Le Dr Jean-Philippe Mercier
Parution: mars 2002

Un chef de file en radio-oncologie
par Danielle Lapointe


Depuis plus de trente ans, le Dr Jean-Philippe Mercier apporte sa contribution au développement du département de radio-oncologie de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. Un nouveau pavillon en radio-oncologie a été inauguré en 1996 (au coût de 28 millions $), ce qui a permis de quintupler la superficie du département et de se doter d'équipements de pointe. Quand le Dr Mercier est arrivé, l'hôpital ne disposait que de deux appareils au cobalt. On y traitait environ 450 patients par année. Le département compte aujourd'hui sept appareils pour une population de quelque 4 000 patients. On espère bientôt avoir dix appareils au cobalt. Le gouvernement a donné son aval et le processus est enclenché. Le département de radio-oncologie de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont connaît une affluence considérable de patients provenant de tous les coins du Québec. Cet hôpital est le centre de référence pour l'ensemble du Québec concernant la transplantation de la moelle osseuse et les sarcomes des tissus mous.

Le Dr Mercier oeuvre depuis bientôt treize ans comme chef du département de radio-oncologie de Maisonneuve-Rosemont. Il assume cette responsabilité en plus de traiter une vaste clientèle. Même durant l'heure du dîner, le Dr Mercier demeure à son poste pour aider les gens parce qu'il n'y a personne d'autre pour le faire. Très souvent, il est encore là tard le soir parce qu'il s'inquiète de l'état d'un patient ou qu'il faut poursuivre des traitements qui sauveront la vie d'une personne.


Le Dr Jean-Philippe Mercier

On sait qu'il manque cruellement de radio-oncologues au Québec. Avec seulement sept médecins au département de Maisonneuve-Rosemont, la tâche est très lourde. Réussir à tenir le coup relève parfois du miracle. Le Dr Mercier considère important de prendre le temps de communiquer avec son patient, d'écouter ce qu'il a à dire et de répondre à toutes ses questions, tant au sujet du cancer même que des traitements possibles et aussi de la mort. Cela requiert évidemment que l'on prenne le temps.

« Le manque de médecins et d'équipements médicaux pèse lourdement sur la santé de la population. Un patient qui est admis au département de radio-oncologie est très bien traité et reçoit des soins de qualité, cela ne fait aucun doute. Mais encore faut-il qu'il soit admis. Nous ne pouvons traiter davantage de patients que nous le permettent les ressources disponibles », dit le Dr Mercier. Le phénomène s'étend à la grandeur de la province. La solution préconisée par le gouvernement pour contrer la pénurie de ressources en radio-oncologie, c'est d'envoyer les gens se faire soigner aux États-Unis, et ce, aux frais de l'État québécois.

« Cette situation découle du fait que le gouvernement a laissé traîné les affaires pendant des années, poursuit le Dr Mercier. Nos décideurs réagissent aux crises. Il y a cinq, six ans, nous les avions prévenus que se pointaient de sérieux problèmes en radio-oncologie. Nous leur avions mentionné qu'à Maisonneuve-Rosemont, il nous fallait un minimum de dix appareils au cobalt pour traiter les patients. Un comité a statué que six appareils suffiraient et que même, il était presque dangereux d'en avoir davantage. Le temps nous a donné raison. Ils nous accordent maintenant trois appareils supplémentaires (nous en aurons dix en tout). Nous devons donc maintenant reconstruire pour accueillir ces nouveaux appareils. Tout se fait à la pièce, de crise en crise. En radio-oncologie, cette situation aurait pu être évitée. Les médecins avaient informé le gouvernement des besoins criants qui existaient, mais celui-ci a fait la sourde oreille. »

Selon le Dr Mercier, depuis peu, un nouvel état d'esprit est perceptible. « Actuellement, le gouvernement semble vouloir adopter les mesures préconisées par le nouveau comité provincial qui traite d'oncologie. C'est la première fois, depuis presque trente ans, qu'on semble prévoir au lieu de réagir aux situations de crise, qu'on mise sur l'action. C'est quand même bon signe. »


"Actuellement, le gouvernement semble vouloir adopter les mesures préconisées par le nouveau comité provincial qui traite d'oncologie. C'est la première fois, depuis presque trente ans, qu'on semble prévoir au lieu de réagir aux situations de crise, qu'on mise sur l'action. C'est quand même bon signe."
- Dr Jean-Philippe Mercier

Peut-être que le fait d'avoir été obligé de faire traiter des patients aux États-Unis - avec les conséquences que cette mesure a entraînées - a fait réfléchir le gouvernement. On a vu plus de mille patients au cours d'une seule année être dirigés vers les États-Unis pour obtenir des soins. « C'est beaucoup, souligne le Dr Mercier. Il en coûte entre 12 000 $ et 15 000 $ pour se faire traiter aux États-Unis alors qu'il en coûte environ 2 000 $ au Québec. Cela représente des millions de dollars qui auraient pu être investis ici au Québec. »

