| Centenaire de l'AMLFC |
Parution: mai 2002
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Extrait du journal L'Événement du 13 mars 1933 |
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Le docteur Michel-Delphis Brochu est mort! Cette nouvelle a créé hier de très vifs regrets dans les cercles professionnels de Québec, dont notre concitoyen était l'une des plus intéressantes figures. La fin de ce vénérable praticien est survenue à 2 heures 30 hier matin à l'Hôtel-Dieu du Précieux-Sang où il était entré mercredi pour y subir une délicate opération chirurgicale. Conscient de la gravité de l'intervention, M. le docteur Brochu s'y résigna très volontiers avec l'espérance que la Providence lui accorderait encore par ce moyen quelques années d'existence qu'il désirait consacrer comme toujours au bien-être de ses compatriotes. L'opération eut lieu jeudi matin. Le grand âge du malade ne lui permit pas cependant de lutter avec avantage contre le mal. Ses forces l'abandonnaient rapidement et il demanda à recevoir les derniers sacrements. Peu après il entrait dans le coma, pour expirer aux premières heures du jour hier, dans la quatre-vingtième année de son âge. |
![]() Le Dr Michel-Delphis Brochu |
Avec la mort de M. le docteur Delphis Brochu se termine une des carrières médicales et scientifiques les plus remarquables du Canada français.
Les activités de ce médecin modeste et savant s'étendaient à toutes les sphères, son expérience de travail avait puisé aux meilleures écoles. Professeur à l'Université Laval, il illustra trois chaires, celle d'Hygiène, celle de Pathologie Interne et celle des Maladies Mentales, par l'intérêt et la supériorité de ses leçons, par la variété de ses cliniques, par la vie nouvelle qu'il infusait à tout son enseignement. Les dons du professorat étaient innés chez lui et l'Université Laval voulut le reconnaître de la façon la plus manifeste il y a quelques années en lui décernant le rare titre de « professeur émérite ».
Le grand mérite du docteur Brochu, ce qui honore le plus sa mémoire, ce fut le goût du travail, l'ardeur, l'enthousiasme qu'il apporta à chacune de ses entreprises. Pour bien connaître la valeur de son oeuvre, il faut la prendre à ses débuts.
Michel-Delphis Brochu naquit à St-Lazare, comté de Bellechasse, le 5 juillet 1853, fils de Pierre Brochu, cultivateur, et de Martine LaBrie. Dès l'école primaire il manifesta des aptitudes exceptionnelles pour l'étude. Il entra au Séminaire de Québec en même temps que Sir Charles Fitzpatrick. Il en sortit à 19 ans en possession de son parchemin de bachelier ès-arts obtenu avec tous les honneurs et entra à l'Université Laval pour y suivre les cours de médecine. Il apporta à la Faculté le même brio qui avait caractérisé ses jeunes années, étonnait ses maîtres par sa rapidité de compréhension et la souplesse de sa prodigieuse mémoire, servait d'exemple à ses confrères par l'intensité de son travail et sa modestie dans le succès.
Notre concitoyen fut reçu médecin en 1876 et commença tout de suite à pratiquer dans notre ville. Il ne tarda pas à révéler ses magnifiques talents et jouissait déjà d'une nombreuse clientèle lorsqu'en 1884 l'Université Laval l'invita à occuper la chaire d'Hygiène à la Faculté de Médecine. Ses débuts dans le professorat furent tout de suite un coup de maître. Quatre années plus tard il partait pour Paris afin de compléter dans les meilleurs hôpitaux de la Ville Lumière la solide formation acquise ici même. Il étudia en Europe sous la direction de maîtres tels que Dieulafoy, Potain et autres pour qui il garda toute sa vie une vénération qui l'honorait. Quand il revint au Canada, l'Université Laval l'appela en 1890 à prendre la direction de l'une de ses chaires les plus importantes, celle de Pathologie Interne. Le docteur Brochu, à peine âgé de trente-sept ans, abandonna le cours d'Hygiène au regretté Dr René Fortier et commença l'enseignement de la pathologie interne dans lequel il devait exceller d'une façon exceptionnelle. Imbu du complément scientifique que lui avait fourni Dieulafoy, le jeune professeur abordait son auditoire avec l'assurance d'un véritable maître. Une heure durant, la main gauche dans la poche de son veston, un bout de craie dans sa main droite, il arpentait la petite tribune, d'où il faisait rayonner son enseignement et sans livre, sans note aucune, il établissait d'une façon systématique, ordonnée, l'étiologie, la pathogénie, la symptomatologie, le traitement de chaque maladie. Ses leçons, il semblait les posséder par coeur, tant il leur avait consacré de recherches et de travail. En 1888 le gouvernement provincial s'était attaché ses services comme médecin hygiéniste et en 1903, en même temps qu'il devenait professeur de pathologie mentale à l'Université, il était nommé par le Cabinet de la province de Québec surintendant de l'asile de Beauport, en remplacement de feu M. le docteur Arthur Vallée, père du dévoué secrétaire actuel de la Faculté de Médecine.
