Le Dr Antoine Desgagné
Parution: mai 2002

Constats et réflexions d'un ex-vrai docteur
par Sylvie Poulin


Le Dr Antoine Desgagné est chirurgien plasticien au pavillon Hôtel-Dieu du CHUQ. La clientèle de l'établissement étant surtout composée de patients atteints de cancer, il travaille en collaboration avec des dermatologues à la clinique des mélanomes, avec des orthopédistes pour des reconstructions musculosquelettiques, ou encore avec des gynécologues, dans le cas d'ablation d'une tumeur au vagin, par exemple. « Ces chirurgies-là sont assez "agressives". En fait, la chirurgie oncologique laisse de gros déficits, de gros trous. Il faut alors reconstruire la région touchée, et c'est là que j'interviens. » Chirurgie de la main (tunnel carpien) et reconstruction nasale ou post-mastectomie occupent quelque 75 % de sa pratique; le reste appartient à son cabinet privé de chirurgie esthétique.


Le Dr Antoine Desgagné

D'entrée de jeu, le Dr Desgagné dresse un tableau assez effarant des ressources disponibles dans sa spécialité. À Sherbrooke, il ne reste plus qu'un chirurgien plasticien (sur quatre qui pratiquaient auparavant). À Rimouski, il n'y en a qu'un depuis des années. À Chicoutimi, ils étaient trois jusqu'à tout récemment : l'un vient de prendre sa retraite et un autre pourrait l'imiter bientôt. « Par conséquent, la clientèle de ces régions va se retrouver à Québec ou à Montréal d'ici peu. Je devrais plutôt dire que le processus est déjà amorcé, puisque les listes d'attente pour certaines opérations en région sont maintenant de deux ou trois ans. La pénurie est de plus en plus criante - dans quatre, cinq ans, ce sera désastreux. »

Le Québec compte à peine plus de 100 chirurgiens plasticiens actuellement. Il y a les départs à la retraite, la relève qui se prépare au compte-gouttes, les départs à l'étranger, la pratique en cabinet privé exclusivement ou au niveau institutionnel, comme à la CSST ou à la RAMQ, par exemple. « Tout cela enlève des joueurs au secteur hospitalier, dit le Dr Desgagné. Le problème est multifactoriel, certes, mais il ne faut pas pour autant ignorer la démotivation à l'égard de la pratique dans les hôpitaux. »

Argent, CHU et autres écueils

Il se fait de la très bonne chirurgie plastique au Québec, affirme le Dr Desgagné. Ce qui manque, ce sont les ressources humaines et financières. Ici, tel hôpital ne peut pas se payer deux lasers ni même un petit appareil radiographique pour les fractures du poignet. Là, tel autre manque de personnel chirurgical. Ailleurs, le chirurgien ne peut opé- rer qu'une demi-journée ou une journée par semaine au bloc opératoire. « Et encore, il doit tout faire : monter la table, faire le menu, servir et laver la vaisselle. Normalement, le "patron" devrait avoir des assistants (résidents) et ne pas se mêler de la cuisine. Je trouve qu'on perd beaucoup d'énergie à des tâches qui devraient probablement être faites par d'autres. »

Si les difficultés se font sentir dans toutes les disciplines, estime le Dr Desgagné, elles sont particulièrement virulentes pour les chirurgiens plasticiens. Il en donne pour exemple les chirurgies de la main et des traumatismes : le soir et les fins de semaine, les patients des régions [Montmagny, Rimouski, Rivière-du-Loup et même Trois-Rivières] sont dirigés vers les grandes villes, à savoir Québec et Montréal, parce qu'on manque de personnel pour opérer sur place la nuit.

