Le Dr Nagy Charles Bedwani
Parution: avril 2002

Militant et bâtisseur
par Danielle Lapointe


Le bureau du Dr Charles Bedwani est situé au Centre des adolescents, qui occupe une partie importante des nouveaux édifices du pavillon Albert-Prévost de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal : l'aile Camille-Laurin. « Le Dr Laurin connaissait chacun ici par son nom; il était proche de son monde, dit le Dr Bedwani. Il avait une mémoire phénoménale et maîtrisait parfaitement ses dossiers. Il a été en quelque sorte notre père spirituel. »

Le Dr Bedwani se remémore le combat livré par le Dr Laurin et le personnel du pavillon Albert-Prévost, au début des années 1980, pour maintenir celui-ci sur son site actuel. Pour des raisons de compressions budgétaires, l'administration voulait démanteler le pavillon et relocaliser les patients dans une des ailes de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. « Alors que je siégeais comme conseiller à l'exécutif du CMDP, le Dr Laurin m'avait confié le rôle délicat de persuader mes collègues de l'hôpital du Sacré-Coeur du bien-fondé de notre cause, dit le Dr Bedwani. Ce fut là une de mes premières implications dans les multiples batailles qu'a dû et doit encore livrer cette institution pour survivre et continuer de rayonner. » L'esprit du Dr Laurin n'est pas mort.


Le Dr Nagy Charles Bedwani

Natif d'Alexandrie en Égypte, le Dr Bedwani exerce en pédopsychiatrie depuis vingt ans. Il affiche une feuille de route exceptionnelle. Bâtisseur, il a contribué à la mise en place de l'aile Camille-Laurin. En évoquant le travail accompli avec ses collègues, le Dr Bedwani se souvient du temps où le pavillon Albert-Prévost était un fief de la psychanalyse. « Nous avons un peu été les premiers à nous remettre en question alors que nous aurions pu être les derniers. Nous avons su prendre une distance objective, accepter de voir les choses autrement et modifier nos approches sans renier nos racines : un changement dans la continuité. » Qu'est-ce que cela signifie? Les psychiatres du pavillon Albert-Prévost ont voulu rompre avec l'aspect ségrégatif de certaines pratiques et ont opté pour une approche intégrée où les facettes biologiques, psychologiques et sociales sont considérées en tant que tout.

Tenant de ce mouvement, le Dr Bedwani a implanté cette philosophie au Centre des adolescents, qu'il dirige depuis 1985. « On ne se contente pas d'y traiter des maladies; on aide l'adolescent à se reprendre en main. L'adolescent et sa famille font bloc avec l'équipe soignante pour vaincre la maladie. Des programmes spécifiques à chaque pathologie sont systématiquement adaptés en fonction de la personnalité de chacun des adolescents. La dimension psychosociale est prise en considération au même titre que la dimension biologique. Il existe au Centre des adolescents un esprit thérapeutique basé sur le respect et l'entraide. Enfin, l'art-thérapie et la musicothérapie viennent adoucir les blessures et stimuler la créativité. »

Ingénieur ou médecin?

Dans un premier temps, le Dr Bedwani a hésité entre des études en ingénierie ou en médecine. Il a fait ses études en français au niveau secondaire et en anglais à l'université. L'Égypte, durant son histoire récente, a subi deux influences majeures : celles de la France et de l'Angleterre. La France a eu une influence suffisamment importante, comme le souligne le Dr Bedwani, pour que l'Égypte fasse aujourd'hui partie de la francophonie.

Une fois reçu médecin, le Dr Bedwani a choisi la pratique en milieu rural, dans les villages. « L'Égypte est un pays où il y a beaucoup de souffrance, dit-il. J'ai rapidement été confronté à cette réalité en cours même de formation. Mais là, j'ai connu la vraie la misère. Souvent, nous n'avions que nos mains pour aider les gens; il y avait très peu de médicaments. Je me souviens d'une petite fille à qui nous avons dû faire une suture alors que nous n'avions même pas d'anesthésiant pour atténuer sa douleur. Son père trouvait - à juste titre - que c'était inhumain, mais nous n'avions d'autre choix, car la suture était absolument nécessaire. Dans ces villages, les gens étaient atteints de maladies infectieuses, de maladies tropicales, de tuberculose et souffraient de carences alimentaires. » Bilharziose, choléra, dysenteries bactériennes ou parasitaires, gastroentérites, hépatites infectieuses, maladies diarrhéiques, trachone (première cause mondiale de la cécité), typhus, affections intestinales, ascaridiose, paludisme, onchocercose, etc. sont du lot.. La formation des médecins en Égypte est forcément axée sur la médecine tropicale.


