Le Dr Rolla Hraïbeh
Parution: mars 2002

De la guerre au Liban à la guerre des urgences
par Danielle Lapointe


Le Dr Rolla Hraïbeh est urgentologue à Urgences-Santé et à l'hôpital Charles-LeMoyne. Comme partout ailleurs, elle doit faire avec le virage ambulatoire et ce qui en découle : l'engorgement de l'urgence, la fermeture de lits, les coupures financières et de personnel. De plus, comme beaucoup de gens n'arrivent pas à avoir de médecin de famille, ils consultent à l'urgence, ce qui alourdit d'autant la tâche des urgentologues.

« La désinstitutionnalisation, le vieillissement de la population et le manque de places dans les centres d'accueil sont aussi des facteurs aggravants. Le problème de l'engorgement des urgences en est un de manque de ressources, mais aussi d'une clientèle qui normalement devrait consulter ailleurs qu'à l'urgence. Pensons entre autres aux personnes âgées en attente de placement, que les familles n'arrivent plus à prendre en charge et qui, à bout de souffle, viennent les mener à la salle d'urgence. Le problème de l'engorgement en est surtout un d'hospitalisation. Il n'y a pas suffisamment de personnel infirmier pour prendre en charge ces patients-là. Les urgentologues font de moins en moins de la médecine d'urgence et de plus en plus de la gestion de crise. C'en est au point où il arrive que nous devions attendre une heure et demie avant d'examiner un nouveau patient faute de local pour le recevoir. C'est absurde et frustrant. Nous ne pouvons que déplorer ce qui se passe. »


Le Dr Rolla Hraïbeh

Le Dr Hraïbeh se demande bien comment y changer quoi que ce soit. « L'été dernier, nous avions constamment plus de 50 patients à l'urgence alors que notre capacité d'accueil est de 35 personnes. Or, peu importe la situation actuelle, au point de vue de la loi nous demeurons responsables des soins donnés aux patients. Il nous a été suggéré de nous protéger en démontrant que nous avions informé les dirigeants de l'hôpital de ce qu'il en est. Nous avons donc signé - presque quotidiennement - des pétitions que nous avons envoyées aux administrateurs. Que peut-on faire de plus? Est-ce que la population accepterait que les médecins démissionnent en bloc en signe de protestation? Je ne le crois pas. Les gens n'acceptent pas des manifestations de ce genre. Nos organisations médicales non plus. Alors, doit-on continuer à travailler dans ces conditions au risque de voir la santé des gens se détériorer et d'être l'objet de poursuites en cas d'incidents regrettables? Si nous continuons malgré tout, c'est que nous aimons vraiment la médecine d'urgence et que nous considérons qu'elle est essentielle pour la population. »


"Si nous continuons malgré tout, c'est que nous aimons vraiment la médecine d'urgence et que nous considérons qu'elle est essentielle pour la population."
- Dr Rolla Hraïbeh

L'embauche de personnel infirmier pose également problème. « En fait, il n'y a plus de personnel infirmier à embaucher, dit le Dr Hraïbeh. Il y a eu des mises à la retraite massives et, d'autre part, la relève n'est pas assurée. Chaque jour, on se demande ce qui nous attend. Les gens nous souhaitent bonne chance. Mais que voulez-vous qu'on y fasse? Nous n'avons d'autre choix que de recevoir un patient à la fois. C'est difficile pour nous de voir tous ces gens malades, alités dans les corridors. Leur dignité n'est pas respectée. »

Guerre et bombardements

Rolla Hraïbeh est native de Beyrouth, au Liban, déjà connue comme étant la perle de l'Orient. Le Liban est la Phénicie d'autrefois, pays de navigateurs marchands ouvert sur le monde. La population libanaise a vécu sous le protectorat français pendant les vingt premières années du 20e siècle, ce qui a laissé une empreinte culturelle très importante dans le pays. Les universités de Beyrouth sont réputées pour la qualité de leur enseignement et aussi pour leur ouverture sur l'Occident. Une université est parrainée par la France. Il existe également une université américaine à Beyrouth.