Le virage ambulatoire n'a pas tenu ses promesses. « Les médecins l'ont pris, le virage, et ils ont fait tout ce qu'il fallait pour donner leur congé de l'hôpital le plus rapidement possible aux patients. Mais l'organisation des soins à domicile n'a pas été respectée. C'est inquiétant. Pour les patients et pour les médecins. C'est bien beau d'opérer un patient le matin et qu'il retourne chez lui le soir, mais est-ce que quelqu'un aura la compétence pour s'occuper de son pansement, de son drain ou encore déceler une éventuelle complication? »


"Les médecins l'ont pris, le virage, et ils ont fait tout ce qu'il fallait pour donner leur congé de l'hôpital le plus rapidement possible aux patients. Mais l'organisation des soins à domicile n'a pas été respectée. C'est inquiétant."
- Dr Antoine Desgagné

Le manque d'argent n'est pas seul en cause dans la démotivation des médecins, poursuit le Dr Desgagné. L'instauration des centres hospitaliers universitaires semble avoir fait ses propres ravages. Quand on jumelle trois hôpitaux, dit-il, l'unification administrative se passe peut-être bien, mais la fusion forcée de personnels, de méthodes et de départements crée des frictions et des pièges entre des milieux déjà assez conservateurs, dont la culture et l'histoire sont bien distinctes. Au CHUQ, ce serait loin d'être réglé.

« Je parle d'aberrations comme d'obliger les chirurgiens plasticiens à être de garde en orthopédie, en gynécologie et en chirurgie générale dans trois pavillons différents. Cela s'est révélé irréaliste, et même potentiellement dangereux au niveau de la pratique. Résultat : les spécialistes se referment sur leurs affaires. Ils résistent à travailler dans un hôpital dont ils ne connaissent ni le personnel, ni l'instrumentation, ni l'organisation des soins. Je crois que toutes les spécialités vivent cette situation. »

Autre effet pervers et inattendu de la « mésalliance » en chirurgie plastique : la division. « Dans ma spécialité, j'ai organisé pendant douze ans des soupers-causeries mensuels regroupant les plasticiens de tous les hôpitaux de la région. On y discutait de nos cas - c'était le volet académique - et il y avait aussi un côté social à ces rencontres. La création du CHUQ a mis fin à cette activité qui faisait l'envie de nos confrères de Montréal; elle a brisé le noyau en engendrant une polarisation, un clivage médecine universitaire et non universitaire. » C'est que les CHU laissent des établissements sur le carreau, ceux que l'on n'invite pas au banquet de l'enseignement, de la technologie, des subventions et du prestige du réseau universitaire. D'où une poussée de malaise, sinon de ressentiment et de compétition.

« Pour couronner le tout, le CHUQ ne couvre que 50 % des soins tertiaires qu'il est sensé assurer. C'est l'Enfant-Jésus, un hôpital "non universitaire", qui se démarque en neurochirurgie, en chirurgie maxillofaciale et en traumatologie. À Montréal, le mariage de raison n'a pas fonctionné non plus, mais l'avènement d'un méga-hôpital réglera sans doute le problème parce qu'on aura là un véritable regroupement des forces et qu'iront y travailler ceux qui le veulent bien. Cela ne se produira pas à Québec - question de masse critique -, et j'ai l'impression que nous allons revenir à ce qui existait avant. »

Le Dr Desgagné a aussi l'impression que le MSSS n'a pas de propositions cohérentes pour remédier au « fâcheux » état du système de santé. Parlant du processus de privatisation en cours en Alberta, il se dit de plus en plus favorable à cette option, « à condition que les choses soient aménagées de façon que personne ne soit pénalisé. Je n'évoque pas ici le spectre de la médecine à deux vitesses, puisqu'elle existe déjà... Le système public ne peut plus absorber les coûts. Remplacer de l'équipement radiologique vétuste, par exemple, est à la fois essentiel et impossible. En ce sens, la médecine privée pourrait aider à soulager la pression financière et à réduire les listes d'attente. Mais toute la question est purement politique, en fait. »

