Le Dr Sylvie Pinault
Parution: avril 2002

Le courage de dire
par Danielle Lapointe


Le Dr Sylvie Pinault, radiologiste, a accompli beaucoup depuis qu'elle est entrée à la faculté de médecine. Elle a reçu de nombreux prix au cours de sa carrière, notamment le prestigieux prix Bernadette Nogrady, remis par la Société canadienne française de radiologie en reconnaissance du travail et de l'apport à la profession durant les dix premières années de pratique. Le Dr Pinault compte de nombreuses publications à son actif, produites en collaboration avec des chercheurs éminents comme le Dr Fernand Labrie, entre autres. Elle est également une conférencière fort appréciée. Parmi ses recherches menées en collaboration, mentionnons une étude comparative de l'angiographie et de la tomodensitométrie dans l'investigation du méningiome; une recherche sur la fertilisation in vitro; une étude tomodensitométrique de l'hypophyse; la mise au point d'une technique de biopsie prostatique sous guide échographique, par approche transrectale, etc.

Comme bon nombre de médecins, le Dr Pinault sonne l'alarme quant à ce qui se vit dans le réseau de la santé actuellement. « Lorsque l'État pense qu'il a raison sur tout, c'est dangereux. Il serait avisé de consulter non seulement les administrateurs et les politiciens du secteur de la santé, mais également les gens qui oeuvrent sur le terrain : les médecins, les infirmières, les techniciens, etc. Des valeurs très importantes sont menacées d'extinction présentement, des valeurs humanistes. Nous sommes confrontés à une idéologie économique de la santé.


Le Dr Sylvie Pinault

« La nouvelle génération de médecins risque d'être très individualiste face à la pénurie de ressources qui nous assaille. Ce sera chacun pour soi, et cette façon de faire n'a pas sa place en médecine. Nous devons travailler en équipe. Dans le secteur de la santé, les gens décrochent massivement à l'heure actuelle. On observe ce même phénomène chez les étudiants en médecine et les résidents. Nous vivons un épuisement professionnel collectif. Les plus vieux lâchent parce qu'ils n'en peuvent plus de travailler dans ces conditions, les jeunes parce qu'ils ne veulent pas être pris dans le champ d'attraction de cette supernova qui retombe sur elle-même. »

L'enfance

Jusqu'à l'âge de 18 ans, Sylvie Pinault a déménagé au moins dix fois. Son père, ingénieur en mécanique, a travaillé pour l'armée durant un certain nombre d'années et par la suite pour des papetières. Elle a porté son baluchon à l'extérieur du Québec et, plus tard, un peu partout au Saguenay/Lac-Saint-Jean. Elle a également séjourné pendant sept ans à Trois-Rivières. Le Dr Pinault se rappelle à quel point ses parents étaient attentionnés et quelle énergie ils déployaient afin que tout se déroule en douceur lors des déplacements successifs de la famille. Son père leur présentait ces déménagements comme autant de grandes aventures qui leur ouvraient un monde de découvertes. « Je ne me rappelle pas avoir déménagé avec appréhension », dit-elle. Un besoin, cependant, est né de tous ces déménagements, qui en est un de stabilité. Le Dr Pinault demeure depuis vingt ans dans la même maison, qu'elle a préféré agrandir plutôt que de déménager. Elle cultive également l'amitié à long terme, n'ayant pu le faire étant jeune puisqu'il fallait quitter les amis après quelque temps pour un nouveau port d'attache.

Ses études se sont bien déroulées pendant tout ce temps; ses parents n'étaient jamais bien loin quand elle avait besoin d'aide. Elle garde un souvenir impérissable de cette époque remplie d'affection et d'amour. La vie familiale a compté énormément pour le Dr Pinault. Aujourd'hui, alors qu'elle est mère de quatre enfants - trois filles et un garçon -, elle accorde plus que jamais une place privilégiée à la famille. Malgré les lourdes responsabilités, elle trouve le temps d'être à l'écoute et de dialoguer avec ses enfants. Les valeurs qu'elle a acquises dans l'enfance, elle veut les transmettre à cette nouvelle génération. Elle veut que ses enfants puissent se situer face à eux-mêmes, à la société dans laquelle ils évoluent, au travail et à l'ensemble de leur vie. Comme elle le souligne, il y a autre chose que l'argent et le pouvoir dans la vie. Il y a un autre chemin.