Durant quatre ans, Rolla Hraïbeh a vécu une guerre politico-religieuse et économique fratricide. C'était en 1975. « Nous étions appelés à remettre en question toutes les valeurs qu'on avait voulu nous inculquer jusque-là, dit-elle. La vie n'avait plus le même sens. On pouvait partir pour l'école le matin, revenir à la maison le soir et avoir perdu des membres de la famille, des amis. En temps de guerre, la vie humaine n'a plus la même valeur, est-on forcé de constater. On en vient à ne plus croire ce que l'on entend et on devient très sceptique quant à l'action des différents organismes humanitaires, à la religion et à la politique. » Le Dr Hraïbeh a aussi côtoyé les camps de réfugiés palestiniens et elle déplore l'indifférence des pays et des peuples face à cette situation indigne des droits de l'Homme.

Rolla Hraïbeh a assisté à cette guerre qui mettait en opposition différentes factions militaires au Liban. Il y a eu des démêlés avec les Syriens. Les Israéliens ont envahi le pays pendant un certain temps. La guerre civile s'est littéralement transformée en guerre fratricide à certains moments. Le conflit touchait les maronites, les orthodoxes, les musulmans, les shiïtes. Il était difficile de savoir qui se battait contre qui. Le Liban a été bombardé à de nombreuses reprises qui par les Israéliens, qui par les Syriens, qui par les Américains. La torture était vécue au quotidien. « Des milliers de Libanais sont encore portés disparus, souligne le Dr Hraïbeh. Nous avons assisté à des situations plus scandaleuses les unes que les autres. Des gens se faisaient enlever selon ce qui était indiqué sur leur carte d'identité, sur laquelle figurait la mention de leur religion. Grandir dans un tel climat n'est pas banal. Ce revirement était d'autant plus difficile à accepter que durant les dix premières années de ma vie, on m'avait inculqué le sens de la justice et du patriotisme. Dans les rues, les filles combattaient auprès des hommes. Nous les admirions. Nous étions des enfants. Ces gens nous défendaient et nous assuraient que nous allions être protégés. Nous idéalisions ces jeunes guerriers. »

Elle voulait être chirurgienne

Ce qui a incité Rolla Hraïbeh à choisir la médecine a justement été cette guerre au Liban. Elle a pris cette décision à l'âge de 15 ans. Elle séjournait alors au Québec, car son père, qui était diplomate, y avait été délégué. Elle a entrepris des études de médecine à l'Université Laval, à Québec. « Il fallait pouvoir aider les gens, dit-elle. Il fallait pouvoir faire quelque chose, contribuer d'une certaine façon à améliorer le sort du monde, de tous ces gens qui étaient tués autour de nous, au quotidien. C'est également la raison pour laquelle j'ai choisi, à l'époque, la chirurgie. »

Sa résidence en chirurgie s'est déroulée principalement à l'hôpital Saint-François d'Assise. Au fil de sa formation, le Dr Hraïbeh a réalisé que la chirurgie n'était peut-être pas sa voie. D'abord, elle souhaitait voyager. De plus, la pratique chirurgicale prenait une tout autre dimension avec les coupures budgétaires, la fermeture de salles d'opération, les importantes listes d'attente. « C'est clair, en optant pour la chirurgie, c'est que je voulais opérer. Mais ça devenait pratiquement un rêve inaccessible. » En troisième année de résidence, le Dr Hraïbeh renonce à l'idée de devenir chirurgienne.

Cette décision, elle l'a mûrie pendant deux ans. C'est sans regrets qu'elle a tourné la page. D'autres projets se profilaient déjà. Elle voulait acquérir une formation qui lui permette de travailler pour Médecins sans frontières et ainsi aller exercer la médecine dans les pays en développement. Elle souhaitait prendre des cours d'espagnol et d'allemand. Inscrite à un cours de pilotage, c'est là qu'elle rencontre celui qui allait devenir son mari. Il était venu de France en vue de recevoir une formation de pilote commercial. Changement de plan donc pour le Dr Hraïbeh.

