Mot du président
Parution: mars 2002

Au cours des années 1970, le corps médical américain s'est de plus en plus préoccupé des problèmes de santé rencontrés parmi ses membres. Lors du congrès annuel de l'Association médicale américaine, en 1975, le thème de la santé des médecins fut ouvertement abordé et des plans d'action concrets en découlèrent.

Témoignage décisif d'une star

Au Québec, de 1975 à 1985, le sujet refait surface périodiquement jusqu'à l'assemblée annuelle du Collège des médecins du Québec de 1985. Cette année-là, la santé des médecins devient le propos central. Un conférencier invité traite spécifiquement de ce sujet. Il s'agit d'un médecin canadien venu parfaire sa formation au Québec avant de retourner pratiquer dans une autre province canadienne, puis aux États-Unis. Aujourd'hui, il vient en aide aux médecins américains en difficulté.

Ce conférencier est un anesthésiste de grande réputation qui a occupé les postes les plus prestigieux au sein de sa spécialité. Il a été directeur de département, président de multiples organisations, dont l'Association médicale canadienne, et il a dirigé des jurys. Un jour, convoqué à une réunion (il s'attend à ce qu'on lui propose le poste de doyen), il se retrouve sur le banc des accusés. À ce moment de sa présentation, le conférencier laisse de côté son texte et explique à l'auditoire que son problème de consommation de drogues vient d'être démasqué, qu'on lui demande de suspendre ses activités pour subir une évaluation en psychiatrie.

Il a accepté l'invitation du Collège des médecins du Québec à raconter sa propre histoire, sa propre descente aux enfers et son départ du pays. Depuis, il vit à Atlanta et s'occupe d'un programme qui vient en aide à un grand nombre de médecins, de pharmaciens, de dentistes et d'infirmières. Les données de l'époque indiquaient qu'un médecin sur sept ou huit en Amérique du Nord présentait des problèmes majeurs d'alcoolisme ou de toxicomanie.

« L'effet est saisissant, me raconte le Dr André Lapierre. L'émotion est palpable, mais surtout, l'intensité du choc provoqué par ce témoignage touche non seulement l'auditoire, mais l'ensemble de la communauté médicale. » Le président du comité des services de l'AMLFC, en 1987, le Dr Claude Thibeault, rappelle comment il en est venu à approcher les deux Fédérations (omnipraticiens et spécialistes) en vue d'établir un programme d'aide aux médecins québécois. Dans cette foulée, le Collège des médecins du Québec s'associe au groupe et délègue le Dr Lapierre, dont l'expérience dans ce domaine fait école depuis belle lurette.

Une équipe de médecins québécois dévoués

Le Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ), fondé en février 1990, est un organisme à but non lucratif ayant une identité propre. Il est presque entièrement financé par l'Association des médecins de langue française du Canada, le Collège des médecins du Québec, la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, la Fédération des médecins spécialistes du Québec et la Fédération des médecins résidents du Québec. Un conseil d'administration, présidé par le Dr Claude Thibeault, décide des orientations du Programme, établit ses politiques, dresse son budget et s'assure de sa saine gestion. Le bon fonctionnement du Programme est possible grâce à une équipe de médecins dévoués, dirigée par le Dr Lapierre. Le Programme est le symbole par excellence de l'entraide entre les médecins. Le volet stratégique de l'aide aux résidents relève du Dr Marie-Claude Raymond, qui se caractérise par « une douce fermeté », comme elle le précise elle-même.

Les besoins croissants des jeunes et des moins jeunes

L'épuisement et le découragement frappent sournoisement, même ceux et celles qui semblent avoir très bien réussi dans la vie. De plus en plus de médecins consultent pour des états de fatigue physique, émotionnelle et intellectuelle susceptibles d'engendrer des sentiments d'impuissance et de désespoir et de mener à une attitude négative, autant vis-à-vis d'eux-mêmes que de leur travail, de la vie, des gens et des patients.

Le nombre d'étudiants et de résidents qui consultent croît également. De nombreux déchirements les assaillent et ils en viennent souvent à remettre en question leur avenir, même comme médecins. Il est d'une importance capitale d'être en mesure de soutenir cette génération montante appelée à assurer la relève.

Rapidement, au cours des années, les médecins ont accepté de consulter davantage de façon volontaire pour des problèmes liés au mal de vivre, aux écueils de l'exercice de leur profession, à l'épuisement, au découragement, à la dépression ou encore à de multiples embûches découlant de l'alcoolisme et de la toxicomanie.

Participation volontaire

Au début des années 2000, plus de 80 % des médecins suivis au Programme d'aide aux médecins du Québec ont joint volontairement le Programme, davantage pour des problèmes de santé mentale au sens large (79,6 %) que pour des problèmes d'alcoolisme, d'abus de médicaments ou de toxicomanie (17,7 %). Depuis les débuts du PAMQ, la moyenne d'âge des médecins suivis se situe dans la quarantaine.

Le budget est d'environ 160 000 $ alors qu'il devrait s'élever à au moins 400 000 $ pour rendre effectifs des programmes de sensibilisation et de prévention et assurer un suivi périodique plus adéquat. Malheureusement, tout cela est freiné par la croissance des besoins.

Au cours de la dernière année, la demande a crû de 14,3 %. Le PAMQ doit faire face à un élargissement des motifs de demande d'aide, à une augmentation du nombre de cas urgents, incluant des menaces de suicide, à un alourdissement des cas et à une demande accrue de type juridique. On souhaite qu'il y ait plus de médecins-intervenants au Programme, car le processus de prise en charge et de suivi est lourd et complexe. Le Québec est si vaste qu'il faudrait établir des réseaux locaux avec des ressources sur place, que les médecins connaissent et en lesquels - surtout - ils ont confiance. Il devient impératif d'informer et de former davantage. Actuellement, le Dr Lapierre donne des cours à l'Université de Montréal et à l'Université Laval. Il ne peut cependant tout faire. Divers dirigeants devraient être sensibilisés à cette problématique : les présidents des CMDP, les DSP, les chefs de département, etc.

La Fondation Médecins du Québec

Face à cette hausse des besoins, la Fondation Médecins du Québec est née. Cette fondation est basée sur la générosité volontaire du groupe médical, désireux de répondre aux appels au secours de certains de ses membres qui se retrouvent en mauvaise posture. Un geste de soutien à la profession médicale. À l'instar de ce conférencier auquel il a été fait allusion, nul ne peut prétendre qu'il n'aura jamais besoin d'une telle aide. Saurons-nous entendre les cris de détresse de nos confrères ? Et saurons-nous assurer la relève de ces pionniers de la première heure qui - dans la discrétion, le dévouement et avec une disponibilité remarquable - ont souvent été la seule lueur au coeur du désespoir ?]

Jean Léveillé, MD