Faiseurs de seins et vrais docteurs

Les gens confondent encore plastique et esthétique (ou cosmétique), remarque le Dr Desgagné. « Quand je suis revenu d'Écosse après mes études de surspécialisation, en 1978, j'ai vite eu à traiter des grands brûlés, à faire de la traumatologie et des chirurgies de la main. Pourtant, on me renvoyait déjà cette image de faiseur de seins qui colle toujours aux chirurgiens plasticiens. C'est l'effet télévision, quoi! » Le souvenir de cette douzaine d'années où il a travaillé auprès des grands brûlés demeure marquant : « C'était terriblement exigeant, mais j'ai beaucoup aimé cette période-là parce que traiter des grands brûlés crée des liens extraordinaires. Mon tout premier patient brûlé, je l'ai soigné pendant des mois et je le vois encore aujourd'hui, pour des petites interventions de retouche. »

Reconstruire un nez ou un sein, ajoute le Dr Desgagné, apporte également des gratifications : celle du défi technique à relever, et celle de l'enrichissement humain, « parce qu'on a affaire à une personne qui a subi une dure épreuve, qu'on l'aide à retrouver une qualité de vie et qu'elle nous en est reconnaissante. »

Les reconstructions mammaires demeurent toujours d'actualité, bien qu'il se fasse moins de mastectomies radicales de nos jours. « Il faut dire qu'avant 1975, les techniques de reconstruction n'étaient pas très bonnes, et forcément, les résultats n'étaient pas très bons non plus. Il y avait donc peu de cas référés pour cette intervention. Mais depuis, les techniques se sont perfectionnées et les résultats sont aujourd'hui excellents. »

La chirurgie plastique évolue naturellement au rythme de la technologie (que l'on pense au laser, notamment). « On assiste à de grandes percées dans l'outillage technologique, certes, mais elles ne se traduisent pas nécessairement par de précieux avantages ou des résultats très différents de ceux des techniques traditionnelles. C'est pourquoi l'âge du plasticien entre en ligne de compte : le plus vieux est mieux à même de comparer les techniques nouvelles et anciennes... L'engouement et le sens critique ne sont pas pareils à 35 ans et à 55 ans. »

À propos d'ancienneté, le Dr Desgagné n'est pas peu fier d'exercer à l'Hôtel-Dieu de Québec, le tout premier hôpital en Amérique du Nord [fondé en 1639, environ deux ans avant l'Hôtel-Dieu de Montréal]. Le vieil établissement a plus de 360 ans, est pétri de traditions et comporte deux musées uniques : l'un médical et chirurgical, l'autre sur les soeurs fondatrices, c'est-à-dire les Augustines. Pour ces raisons mêmes et à cause de sa verticalité, commente le Dr Desgagné, c'est un hôpital des plus intéressants. À l'en croire, il faut passer outre le fait que certains murs du bâtiment ont passablement d'âge aussi, et se réjouir que les docteurs ne tombent pas en ruine.

De l'ironie, le Dr Desgagné n'en mettra aucune à vous dire qu'il a débuté à Sherbrooke en 1969, comme généraliste. « J'ai été un vrai docteur pendant quatre ans. La vraie médecine, pour moi, c'est la pratique générale. C'est là que l'on peut avoir accès à l'être humain dans toute sa dimension. Parce qu'entre nous, dans une spécialité, le rapport avec les gens est parfois assez "horizontal". On voit un patient pour une main ou pour un oeil, par exemple, et on ne lui demande pas comment ça va avec son épouse... Bref, la médecine générale, je suis content d'en avoir fait. Ça m'a énormément aidé dans mes relations avec les patients, bien sûr, mais tout autant avec mes collègues.

« C'est une expérience unique qui permet de comprendre ce à quoi la médecine est confrontée : la douleur, les problèmes d'alcoolisme ou d'argent, la place des enfants et des aînés, etc. Dans une tour d'ivoire de spécialiste - dominée par la connaissance et protégée par les limites mêmes de la perspective - il est facile de juger et de blâmer quelqu'un. On a le jugement moins rapide en médecine générale. » ]