"Nous ne considérons pas le suicide comme un aboutissement, mais bien comme un moyen que le jeune se donne pour se sortir de la situation où il est si malheureux."
- Dr Nagy Charles Bedwani

Le Dr Bedwani a aussi exercé au Cameroun. Il y a trouvé un hôpital relativement bien équipé. « On pouvait faire des électrocardiogrammes, dit-il. On avait accès à des appareils à rayons X et à des examens de laboratoire. Le bloc opératoire était bien équipé. Deux infirmières - des religieuses de la Miséricorde québécoises - y travaillaient, et elles avaient contribué à former des infirmiers locaux. » Dans ce milieu de pratique, le Dr Bedwani s'est intéressé de plus en plus à la chirurgie. Il songeait même à acquérir une formation spécialisée dans cette discipline. Étonnamment, c'est une photographie prise lors de la tempête du siècle au Québec qui l'a incité à venir y parfaire sa formation en chirurgie. Sur cette photographie que lui avaient montrée les religieuses, on voyait les gens circuler en motoneige. Comme on parle le français au Québec et qu'en plus des membres de sa famille y habitaient déjà, il a arrêté son choix rapidement.

L'expérience québécoise

En 1975, donc, on retrouve le Dr Bedwani à l'Hôtel-Dieu de Montréal où il fait son internat rotatoire, prélude obligé, pour un médecin étranger, à une résidence dans une spécialité. Arrivé au Québec à la Saint-Jean-Baptiste, le Dr Bedwani n'a pas été trop dépaysé côté climat. Septembre venu, il pensait que la neige allait arriver très vite. « Pour ne pas être pris comme Napoléon ou Hitler quand ils sont allés sur le Front de Russie, dit-il, j'ai décidé de m'équiper. J'ai acheté un gros manteau de laine, des bottes, des gants, une écharpe. Au mois de novembre, il y a eu une toute petite neige. Je suis arrivé emmitouflé à l'hôpital. Les gens étaient morts de rire. Et il n'y a plus eu de neige jusqu'à la fin de décembre... »

Ce qui a le plus surpris le Dr Bedwani à son arrivée au Québec, c'est le développement technologique de la médecine, de même que la volonté de faire reculer la mort bien au-delà de ses derniers retranchements. Il a noté une certaine distance dans la relation médecin-patient. Il a constaté combien la perception de la santé et de la maladie peut changer selon les progrès et les moyens médicaux mis en oeuvre. On ne côtoie pas la souffrance de la même manière dans une société dite technologique. Le rapport au corps peut s'estomper, la mort peut même se dissimuler derrière l'écran protecteur de la technologie.

L'aspect relationnel est primordial pour le Dr Bedwani. L'écoute et l'ouverture à l'autre sont essentielles. Pour lui, oeuvrer en médecine signifie depuis toujours aller à la rencontre de la personne malade. Ce médecin-là écoute avec son coeur tout autant qu'avec sa science. Tout cela le prédisposait à tomber en amour avec la psychiatrie, ce qui arriva effectivement. Il débute donc sa résidence en psychiatrie à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Ses stages ont eu lieu au pavillon Albert-Prévost de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal et à l'hôpital Ste-Justine.

Une fois sa résidence en psychiatrie terminée, il choisit le pavillon Albert-Prévost comme lieu de pratique. « Lorsque je me suis joint à l'équipe en place, dit le Dr Bedwani, cet endroit avait une vocation à la fois psychanalytique et communautaire. Ici, il y avait davantage d'espace pour le patient. Le rythme respectait le patient et l'évolution de sa maladie. À cette époque, on pouvait encore prendre le temps. » Au pavillon Albert-Prévost, la clientèle du Dr Bedwani se composait d'adultes et d'enfants. Par la suite, il s'est consacré à la psychiatrie de l'adolescence.

Les jeunes suicidaires

L'une des dures réalités auxquelles a rapidement été confronté le Dr Bedwani, c'est celle du suicide chez les jeunes. « Au Québec, le nombre de suicides a monté en flèche au cours de la dernière décennie. Des cris d'alarme ont été lancés par des confrères éprouvés par le suicide de leurs jeunes. Des problèmes sont survenus dans des centres d'accueil, qui ont démontré l'importance de se pencher sur cette situation. J'ai voulu faire quelque chose, m'impliquer vraiment. Avec mes collègues pédopsychiatres, des pistes de solution ont été élaborées.