Avec dix appareils au cobalt, le Dr Mercier pense qu'on pourra être en mesure de traiter à peu près tous les malades nécessitant des soins en oncologie à Maisonneuve-Rosemont et d'éviter ainsi les listes d'attente. « Pour la thérapie adjuvante du cancer du sein, l'attente est actuellement de 2 à 3 mois. Les patients qui souffrent d'un cancer de la prostate peuvent attendre 4, 5 et même 6 mois avant de se faire traiter. À ce jour, il y a 450 patients sur la liste d'attente. Si le gouvernement ne se décide pas à nous fournir rapidement ce qui est essentiel, les listes d'attente risquent de recommencer à augmenter rapidement. »

La prévalence du cancer à la hausse

La tâche est d'autant plus lourde que la prévalence du cancer est à la hausse. On note une augmentation de presque 50 % des cancers depuis trente ans, sinon plus. On remarque également une augmentation très marquée de certaines formes de cancer chez les jeunes, une augmentation surprenante des lymphomes. On suspecte l'exposition aux pesticides, herbicides et insecticides, entre autres, comme cause de ces cancers. Des cancers reliés à l'environnement probablement et à l'alimentation (par extension).

Depuis quelques années, la répartition du cancer s'est modifiée. « Le cancer de l'estomac diminue un peu partout en Amérique, mentionne le Dr Mercier. Les gens s'alimentent mieux. On note aussi une baisse du cancer du col utérin chez la femme grâce à la prévention. Par contre, le cancer du poumon chez la femme est à la hausse de façon alarmante. Alors que ce cancer ne touchait à 97 % que les hommes il y a une trentaine d'années, il est aujourd'hui la cause première de décès par cancer chez la femme. »

Un chemin déjà tracé

Le Dr Mercier a débuté son cours de médecine à la Faculté de l'Université Laval en septembre 1961, après avoir complété son cours classique au Séminaire de Québec. Son idée était déjà faite depuis longtemps. Beaucoup de proches parents et des amis de ceux-ci oeuvraient déjà en médecine. « Quelques personnes ont cru que je m'inscrirais à la faculté des lettres, mentionne le Dr Mercier. Mais je suis davantage pragmatique que littéraire. » Pour lui, la médecine représentait une profession humaniste. Ce n'était pas l'aspect scientifique qui l'attirait le plus. « Au début des années 1960, dit le Dr Mercier, la médecine était beaucoup moins scientifique qu'aujourd'hui. Le médecin développait un deuxième sens, une intuition, une écoute qui colorait sa pratique. Aujourd'hui, on se repose davantage sur une batterie de tests, d'examens de laboratoire, d'imagerie. On s'approche moins du malade qu'auparavant. L'imagerie, c'est important, mais il ne faut pas que ce soit un but en soi. Il faut qu'elle soit complémentaire, qu'elle aide à confirmer un diagnostic et non qu'elle remplace l'approche clinique. »

Comme le Dr Mercier préférait travailler dans un milieu hospitalier, il a opté pour des études de spécialité. Il a choisi dans un premier temps de parfaire sa formation en médecine interne, sachant que ce choix lui ouvrirait les portes sur plusieurs possibilités. Il a découvert la radio-oncologie lors d'un stage d'une semaine à l'Hôtel-Dieu de Québec, où il faisait sa résidence. Au Québec, cette science était embryonnaire à cette époque. Le Dr Mercier a donc décidé de parfaire sa formation en Angleterre, pays qui jouissait d'une renommée mondiale en la matière. Il s'est ainsi rendu, en juillet 1967, au Royal Marsden à Londres. On assistait aux débuts de la chimiothérapie. L'Angleterre figurait en tête. On s'initiait à l'irradiation pour traiter la maladie de Hodgkin, les tumeurs cérébrales, les tumeurs de l'hypophyse... Ces traitements nouveaux avaient cours principalement en Europe et très peu en Amérique.

Durant son séjour en Angleterre, le Dr Mercier s'est spécialisé dans le traitement des tumeurs ORL. Il y a poursuivi sa résidence pendant deux ans et demi. Il a adoré le milieu anglais. Il a également effectué deux voyages d'étude, l'un à Paris et l'autre à Rome. À l'institut Guy-Favreau, il est allé parfaire ses connaissances en oncologie ORL ainsi qu'en curithérapie, tandis qu'à l'Université de Rome, il s'est initié à de nombreuses pathologies.

Mélomane et amateur de théâtre, le Dr Mercier a été séduit par la vieille Europe. La musique occupe une place toute spéciale dans sa vie. Pendant son cours classique, il a pris des cours de violon et de piano. Jeune étudiant en médecine, il a fait partie de la chorale de l'Université Laval, qui présentait des concerts avec l'Orchestre symphonique de Québec au Palais Montcalm de Québec entre autres. Encore aujourd'hui, il joue de la musique de chambre avec des amis.

