| Le Dr Frédéric Turgeon |
Parution: mai 2002
|
|
Une médecine à dimension humaine |
|
|
|
|
|
Pour le Dr Frédéric Turgeon, fils du comédien Serge Turgeon, l'art en médecine est primordial. Quand la médecine allie le savoir être au savoir faire, que désirer de plus? Pour le Dr Turgeon, la quête de sens et le dépassement de soi sont des priorités, et il est fasciné par la richesse de la médecine à cet égard. « J'ai découvert à quel point nos patients nous enrichissent, même dans la douleur et la souffrance, à travers le dialogue. Au-delà du corps neurobiologique, il y a l'âme, la psyché, les émotions. » |
![]() Le Dr Frédéric Turgeon et Rodrigue |
Jeune adolescent, Frédéric Turgeon a hésité entre le théâtre et la médecine. Il a finalement choisi la médecine, pour ses vastes horizons. En médecine, le Dr Turgeon a découvert avec joie un parcours qui s'élargit en profondeur. Il a compris que l'on ne peut toucher les gens dans leur être intime que dans la mesure où l'on a atteint le sien propre. Pour lui, il est important de s'accomplir, de se réaliser. Il pratique la médecine par enthousiasme, ce qui est différent que d'appliquer une technique.
Du théâtre à la médecine
Déjà, tout petit, Frédéric Turgeon était attiré par le théâtre. À l'école, il était de toutes les distributions. Au cégep également. Le théâtre lui offrait une occasion unique de manifester ses dispositions intérieures. L'art dramatique ne traduit-il pas la vie prise sur le vif? Le théâtre exige maîtrise et technique, rigueur et discipline. Il est une science de longue patience qui saura rendre à l'oeuvre le maximum de son potentiel. L'art n'est pas dans le projet, mais dans la réalisation.
Si son père a été comédien, sa mère, quant à elle, a complété une maîtrise en anthropologie médicale. Frédéric Turgeon a deux soeurs. Il a vécu à Sainte-Thérèse jusqu'à l'adolescence et a fréquenté le cégep Bois-de-Boulogne. En plus de se passionner pour le théâtre, il était également fervent de sport, ce qu'il est demeuré jusqu'à aujourd'hui. Ses parents se sont quittés alors qu'il avait 13 ans. Sa mère a par la suite fréquenté un médecin, qui a inspiré Frédéric quant à son choix de carrière. De son côté, son père l'a sensibilisé aux embûches possibles d'une carrière théâtrale, tout particulièrement en ce qui a trait à l'aspect financier. Si Frédéric Turgeon a choisi la médecine, c'est aussi pour la recherche. « Je croyais y trouver le secret de l'âme. La complexité de la vie m'intrigue, celle de l'espèce humaine tout particulièrement. »
Les études médicales
Avant d'entrer en médecine, Frédéric Turgeon a étudié la chimie pendant un an à l'Université de Montréal. Puis, la faculté de médecine lui a ouvert ses portes, en 1986. Alors qu'il avait tendance à se fier à sa bonne étoile et à n'étudier que sporadiquement, il constate, à l'externat, qu'il lui faudra dorénavant s'atteler à la tâche s'il veut réussir. À la fin de l'externat, il rencontre celle qui deviendra son épouse, alors étudiante en nursing. C'est le coup de foudre. Le Dr Turgeon a trois enfants. L'aînée a 10 ans et ses deux frères sont âgés de 7 1/2 ans et de 4 ans. « Je suis vraiment un père poule, dit le Dr Turgeon. J'aurais pu être un père à la maison. Ce rôle m'aurait convenu parfaitement. »
En 1991, le Dr Turgeon entreprend une résidence en médecine familiale à l'hôpital Notre-Dame. Deux de ses patrons, à l'époque, étaient les Drs Marquis Fortin et Jean Rodrigue. Ces derniers ont réellement représenté des mentors pour lui. Ils avaient eux aussi une vision humaniste de la médecine. Ils avaient tous trois foi en l'homme. Ils ont partagé leurs vues sur la médecine comme science noble. « Jean Rodrigue, notamment, souligne le Dr Turgeon, est un grand penseur, un grand théoricien et un philosophe. Encore aujourd'hui, il est mon ami. » Pour le Dr Turgeon, la médecine a toujours dépassé la seule science médicale. « Il y avait une recherche personnelle à travers cela, dit-il. Je me posais des questions existentielles. Je cherchais ma place. »
Amos
Ses stages en médecine familiale le mènent en Abitibi. À l'hôpital d'Amos, plus précisément, à l'automne 1992. Sa conjointe l'accompagne. Il découvre dans cet hôpital une ambiance familiale, un esprit d'équipe et d'entraide qui le séduisent. Il termine sa formation et décide de s'installer à Amos. Avec sa conjointe, il achète une modeste maison, qu'il habite toujours.