En 1991, elle débute sa pratique médicale au MédiClub du Sanctuaire à temps partiel. Elle est aussi médecin à l'urgence de l'hôpital Sainte-Jeanne-d'Arc, assiste en bloc opératoire et occupe les même fonctions à l'hôpital Charles-LeMoyne. Elle pratique alors comme médecin de famille à la clinique CAMU à Greenfield Park. En 1996, elle débute à Urgences-Santé comme médecin sur la route. « En médecine d'urgence, dit le Dr Hraïbeh, on intervient dans l'immédiat. On fait de la traumatologie, de la réanimation, on pose des gestes chirurgicaux. La médecine d'urgence me permet également beaucoup de flexibilité au niveau des horaires. Comme j'aime voyager, cette liberté de mouvement est très intéressante pour moi. Cela me ramène aussi à la médecine que je voulais faire quand j'étais au Liban. » Si le Dr Hraïbeh n'est pas retournée pratiquer la médecine au Liban - comme c'était son voeu en 1996 -, c'est d'abord dû à des embûches de nature administrative. La situation politique ne s'était pas stabilisée. Depuis s'est ajouté le fait que le Dr Hraïbeh est mère d'une jeune fille de 7 ans et qu'elle ne veut pas l'exposer aux sévices de la guerre.

Urgences-Santé

À Urgences-Santé, le Dr Hraïbeh a occupé différents postes. Elle a été médecin, déléguée de secteur (de mai 1997 à mai 1998), chef du service d'intervention médicale (de 1998 à ce jour), deuxième vice-présidente du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens. Elle a également assumé par intérim, à la demande de ses collègues, la direction des services professionnels et de la qualité des soins. Elle a été au coeur du débat à Urgences-Santé sur la pertinence de maintenir des médecins sur la route. « Les médecins d'Urgences-Santé savent de quoi il en retourne puisqu'à 95 %, ils pratiquent à l'urgence des hôpitaux. Seulement 5 % des médecins à Urgences-Santé ne travaillent pas ou ne travaillent plus dans les salles d'urgence. Ce sont ces mêmes médecins qui reçoivent les gens et qui font les constats quant à l'aide qui aurait pu leur être apportée avant qu'ils n'arrivent à la salle d'urgence, avant que leur condition médicale ne se soit détériorée de façon importante lorsque c'est le cas. Dans les cas d'arrêt cardiaque en particulier, le facteur temps est vital. Si j'arrive au chevet du patient au bout de 3 minutes et que le patient arrive à la salle d'urgence au bout de 15 minutes, comment puis-je être moins efficace chez lui qu'à l'hôpital, sachant que j'ai la même trousse, les mêmes équipements et que je pose les mêmes gestes? »

À l'issue des tractations qui auront duré deux ans à Urgences-Santé, les médecins ont finalement réussi à faire accepter un programme pilote de formation en réanimation avancée. Le Dr Hraïbeh siégera au comité de formation. De cette expérience administrative, le Dr Hraïbeh a tiré une conclusion : « Les médecins ne sont pas formés pour être des gestionnaires. Or, la gestion de la santé devrait leur être enseignée. Cela devient une nécessité dans le contexte actuel. »

Le Dr Hraïbeh a entrepris une formation en gestion des affaires à l'Université de Sherbrooke. Les autres étudiants qui suivent ce cours sont issus du milieu des affaires. Que pensent-ils de ce qui se passe dans le secteur de la santé? « Ils sont très critiques, dit le Dr Hraïbeh. Ils savent où le bât blesse et proposent des solutions, des solutions de privatisation. Ils ont le réflexe de gens qui gèrent des entreprises privées. »

Le Dr Hraïbeh n'a pas voulu poursuivre une formation en administration de la santé dans le secteur public. « J'ai vu, dit-elle, comment des gens très intelligents peuvent avoir des idées brillantes et comment ces idées ne sont pas retenues dans un système où on a des objectifs financiers et des agendas politiques très serrés. Les gens consacrent des heures et des énergies à des projets qui sont mis sur des tablettes. Tout à coup, un scandale fait la une des journaux; il faut réagir. On ressort alors le vieux projet empoussiéré. Dans le secteur public, on n'est pas habitué à agir de façon préventive. On réagit à la crise une fois qu'elle s'est produite et le plus souvent, il est déjà trop tard.» ]