« Il est clair que l'on ne songe pas à se suicider juste pour le plaisir, mentionne le Dr Bedwani. Lorsqu'on en arrive là, c'est que l'on souffre beaucoup. C'est par ce biais que nous abordons les jeunes suicidaires, en les invitant à trouver une solution autre à leur souffrance. Nous ne considérons pas le suicide comme un aboutissement, mais bien comme un moyen que le jeune se donne de sortir de la situation où il si malheureux. Nous invitons le jeune à nommer sa souffrance, à l'identifier clairement et précisément. Nous étudions avec lui quels autres moyens sont à sa disposition. La plupart du temps, ces jeunes ne savent pas qui ils sont. Ils ont une piètre image d'eux-mêmes. Il se sentent perdus par rapport à leurs points de repère. Il y a quatre fois plus de garçons qui se suicident que de filles, ceci parce qu'ils ne savent qu'ils peuvent dire leur souffrance. Alors, ils s'enfoncent toujours davantage. »

Un des projets élaborés par le Dr Bedwani pourra, une fois mené à terme, changer la perspective thérapeutique en matière de suicide. Il s'agit d'une recherche-action, avec un groupe de l'Université du Québec à Trois-Rivières, sur la problématique du suicide. Ce projet, qui se caractérise par son innovation, préconise que chacun fasse son bout de chemin afin d'aider un jeune suicidaire. Tout ne repose plus sur les épaules d'une seule personne. Trois conditions sont à la base de ce projet : la reconnaissance du potentiel de chacun des partenaires, l'existence de rapports ouverts entre ceux-ci et l'adoption d'objectifs communs, concrets et réalistes.

La recherche-action se déroule à l'école Curé-Antoine Labelle et vise les jeunes suicidaires. Le projet a débuté il y a quelque deux ans et se terminera bientôt. « C'est peut-être la première fois où l'on implique tout le monde et où on ne se confine pas à notre "rôle'' de médecins qui nous dicte de poser absolument un acte médical pour traiter la cause qui mène au suicide. Prenons, par exemple, la dépression menant au suicide. Il peut être nécessaire de prescrire des antidépresseurs. Là où on fait fausse route, c'est si l'on en prescrit à tous sans se préoccuper si cela est pertinent pour la personne que l'on soigne. Il faut être à même de discerner si une action autre que la médication serait davantage bénéfique pour venir en aide à ce jeune suicidaire en particulier. Je crois que pour que notre action porte fruit véritablement, elle doit prendre en considération les divers niveaux d'intervention. Si on exclut la dimension psychosociale, je crois que l'on fait une grave erreur. C'est ensemble qu'il faut agir. »

Au-delà des protocoles, des algorithmes, des plans d'intervention généraux - élaborés entre autres par le Dr Bedwani, se situe l'approche personnalisée auprès des jeunes suicidaires. Sans cette approche, croit le Dr Bedwani, l'intervention médicale est non avenue. Bien sûr, cela implique que l'on prenne le temps d'écouter ce que ces jeunes ont à dire, chacun d'entre eux puisque leur histoire leur est unique. Et le temps se rapproche malheureusement d'une donnée comptable dans le système de santé actuel. « Aujourd'hui, en psychiatrie, comme partout ailleurs, il faut "vendre'' nos interventions, justifier le pourquoi de celles-ci en terme de rentabilité. Il faut utiliser le langage économique des décideurs gouvernementaux sans quoi on nous dit que nous sommes des pelleteux de nuages. Il faut constamment démontrer le bien-fondé de nos décisions; et cela doit se traduire en chiffres, en statistiques. Tout cela est essoufflant. Il en va de même à tous les niveaux du système de la santé. En psychiatrie, ça se discute d'autant que les effets concrets de notre action sont plus difficiles à cerner . »

Le Dr Bedwani envisage pour l'avenir de consolider les acquis tant auprès des jeunes suicidaires que de la détection précoce des maladies psychiatriques chez les adolescents. Il veut développer la recherche également, ce qui n'est pas facile à l'heure actuelle. Il faut aussi penser à assurer une relève. Au pavillon Albert-Prévost, une lourde menace plane malgré tous les progrès réalisés. L'institution fait face à un sérieux problème de relève en psychiatrie. Beaucoup des psychiatres qui y pratiquent à l'heure actuelle sont âgés de 60 ans et plus. « La situation est préoccupante », confirme le Dr Bedwani.

De voyages et de joie de vivre

Le Dr Bedwani a deux garçons, âgés respectivement de 24 ans et de 22 ans, qui sont eux aussi des bâtisseurs en devenir. L'aîné est ingénieur informatique et le cadet étudie à l'École Polytechnique. Dans ses rares temps libres, le Dr Bedwani aime voyager. Il revient justement du Costa Rica. Il a déjà fait la traversée de l'Afrique. Il aime les randonnées en montagne; parcourir à pied une vingtaine de kilomètres par jour ne l'incommode pas du tout. Amateur de photographie, il s'intéresse à l'ornithologie et à la nature en général. Il conserve toujours le goût de l'aventure et de la découverte.]