La vie familiale apporte au Dr Turgeon un enrichissement extraordinaire. Il ne voudrait pour rien au monde négliger cet aspect de sa vie. Il considère primordial d'assurer une présence de qualité à la maison. Un moment, il a eu tendance à se laisser envahir par ses préoccupations professionnelles. Sa fille, alors toute petite, l'a ramené à l'ordre : « Papa, lui a-t-elle dit, quand tu me parles, ça me fait du bien. »
Le Dr Turgeon ne devait demeurer que deux ans à Amos. Huit ans plus tard, il s'y plaît plus que jamais. Depuis maintenant deux ans et demi, il est chef du département de médecine générale de l'hôpital. Il a veillé, au cours des ans, à faire assouplir la réglementation afin que les médecins qui avaient des affinités particulières pour un style de pratique puissent y trouver leur épanouissement. Il s'implique aussi dans la formation des résidents. « Les jeunes étudiants en médecine n'ont pas que la médecine à découvrir, dit-il, mais également la vie. Ils doivent trouver leur équilibre. »
Un défi de taille
Le Dr Turgeon siège au comité directeur du DRMG de la région. Il entend relever un défi important, soit réorganiser les soins de première ligne et intégrer les médecins à la planification, à l'organisation et à la gestion des services de santé de la région. Ce projet devrait aboutir à la création d'un service de santé régional unifié, réunissant les services de santé relevant de l'hôpital, des CLSC et de la communauté. Les médecins seront membres des instances à tous ces niveaux. Les infirmières joueront elles aussi un rôle accru dans l'organisation et travailleront en étroite collaboration avec les médecins. Cette nouvelle structure mettra l'accent sur la prévention. La moyenne d'âge des gens qui fréquentent l'hôpital, à Amos, est de 80 ans, alors qu'il y a une dizaine d'années, elle était de 70 ans. Cela change considérablement la donne.
![]() |
"J'ai découvert à quel point nos patients nous enrichissent, même dans la douleur et la souffrance, à travers le dialogue. Au-delà du corps neurobiologique, il y a l'âme, la psyché, les émotions." - Dr Frédéric Turgeon |
Le Dr Turgeon est convaincu que l'avenir passe par cette solution. Le principe en est que chacun des partenaires s'engage à ne pas laisser un patient entre deux chaises, à lui donner les soins requis dans un délai raisonnable, quitte à régler les problèmes à l'interne par la suite, s'il y en a. Ce projet consacre le parti pris en faveur de la population.
Amos est un milieu gagnant pour ce genre de projet, selon le Dr Turgeon. « Dans un milieu plus petit que celui des grandes villes, il sera plus facile d'induire le changement. La majorité, sinon la totalité des médecins de la région, dit-il, sont prêts à relever le défi. Ici, à Amos, le travail d'équipe cons-titue déjà une réalité. Nous n'avons d'autre choix que de travailler ensemble. » Le Dr Turgeon entend exercer un leadership engagé afin de favoriser la réalisation de ce projet auquel il croit, un projet axé sur le service et centré sur la personne. À l'heure actuelle, ils en sont à établir des objectifs qui soient clairs et à s'assurer que tout soit coordonné de façon à répondre aux priorités définies.
La liste d'attente pour obtenir un rendez-vous dans un cabinet privé est généralement de trois mois à Amos. Les gens n'ont souvent d'autre choix que de consulter à l'urgence ou de se rendre dans une clinique sans rendez-vous, ce que déplore le Dr Turgeon. « Cela alourdit et complique la tâche, dit-il. Quand le médecin ne connaît pas le patient, il demande davantage d'examens de laboratoire; alors que le médecin traitant connaît son patient, il sait de quoi il en retourne. » Le Dr Turgeon croit également qu'accorder du temps aux patients est nécessaire. « Si nous prenons le temps d'aller au fond des choses et de répondre aux interrogations de nos patients, nous les sécuriserons. S'ils savent à quoi s'en tenir, ils seront moins portés à s'alarmer du moindre changement. Il arrive que certains patients soient davantage dépendants de leur médecin. Les raisons sont multifactorielles, mais le fait de ne pas tenir compte de leurs inquiétudes peut jouer. »
Le Dr Turgeon travaille au CLSC depuis 1995 et y occupe le poste de chef du CMDP. Il est d'avis que l'actuel projet de regroupement contribuera pour beaucoup au rapprochement du CLSC, de l'hôpital et des autres instances du réseau. Cela permettra également de mieux gérer le virage ambulatoire dans la région et de favoriser le maintien à domicile, croit-il.