Son passage à l'Hôtel-Dieu mérite aussi d'être signalé car, comme feu les docteurs Simard et Catellier, deux de ses plus illustres confrères à Laval, il connaissait le sens d'une vraie clinique et savait inculquer à ses élèves les principes les plus solides de diagnostic et de traitement. Ils sont légion les médecins qui pratiquent aujourd'hui avec tant de succès dans notre province et à l'étranger et qui ont puisé leurs meilleures connaissances de ces cliniques. De 9 heures 30 à midi le docteur Delphis Brochu parlait et sa parole chaude captivait toute l'attention. Maintes fois, au sortir de ces leçons, les étudiants et médecins qui l'avaient écouté étaient tentés d'applaudir cet homme robuste qui leur avait parlé avec tant de sincérité, de naturel, mais surtout de science.
Le couronnement de cette carrière si extraordinaire, ce fut bien le premier et mémorable congrès de l'Association des Médecins de Langue française de l'Amérique du Nord qui eut lieu à Québec en juin 1902, en même temps que l'Université Laval fêtait le cinquantième anniversaire de sa fondation. Le rêve que poursuivit toute sa vie le docteur Brochu fut d'unir les membres de sa profession dans une solide association professionnelle qu'il voulait même internationale. Il y réussit pleinement en fondant l'Association des Médecins de Langue française de l'Amérique du Nord, dont il fut le premier président. Le succès et l'exemple de ce premier ralliement dû à l'initiative du professeur Brochu était bien propre à inspirer confiance dans l'avenir et ne manqua pas de faire naître dans l'esprit de ses promoteurs des aspirations encore plus élevées.
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"Le docteur Brochu était une autorité médicale de toute première valeur. Il incarnait par l'étendue de sa science, son goût du travail et de recherche, l'esprit scientifique français chez nous. Par les techniques qu'il a innovées, par la forme nouvelle de son enseignement, il a occupé une position prédominante dans la profession médicale où sa disparition causera un vide très sensible." - M. le doyen Rousseau |
C'est à cette occasion que le gouvernement français lui décernait en 1903 la décoration d'officier de l'Instruction publique de France. À la date du 12 avril 1907 le Président de la République française, A. Fallière, lui faisait parvenir la décoration de l'Ordre de l'Étoile Noire de la Grande Chancellerie de la Légion d'Honneur. Son indifférence pour les honneurs, sa modestie presque proverbiale, étaient telles qu'il n'en avait jamais parlé à personne, pas même aux membres de sa famille, et la profession médicale de toute la province l'apprendra probablement pour la première fois aujourd'hui.
Le professeur Delphis Brochu était membre de la Société Thérapeutique de Paris et membre correspondant de la Société Médicale des Hôpitaux de Paris et de l'American Psychological Association. Il a publié une série de mémoires et d'écrits importants dont plusieurs ont été reproduits dans les revues scientifi-ques étrangères. Mentionnons parmi ces travaux : « De la sclérodermie », « L'Hygiène au point de vue scientifique et économique », « De l'épilepsie jacksonnienne », « Étude sur la chorée aiguë », « Étude sur l'anévrisme de l'aorte à type récurrent laryngé », « Mémoire sur la nécessité d'une inspection hygiénique médicale des ateliers et des manufactures », « Étude sur la syphilis pulmonaire », « Mémoire sur l'insuffisance rénale », « Du traitement électro-thérapeutique des vomissements incoercibles », « Étude sur le rôle des Universités et des Sociétés Médicales dans la formation de l'esprit médical », etc. Ces travaux eurent des effets considérables dans l'avancement de la science et contribuèrent, surtout ceux ayant trait à l'hygiène, à diminuer la mortalité chez nous, d'après les statistiques, d'au moins dix pour cent.