Une carrière bien remplie à Maisonneuve-Rosemont

En 1970, à l'invitation du Dr René Robillard, le Dr Mercier s'est joint à l'équipe du département de radio-oncologie de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. Le Dr Mercier a eu le privilège de voir naître littéralement la radio-oncologie. Lorsqu'il a débuté en médecine, la médecine nucléaire n'existait point, ni la résonance magnétique, pas plus que l'échographie ou la tomodensitométrie. L'hématologie commençait à peine à se développer. Le Dr Mercier a été témoin de l'implantation de toutes ces technologies et de la progression de la radio-oncologie.

« Aujourd'hui, dit-il, nous sommes capables de traiter de toutes petites lésions et de ne pas abîmer autant de tissus sains. La précision des appareils s'est améliorée énormément. Il y a trente ans, les appareils étaient quand même assez bien construits, mais la précision était au centimètre près, tandis qu'aujourd'hui elle est au millimètre près. Cela permet de traiter les cancers à des doses plus élevées sans qu'il y ait d'effets secondaires notables sur les tissus environnants. La chimiothérapie couplée à la radiothérapie est utilisée pour les cancers du rectum, de l'oesophage, ORL et du col utérin. L'on obtient aujourd'hui de meilleurs résultats. Les traitements sont plus difficiles par contre.»

Le Dr Mercier a également été l'un des pionniers, avec le Dr Poisson de l'hôpital Saint-Luc, du traitement du cancer du sein par segmentation, ce qui permet d'éviter l'ablation totale. « Le Canada était très en avance sur le reste de l'Amérique en ce qui concerne le traitement du cancer du sein. Dans les années 1973-74, il a été difficile de faire accepter cette façon de faire; mais maintenant, c'est le traitement qui prédomine partout. Avec un recul de presque trente ans, dit le Dr Mercier, on sait que c'est un très bon traitement, qu'il n'y a pas plus de récidives et peut-être moins qu'avec une résection totale, que la survie est excellente. Et les femmes peuvent conserver leurs seins. Celles-ci ont d'ailleurs tendance à consulter plus tôt sachant cela. Actuellement, lorsque le traitement commence dès les stades précoces du cancer, ce sont 95 à 97 % des femmes traitées qui sont encore en vie dix ans après l'intervention. »

La radio-oncologie n'est pas qu'affaire de technologie; loin de là. L'humanisme y occupe une place prépondérante. Savoir quoi dire au patient est très important en oncologie. Le Dr Mercier considère que peu importe le pronostic, il faut savoir dire la vérité au patient. « Il ne faut jamais mentir. Si l'on sait qu'un traitement sera difficile, il faut le dire. Les patients apprécient cette franchise. Ils savent à quoi s'en tenir et cela les aide à passer au travers. Il est important de bien expliquer ce qui va se passer et, si nécessaire, rappeler en cours de traitement qu'on leur avait dit que ce ne serait pas facile.

« Il faut être franc également quand le diagnostic est défavorable, ajoute le Dr Mercier. Certains médecins n'en sont pas capables. Pourtant, il faut éviter de donner de faux espoirs. Tout est dans la façon. Quelquefois, on explique davantage la situation à la famille qu'au malade lui-même. Mais l'idéal est que le patient sache ce qu'il en est. Il faut lui donner l'opportunité de se préparer à la fin qui est proche. Certains patients ont laissé des choses en suspens qu'ils souhaitent d'abord régler. C'est ce qui est le plus difficile dans ma pratique professionnelle. Auparavant, je traitais des jeunes, des enfants, et c'était encore plus difficile. » Le Dr Mercier insiste sur l'importance de l'équipe multidisciplinaire en oncologie. Le soutien de travailleurs sociaux et de psychiatres spécialisés en oncologie, entre autres, est inestimable. Il s'agit d'un véritable travail d'équipe. »

La radio-oncologie est une spécialité qui est appelée à se développer encore davantage, croit le Dr Mercier. « Avec les nouvelles technologies, nous réussirons à traiter les tumeurs au maximum de la dose tout en protégeant le plus possible les tissus sains. La médecine génétique devrait aussi nous aider considérablement, souligne le Dr Mercier. Le traitement génétique par des radio-isotopes est appelé à devenir un champ de spécialisation de la radio-oncologie. Actuellement, on traite déjà des cancers de la thyroïde avec de l'iode radioactif. Probablement que dans quelques années, on pourra traiter d'autres types de cancer de la même manière. On a déjà commencé à traiter des lymphomes avec des anticorps monoclonaux marqués avec des substances radioactives. Des anticorps porteurs de substances radioactives iront détruire par radiothérapie des cellules cancéreuses ciblées. En ce sens, l'avenir est prometteur. » ]