept enfants (trois garçons, quatre filles). Son père décède alors qu'il est âgé de 9 ans. Sa mère travaille d'arrache-pied pour sa famille. Alors qu'il est au Collège de Lévis, l'orienteur lui dit que la médecine pourrait lui convenir.

Il est entré à la faculté de médecine de Laval en 1967. De cette époque, il garde d'excellents souvenirs. « La vie étudiante a été une des belles périodes de ma vie, dit-il. J'ai eu l'occasion de me faire beaucoup d'amis. C'est une très grande richesse que d'avoir une famille et des amis. » Les stages lui ont permis de rencontrer des médecins dont il garde un souvenir admiratif : ainsi, le Dr Charles Laliberté, à l'hôpital de l'Enfant-Jésus; le Dr Yves Warren, à l'Hôtel-Dieu de Québec; et le Dr André Moisan, à l'hôpital Laval. « Ils sont de ces médecins qui nous font aimer notre profession. »

Jeune médecin, le Dr Germain a séjourné pendant un an à Sainte-Anne-des-Monts, en Gaspésie, où il s'était rendu en compagnie de sa jeune épouse, infirmière, qu'il avait rencontrée à la fin de son cours de médecine, et d'un collègue, le Dr André Bouillon. Il est ensuite revenu à Sherbrooke, au CHUS, où il a terminé sa résidence en médecine familiale. Il a obtenu son certificat du Collège des médecins de famille du Canada en 1973.

Le Sherbrooke's Hospital

Le Dr Germain a choisi de pratiquer au Sherbrooke's Hospital et d'y rejoindre un ami, le Dr Richard Nelson, avec qui il s'est associé en clinique privée. Ils se sont tous deux impliqués au sein du Collège des médecins de famille du Canada et ont collaboré, entre autres, à la traduction de l'examen de certification. « Nous étions quatre Québécois à Toronto : le Dr Nadine St-Pierre, le Dr Larry McNally, Richard et moi-même. Le Dr Reginald Perkins nous appelait les trois mousquetaires. »

Au début, les jeunes médecins devaient se rendre à Hamilton pour y passer leur examen, en anglais. L'examen a ensuite eu lieu à Ottawa. Les mousquetaires ont voulu que les médecins de l'est du Canada puissent faire leur examen de certification dans leur région. C'est chose faite : maintenant, l'examen est donné à Québec, à Sherbrooke et à Montréal.

En 1978, le Dr Jim Ross, directeur des services professionnels au Sherbrooke's Hospital, propose au Dr Germain de développer les soins gériatriques au centre hospitalier. L'idée lui plaît. Il rencontre le Dr Claude Paradis, au CHUL à Québec, qui a fondé la première unité gériatrique en centre hospitalier de courte durée.

Fort des conseils du Dr Paradis, le Dr Germain met sur pied une unité d'évaluation gériatrique au Sherbrooke's Hospital. « C'est le Dr Marjory Warren, qui, dans les années 1940, a développé la gériatrie. Tous ceux et celles qui ont eu la chance de créer des services de gériatrie par la suite ont, en quelque sorte, répété l'histoire, c'est-à-dire prendre des patients dits "chroniques", les évaluer, les traiter et les remettre sur pied. On a vite constaté qu'une approche gériatrique axée sur la réadaptation du patient est beaucoup plus bénéfique pour tous. »

L'Hôtel-Dieu de Sherbrooke

Après cette première expérience concluante, le Dr Germain a été invité, en 1983, à fonder un service de géri-atrie à l'Hôtel-Dieu de Sherbrooke. C'est avec enthousiasme qu'il a accepté l'offre du Dr Placide Caron, alors DSP de l'Hôtel-Dieu. Le Dr Germain s'est vu assigner 73 patients. Un an plus tard, une quarantaine seulement étaient toujours considérés comme des patients « chroniques ».

Le Groupe tactique d'intervention (GTI)

Le Dr Germain a fait partie du GTI, de 1990 à 1998. « Ça a été une aventure merveilleuse, dit-il. J'ai eu le privilège de visiter plus de 70 hôpitaux et d'en évaluer les soins gériatriques. La première recommandation du GTI, dans son rapport final, a été de créer des services de gériatrie dans tous les hôpitaux de courte durée du Québec, considérant que l'expertise gériatrique est le seul moyen de bien traiter une personne âgée en perte d'autonomie. » Mettre en place, créer, développer, analyser les services de gériatrie et les soins aux personnes âgées a représenté un défi enlevant pour le Dr Germain.

D'abord un clinicien

Durant toutes ces années, le Dr Germain a acquis une expertise conseil et d'évaluation. Par contre, il demeure très attaché à sa pratique clinique. « Rien ne vaut le contact avec les patients. De plus, en gériatrie, les progrès sont marquants. Nous disposons maintenant d'outils qui nous permettent d'agir et de contribuer véritablement au mieux-être des patients âgés. Depuis 1997, sont commercialisés des médicaments pour le traitement de la maladie d'Alzheimer, la plus grande source de perte d'autonomie chez les personnes âgées. Il se peut aussi qu'un vaccin - au stade expérimental présentement - s'ajoute aux inhibiteurs de la cholinestérase. Aujourd'hui, la gériatrie est sur sa lancée et les développements sont nombreux. Je veux en faire partie. Je ne veux pas délaisser ma pratique clinique. Et puis, au Québec, nous avons la chance d'avoir vraiment une belle confrérie multidiscipli- naire : omnipraticiens, neurologues, gériatres, psychogériatres... Une telle pratique est stimulante et gratifiante. »

Pendant plusieurs années, le Dr Germain s'est intéressé à la recherche évaluative. Il a créé le concept d'équipes de consultation gériatrique thérapeutiques (ECGT), un concept qui se répand présentement dans les centres hospitaliers du Québec. « Avec l'aide de Gilles Tousignant, du service de réadaptation, on a démontré que ces équipes sont efficaces, justement parce que thérapeutiques. Les équipes de consultation traditionnelles comprenant le médecin et le travailleur social deviennent vraiment efficaces lorsque s'ajoute une composante thérapeutique : infirmière spécialisée en gériatrie, physiothérapeute, ergothérapeute, nutritionniste, etc. Il ne s'agit pas simplement de faire des évaluations. Encore faut-il agir dans le sens indiqué par ces évaluations. Et c'est là qu'interviennent les professionnels de la réadaptation. »

Mais aussi un étudiant

Il y a quatre ans, le Dr Germain est retourné aux études pour compléter une maîtrise en sciences cliniques. Sa thèse de recherche portait sur la réversibilité du delirium tremens. Cette maîtrise lui a permis de devenir un connaisseur, sinon un expert en matière de programmation. Le Dr Germain a obtenu sa maîtrise à 53 ans. À la même époque, sa fille Isabelle a obtenu son diplôme en droit; son fils Étienne, son diplôme en architecture et son fils Matthieu, son diplôme en écologie.

La «haute technologie» de la gériatrie

Le Dr Germain a longtemps cherché le moyen d'intéresser les cliniciens à ce qu'il appelle la « haute technologie » en gériatrie, soit l'évaluation gériatrique globale par une équipe multidisciplinaire. C'est ainsi qu'il a créé un logiciel clinique, Gerisoft, pour évaluer (évaluation interdisciplinaire) la perte d'autonomie et les atteintes cognitives des personnes âgées. La compagnie Logibec a acheté une partie du logiciel, lequel sera prochainement utilisé dans les centres d'accueil et d'hébergement du Québec. Le logiciel permet d'évaluer de façon scientifique le potentiel de réadaptation des personnes âgées. Le Dr Germain est fier de cette réalisation. ]