Chez les Amérindiens
Depuis qu'il est à Amos, le Dr Turgeon se rend dans les réserves amérindiennes de la région pour y traiter les autochtones. Il a constaté, au fil des ans, que les problèmes de santé des autochtones découlent principalement de leur quête d'identité. « Il ne faut pas oublier qu'à une certaine époque, on est venu chercher leurs enfants pour les envoyer dans des pensionnats afin qu'ils reçoivent l'éducation des Blancs. Ces jeunes y ont perdu leur identité culturelle. Qui plus est, plusieurs y ont subi des sévices physiques et parfois sexuels.
« Quand ces mêmes jeunes revenaient, ils constataient qu'un fossé s'était creusé entre les générations. Ils ne savaient plus trop où se situait la vérité. C'est cette génération qui éprouve aujourd'hui de nombreux problè-mes de toxicomanie et de violence conjugale. On commence à peine à mieux comprendre ce qui s'est passé. Les thérapeutes sont souvent des gens du milieu même. Plusieurs des aidants s'effondrent, la tâche étant trop lourde. Je crois que les autochtones doivent trouver réponse à leur problème culturel avant de pouvoir traiter leurs problèmes de santé. Ensuite seulement, pourra-t-on agir sur le plan médical et thérapeutique. Pour ma part, je tente de les aider du mieux que je le peux. Il faut faire cette démarche de savoir qui ils sont, au-delà de l'identification de la problématique médicale. Si on veut les aider, il faut mieux les connaître, échanger d'égal à égal. Quand on soigne un autochtone pour cause de diabète et qu'il consomme de l'alcool ou des drogues, on ne peut espérer le guérir. On peut toujours lui dire d'arrêter de consommer ou encore de faire attention à son taux de sucre. Mais la personne qui a des problèmes majeurs sous-jacents, qui ne sont pas d'ordre médical, ne suivra pas ces recommandations. Ces autochtones ont perdu ce qui donnait un sens à leur vie. Cela me ramène à ma recherche estudiantine, alors que je voulais mieux connaître les secrets de l'âme. Je me suis rendu compte que cette quête se poursuit au quotidien avec mes patients, qu'ils soient autochtones ou des citoyens de la région. Je continue à aller plus loin dans ma recherche de ce qu'est l'homme. »
La vie sociale
Le théâtre figure toujours en belle place dans la vie du Dr Turgeon. Il continue de s'impliquer dans l'organisation du théâtre d'été à Amos. En 1995, on y a joué une pièce qui a connu beaucoup de succès. En 1999, le Dr Turgeon a participé à la mise en scène d'une autre pièce, qui traitait des avatars du système de santé et des coupures budgétaires. La mairesse d'Amos y jouait un court rôle, de même que d'autres notables de la ville. Une comédie, il va sans dire. Également, une exposition a été tenue dans le hall de la salle de spectacle, constituée de vieux instruments médicaux et chirurgicaux dont on s'était débarrassé lors de la reconstruction de l'hôpital, en 1950, et qui avaient été recueillis par un médecin.
Le Dr Turgeon s'intègre à la vie de la communauté et y prend beaucoup de plaisir. « Il faut voir les gens comme ils sont, découvrir leur richesse, dit-il. Ici, vivent les pionniers qui ont construit ce coin de pays. » Le Dr Turgeon entretient maintenant un rêve, celui que soit construit un agora, où les gens pourraient échanger sur des thèmes sociaux et culturels. « Quand je visite mes patients âgés, je constate à quel point ces gens sont curieux de tout et qu'il suffirait de peu de chose pour leur redonner goût à la vie. Autrefois, les gens se rencontraient sur le parvis de l'église. On y discutait amicalement. » L'agora est cette place de l'antique Athènes où la libre discussion entre citoyens a donné naissance à la philosophie aussi bien qu'à la démocratie. On y rencontrait des philosophes dont la vision du monde était centrée sur la vie, le sens et l'unité. ]