Le Dr Jean-Charles Patry
Parution: octobre 2001

Étrangers parmi les nomades
Par Danielle Lapointe


"Sous le pont Mirabeau coula la Seine,
Et nos amours,
Faut-il qu'il m'en souvienne,
La joie venait toujours avec la peine."

Guillaume Apollinaire


Madame Esther Ling Patry a concrétisé récemment un rêve vieux de quarante ans, écrire un livre sur l'épopée que son mari, Jean-Charles Patry, et elle-même ont vécue durant les quatre années où ils ont séjourné dans l'Arctique central parmi les Esquimaux. Elle est allée au vrai avec tout son coeur et son âme dans ce livre intitulé Étrangers parmi les nomades. Ces moments de la vie en Arctique, par la magie de l'écriture, sont devenus immortels. Comme le souligne le Dr Jean-Charles Patry : "La maison abandonnée, le musée sont des endroits où meurent les souvenirs. Alors que dans le livre, revivent les souvenirs qui ne veulent pas mourir."


Le Dr Jean-Charles Patry

On découvre, au fil des pages, non seulement une auteure, mais une femme profondément humaine et d'une grande sensibilité. Le mérite de ce livre n'est pas d'illustrer un savoir, mais d'initier à un ordre de connaissances focalisées sur le coeur. Esther Ling Patry a trouvé les mots pour le dire. Des mots empreints d'authenticité et d'émotion. Elle a fait éclater des barrières inconscientes afin de pouvoir livrer au grand jour ses sentiments et ses pensées les plus secrètes. "La rédaction de ce livre m'a permis de devenir une femme de l'époque de mes filles, qui disent ce qu'elles ressentent", souligne Mme Patry. Étrangers parmi les nomades permet une compréhension profonde de la vie de ces peuples des régions polaires, de ces sociétés encore archaïques dans les années 1950, dont la tradition se perpétuait depuis des millénaires, ainsi que de la vie d'un jeune couple parmi les nomades. "Accepter de vivre le défi de l'Arctique souligne Esther Patry dans son livre, c'est beaucoup plus qu'un monde à découvrir. C'est une nouvelle dimension à donner à la religion, c'est l'harmonie réunie des mondes anglophone et francophone venus d'ailleurs."

En plus d'une description détaillée de la réalité des années 1950 dans les territoires nordiques, transparaît au fil des mots, bouleversante, une poésie mystique et transcendante. Madame Patry laissera en héritage une histoire d'amour et de vie. Elle a voulu offrir ce cadeau exceptionnel, en premier lieu à son mari et à ses enfants, dans cette langue française qu'elle aime tant. À ces êtres chers, elle ne pouvait faire n'importe quel cadeau. "Ce livre, souligne le Dr Jean-Charles Patry, m'a permis de redécouvrir ma femme, de nous rapprocher encore plus à la brunante de la vie."

Ce qu'ils ont vécu à Chesterfield Inlet, dans cet univers réfractaire à la vie, joue dans le registre de l'extraordinaire et de l'inoubliable. Les Patry ont découvert, dans ce vaste désert de glace et de rocaille de l'extrême-nord du Canada, un sens profond à la vie allant à l'essentiel. Malgré l'âpreté du climat, au mois de juillet, sur les rocailles, s'épanouissent, délicates, nimbées du soleil arctique, des milliers de minuscules fleurs multicolores qui chantent une psalmodie en hommage à la vie, à sa force et à sa beauté.

Le livre de Mme Patry rend également hommage aux forces de la vie, notamment quand elle relate le terrible accident d'avion dont son mari a été victime en ce mois de janvier 1958. La dernière chose dont le Dr Patry se souvient, avant l'écrasement de l'avion, c'est qu'il touchait l'épaule du pilote norvégien, lui indiquant que l'altimètre chutait abruptement. Puis, plus rien. "Je me suis réveillé étendu sur la glace de la baie d'Hudson, mentionne le Dr Patry, gravement blessé, incapable de bouger, par une température de -35o F." Il s'assoupissait lentement, inexorablement. "De cette expérience arctique, souligne-t-il, de cette nuit où la vie a quasi basculé dans l'éternité, je retiens ceci : la chaleur humaine, sous quelque forme que ce soit, est certainement le plus beau cadeau et le plus grand bonheur que l'être humain puisse avoir sur cette Terre." La pratique médicale du Dr Patry en a été marquée à tout jamais. Les mots "humain" et "humanisme" ont alors pris tout leur sens.