Le Dr Pinault a toujours eu beaucoup d'encouragement de la part de ses parents. C'est sa mère qui lui a suggéré de devenir médecin plutôt que vétérinaire. Sylvie Pinault a fait ses études chez les Ursulines, mais aussi à l'école publique. « Ce qui m'a permis d'avoir une vision plus large de la vie et de la société », dit-elle. Cette expérience mixte lui a permis de constater que l'honnêteté et le courage se retrouvent dans toutes les couches de la société.

La musique a toujours plu particulièrement au Dr Pinault. Au cégep - elle demeurait alors à Alma -, elle ne savait trop si elle devait opter pour une formation en musique ou en médecine. Elle a finalement choisi la médecine et a fait sa demande à l'Université Laval, tout en se disant que si elle n'y était pas admise, elle étudierait la musique. Elle faisait partie d'une chorale, jouait du piano, a joué de la flûte également et a appris le violon. « J'ai été chanceuse, dit-elle. Six étudiants ont été admis en médecine à l'Université Laval cette année-là : j'étais la sixième. » Elle avait 18 ans. Le Dr Pinault, en choisissant la médecine, a renoué avec la tradition familiale puisque son grand-père paternel était médecin. Il exerçait à Roberval. Il allait soigner les Amérindiens à Mistassini et à Pointe-Bleue. L'arrière-grand-père du Dr Pinault était médecin à Rimouski et l'un de ses oncles est aussi du lot.

La formation

Au cours de la troisième année de médecine - à l'automne 1976 -, coup de tonnerre dans le ciel : les professeurs cliniciens de la Faculté de l'Université Laval déclarent la grève. Au mois de novembre, c'est la panique. Il faut trouver une solution. Des professeurs cliniciens ont pris l'initiative de donner une série de cours intensifs, de début novembre à fin janvier. Les étudiants se rendaient en catimini au sous-sol de l'hôpital du Saint-Sacrement pour y poursuivre leur formation. « C'est ainsi que s'est déroulée notre première session de troisième année, dit le Dr Pinault. L'atmosphère était spéciale. Nous avions l'air de complices qui trament une quelconque machination. » La grève s'est terminée aux Fêtes, et l'Université a reconnu ces cours pour le moins inhabituels.

Puis, ce furent les stages. Deux d'entre eux ont marqué davantage le Dr Pinault, soit celui à l'hôpital de l'Enfant-Jésus et celui à l'Hôtel-Dieu de Québec. C'est l'Enfant-Jésus que le Dr Pinault s'est initiée à la radiologie. « J'ai eu un véritable coup de foudre pour cette discipline, dit-elle. J'aime ce champ d'expertise où l'on effectue un travail de détective en quelque sorte puisqu'il faut trouver l'erreur. » On évolue dans un univers de signes. Souvent, ce sont les radiologistes qui identifient les pathologies. La radiologie est un domaine d'investigation très vaste. C'est fascinant d'explorer l'intérieur du corps humain par l'imagerie. Nous oeuvrons dans l'ombre, mals notre travail est stimulant intellectuellement. »

La radiologie n'était pas très populaire auprès des étudiants en 1979. Sylvie Pinault a été la seule de sa classe à faire une demande de résidence à Québec dans cette spécialité. Quelques-uns ont choisi d'entreprendre cette même résidence, mais à Montréal. Pour sa part, le Dr Pinault ne voulait pas s'expatrier, d'autant qu'elle était nouvellement mariée.