Notre regretté concitoyen fut élu vice-président du Collège des Médecins et Chirurgiens de la province de Québec en 1902. Il aurait pu être élu président cette même année mais déclina l'offre en faveur d'un confrère de Québec plus jeune que lui, le regretté Dr Simard, qu'il estimait hautement. En 1904 il fut choisi président de la Société Médicale de Québec et était encore membre à sa mort de la Société Médicale Canadienne.
Les trente dernières années de sa vie, M. le docteur Brochu les consacra surtout au traitement et à l'étude des maladies mentales, science dans laquelle il était considéré comme un expert. Il dirigea l'hôpital St-Michel-Archange jusqu'en 1923, alors qu'il fut remplacé par M. le docteur C.-S. Roy. Il continua encore à s'occuper par la suite de maladies mentales et obtint de remarquables succès. On se rappelle encore des causes criminelles célèbres où le docteur Brochu était invité à témoigner comme expert-neurologiste et la haute valeur qu'on accordait à son témoignage.
Il est aussi une mesure passée par le gouvernement fédéral contre laquelle notre regretté concitoyen a lutté énergiquement et qui vaut la peine d'être rappelée, c'est le bill Roddick pour l'admission à la pratique médicale dans la province de Québec. Le docteur Brochu s'opposa à la passassion de ce bill tel que proposé à la première lecture, en retarda de plusieurs années l'approbation par la Chambre des Communes, et réussit à y apporter des amendements nécessaires pour la survivance des nôtres dans la province.
Si remplie fut la carrière de cet homme modeste qu'il nous est impossible d'en relater toutes les péripéties. Il appartint à deux époques, celle de la fin du dix-neuvième siècle et celle du début du vingtième. Il les illustra toutes deux de sa personnalité originale, unique et supérieure.
Sa mort enlève donc à la profession médicale une de ses figures les plus brillantes en même temps qu'à sa famille un père modèle et dévoué. M. le docteur Arthur Rousseau, doyen de la Faculté de Médecine de Laval, et M. le docteur Arthur Vallée, secrétaire, ont été unanimes hier pour faire l'éloge de cet homme éminent.
« Le docteur Brochu était une autorité médicale de toute première valeur », nous a déclaré M. le doyen Rousseau. « Il incarnait par l'étendue de sa science, son goût du travail et de recherche, l'esprit scientifique français chez nous. Par les techniques qu'il a innovées, par la forme nouvelle de son enseignement, il a occupé une position prédominante dans la profession médicale où sa disparition causera un vide très sensible. »
M. le docteur Vallée a aussi rendu un touchant témoignage à la mémoire de ce regretté confrère : « Le docteur Brochu », nous a-t-il dit, « était un professeur brillant et un grand médecin. J'ai connu ce maître respecté à la chaire de Pathologie Interne et comme tous mes confrères j'ai été frappé par la puissance et l'emprise extraordinaire de l'enseignement de M. le professeur Brochu sur ses élèves. Praticien et clinicien il traitait chaque question avec l'assurance, la clarté, la précision qui caractérisent les véritables maîtres. »
Notre regretté concitoyen avait épousé en premières noces Dame Eugénie Marois et en secondes noces Dame Clotilde Fortin qui lui survit. Il laisse dans le deuil cinq fils. M. le docteur Raoul Brochu, M. Henri Brochu, de la Commission des Liqueurs, M. Eugène Brochu et M. Paul Brochu, pharmacien, ainsi que deux filles, madame Ernest Rose, (Alma), de Montréal, et mademoiselle Blanche Brochu, et six petits-enfants Michel, Marie, Maurice et Jean Brochu ainsi que Lorraine et Madeleine Rose.
Lui survivent aussi ses beaux-frères, M. le docteur Albert Marois, M. Elzéar Marois, M. I.-A. Fortin et M. Théophile Levasseur, de Montréal.
La dépouille mortelle repose actuellement à la résidence du défunt, 63 rue St-Jean. Les funérailles auront lieu mercredi matin à 9 heures à la Basilique de Québec.
Aux nombreux témoignages de sympathie qu'a provoqués la mort de M. le docteur Brochu, L'Événement tient à ajouter l'expression de ses condoléances les plus sincères. ]