Elle se rappelle bien son entrevue d'entrée en résidence. « Pensez-y comme il faut, lui a-t-on dit. Les femmes ne trouvent pas facilement d'emploi dans cette spécialité. » Le Dr Pinault s'est donnée à fond dans l'apprentissage de la radiologie, désireuse de prouver qu'il y avait de l'avenir pour une femme dans ce domaine. Chaque stage l'enthousiasmait. Son premier travail de recherche sur la vésicule biliaire lui a valu un prix. Elle en a reçu plusieurs autres depuis. Avec ce premier prix de 250 $, elle a souhaité s'acheter un violon, ce dont elle rêvait depuis longtemps. Mais l'abondance était au rendez-vous, car un de ses professeurs, le Dr Jean-Marc Turcotte, lui a donné le sien, puisqu'il ne l'utilisait pas. « Ça m'a vraiment touchée, dit le Dr Pinault. J'ai pris des cours de violon pendant deux ans. J'ai même fait partie d'un petit orchestre. Cependant, j'ai dû abandonner par la suite. Mais un jour, je vais y revenir. »

Comme tous les autres résidents en radiologie, le Dr Pinault a complété sa quatrième année de formation à Montréal. On la retrouve, durant cette période, à l'Hôpital juif - Sir Mortimer B. Davis, à l'Hôpital général de Montréal, à l'Institut de cardiologie de Montréal et à l'hôpital Sainte-Justine. Elle fait également un stage de deux mois à Washington. Elle passe ensuite ses examens québécois, canadiens et américains.

La carrière

Le Dr Pinault a débuté à l'hôpital du Christ-Roi, un petit hôpital général où il y avait beaucoup d'obstétrique. Enceinte d'un premier enfant, elle accouche au mois de décembre. Elle s'absente durant huit semaines seulement. Puis, un poste lui est offert au Centre hospitalier universitaire de Laval, où elle pratiquera pendant cinq ans.

Le radiologiste avec lequel elle faisait équipe et elle-même ont travaillé d'arrache-pied afin de monter le service d'échographie, puis celui de la scanographie en cardiologie. Dès le départ, le Dr Pinault a contribué pour une somme substantielle à la Fondation de l'hôpital afin d'acheter des équipements. Elle a agi comme personne-ressource en imagerie médicale auprès de l'équipe du Dr Fernand Labrie et du Dr Claude Bouchard, qui menait une recherche sur l'obésité.

Durant cette période, elle fut aussi directrice du programme de résidence de radiologie à l'Université Laval. « Ma plus grande fierté fut d'aider à remettre solidement le programme sur pied. Pendant ma formation, nous n'étions que quatre résidents en radiologie à Québec. Durant la période où j'étais directrice, le programme est passé de huit à quinze résidents. Aujourd'hui, il y a vingt-cinq résidents. »

Après avoir travaillé durant cinq ans au CHUL, elle accepte un poste à l'Hôtel-Dieu de Québec. Puis, le mauvais sort s'acharne sur elle. Elle souffre d'une hernie discale qui l'incommode durant deux ans et demi. Elle est hospitalisée puis opérée. C'est la paralysie complète pendant deux jours. S'ensuit une convalescence lente et pénible. Elle a dû interrompre sa pratique pendant cinq mois. Son mari la quitte et la laisse seule avec ses quatre enfants. Et enfin, elle doit faire le deuil de son père, dont le décès l'a profondément attristée.

« L'année 1993 a été bien difficile, dit le Dr Pinault. J'ai touché le fond du baril. Heureusement, j'ai eu le soutien inestimable de mes amis. J'ai aussi reçu de la part du personnel de l'hôpital de l'attention, de la compassion et de l'empathie. C'est ce dont j'avais le plus besoin à ce moment-là. Je m'en suis sortie grâce à tous ces gens et à ma force psychologique. De voir mes enfant en santé et si près de moi m'a beaucoup aidée. Maintenant, je vis au jour le jour. J'accepte les imprévus quand ils arrivent. Ma vision de la vie s'est modifiée. » C'est à l'Hôtel-Dieu qu'elle fera la connaissance de l'homme qui est devenu son compagnon de vie, le Dr Richard Cloutier, dermatologue, qu'elle décrit comme un être profondément humain. « Il a des valeurs fondamentales très proches des miennes, dit-elle. Il s'est retrouvé du jour au lendemain avec une famille de quatre enfants. »

Un contexte difficile

Ça fait douze ans que le Dr Pinault est radiologiste à l'Hôtel-Dieu de Québec. « On y retrouve un bel esprit d'équipe, dit-elle, et j'espère qu'il sera possible de préserver cela, malgré les bouleversements que nous vivons présentement. Il faut dire que la fusion du CHUL, de l'Hôtel-Dieu et de l'hôpital Saint-François d'Assise se vit toujours très difficilement cinq ans plus tard. « Au début, les gens étaient positifs face à cette opportunité de mettre leurs forces en commun. Mais cela ne s'est pas produit. Le sentiment d'appartenance est fort à l'Hôtel-Dieu. Nous avons une philosophie qui nous est propre. L'institution a hérité d'une longue tradition de médecins qui ont le sens de la rigueur scientifique. Cette valeur est privilégiée davantage que des valeurs purement économiques. Il faut être convaincu pour défendre cette philosophie, parce que ce n'est pas nécessairement une philosophie gagnante dans le contexte actuel, et nous en payons le prix. Une compétition féroce s'est installée, dit le Dr Pinault, par crainte qu'un des trois hôpitaux ne soit fermé. Cela fait cinq ans que la situation perdure et on ne ne voit pas la lumière au bout du tunnel. On a détruit beaucoup de belles relations entre médecins. » Le CMDP des trois hôpitaux fusionnés comprend 900 médecins. Depuis peu, un regroupement des médecins de l'Hôtel-Dieu de Québec s'est reformé afin de discuter des problèmes locaux et de tenter de trouver des solutions viables à des problèmes criants. « Nous sommes reconnus comme regroupement, dit le Dr Pinault. La situation chez nous s'est améliorée depuis que nous avons formé un nouveau noyau. »

Outre la fusion, la pénurie sévère de ressources précipite une véritable situation de crise à l'Hôtel-Dieu de Québec. « En 1993, mentionne le Dr Pinault, le nombre de spécialistes a chuté. Les fonctionnaires voulaient couper plus de cinquante postes de spécialistes dans la région de Québec. À l'Hôtel-Dieu, deux postes ont été coupés sans même que nous soyons consultés, dont l'un en radiologie cardiaque. Depuis 1992, nous tentons de récupérer ce poste. Il nous manque au moins deux radiologistes. Compte tenu de la situation, nous sommes contraints d'envisager de limiter la formation aux résidents à quelques mois seulement. Ils devront compléter leur formation dans un autre établissement. Et ce sera pire encore dans quelques années s'il ne se passe rien d'ici là. Nous allons assister à un éclatement du système de santé; c'est certain. Plus ça va, plus c'est difficile. »


"Des valeurs très importantes sont menacées d'extinction présentement, des valeurs humanistes. Nous sommes confrontés à une idéologie économique de la santé."
- Dr Sylvie Pinault

La vision des dirigeants du réseau de la santé n'est pas conséquente selon le Dr Pinault. « On demande aux résidents en radiologie de se former un an ou deux en surspécialité aux États-Unis pour ensuite travailler dans un hôpital universitaire. Or, ils ne sont même pas sûrs d'obtenir un poste à leur retour. Et puis, on les envoie se surspécialiser alors que l'on sait parfaitement qu'on ne pourra pas leur fournir l'équipement de pointe dont ils auraient besoin. Et voilà pour la démotivation. »

Les listes d'attente qui s'étendent à l'infini semble-t-il, le manque de ressources humaines et matérielles, une bureaucratie alourdie, la surcharge de travail démobilisent les médecins. Plusieurs songent à une retraite anticipée. « Le système privé naîtra des cendres du système public si la bureaucratie persiste dans la voie qui est présentement la sienne », dit le Dr Pinault.

La situation est à ce point grave que l'on parle même de la disparition possible de spécialités médicales. « En rhumatologie, par exemple, il n'y a plus de relève. Probablement que dans quelques années, cette spécialité n'existera plus au Québec. C'est épouvantable parce qu'on en a vraiment besoin. Ce serait une perte irréparable. En radiologie, la recherche et l'enseignement stagnent. Il reste le volet clinique, et nous ne sommes même pas capables de suffire à la tâche », s'inquiète le Dr Pinault. Les instances décisionnelles sauront-elles entendre le cri d'alarme des médecins qui fuse de partout? ]