C'est à un jeune officier de la Gendarmerie royale du Canada qui revenait d'une patrouille à Rankin Inlet en traîneaux à chiens que le Dr Patry doit la vie. Cet attelage guida Len vers l'épave de l'avion éventré. Irkotte, son guide, construisit un igloo afin d'abriter du vent les grands blessés, qui ont été mis à l'abri à l'intérieur malgré les gémissements. La mort fait son oeuvre rapidement sur la banquise à ces températures glaciales. Les blessés ont ensuite été ramenés à l'aide d'un Bombardier à l'hôpital de Chesterfield Inlet. Madame Patry accourut au chevet de son mari, qui avait des fractures aux côtes, à la colonne vertébrale et aux deux jambes. Il avait les dents cassées et le visage tuméfié. Un de ses pieds était gelé.

Malgré la sévérité de ses blessures, le Dr Patry voulut soigner les blessés, car il était le seul médecin à l'hôpital. Il a renoncé à la morphine, qui aurait pu lui apporter quelque soulagement, parce qu'il considérait qu'il était de son devoir d'aider les blessés dont on ne savait s'ils avaient des chances de survie. "C'est un miracle, souligne le Dr Patry, qu'il n'y ait pas eu de décès." Sauver des vies, c'est l'essence même d'une profession dont Jean-Charles Patry avait fait l'apprentissage quelques années auparavant. Il n'avait pas encore 30 ans quand cet accident est survenu et il avait la vie devant lui.

Un noble idéal

Le Dr Jean-Charles Patry, natif de Victoriaville, a fait son cours classique avant de s'inscrire à l'Université Laval à Québec. Il a pu ainsi apprivoiser la philosophie grecque si riche des leçons du passé et féconde des plus hautes inspirations et des plus nobles idéaux. Alors qu'il était en rhétorique, il choisit la médecine, comme une vingtaine d'autres étudiants de sa classe. Outre la prêtrise, les professions de choix à l'époque étaient la médecine, le droit et le notariat. Les professions de nature économique n'étaient pas aussi bien vues. Le Dr Patry s'est rendu à Charlottetown, à L'Île-du-Prince-Édouard, en dernière année de philosophie, car il avait à coeur de parfaire son anglais.

Le Dr Patry se plaisait à l'université. Son frère était dans la même classe que lui. Deux de ses frères sont devenus médecins d'ailleurs. Le plus jeune est anesthésiste et le plus âgé, chirurgien. Pour le Dr Patry, l'apprentissage de la médecine constituait une véritable passion. Il affirmait que tout le monde devrait faire une première année de médecine. Il a rencontré son épouse, Esther, alors qu'il était en deuxième année. Le premier cadeau qu'il lui ait offert, plutôt que des fleurs ou du chocolat comme il était d'usage, fut un traité d'anatomie. Inutile de dire que Mme Patry n'a pas oublié ce cadeau mémorable. Lors de leur première rencontre, il l'avait amenée à un concert de fanfares. En ce sens, la musique les a rapprochés. Esther avait déjà contribué à la mise sur pied des Jeunesses musicales, à Victoriaville et ailleurs. Comme toutes les filles de son âge, elle a étudié le piano. Au collège, Jean-Charles Patry assistait aux cours d'initiation à la musique symphonique dirigés par le célèbre chef d'orchestre, Wilfrid Pelletier.

Le Dr Patry a toujours eu en tête d'entreprendre une spécialité chirurgicale, mais c'était à la condition de bien des choses. Il fallait des sous. À la fin de ses études de médecine, il pensa un moment se joindre à son frère qui voulait exercer la médecine de famille à Victoriaville, mais le goût de l'aventure l'emporta. Il avait toujours en tête, cependant, ce désir de faire une spécialité un jour ou l'autre. Dans un premier temps, il a voulu se rendre en Afrique avant de s'inscrire en spécialité. Il s'enquiert auprès d'un père oblat qui l'informe plutôt qu'un poste est disponible en Arctique. Le défi lui plaît. Esther accepte de le suivre dans ce périple chez les Esquimaux.

Après un séjour d'une semaine à Brandon et d'une autre à Clear Water Lake, au Manitoba, le Dr Patry et son épouse arrivent à destination à la fin d'août 1954 : Chesterfield Inlet. "Nous n'étions pas conscients de ce que l'avenir nous réservait vraiment", mentionne Mme Patry. Ce qu'on retrouve dans ce territoire, l'été, ce sont des amas de roches, rien d'autre. Pas de montagnes, pas d'arbres, pas de rues. Des Esquimaux s'étaient rassemblés pour assister à l'arrivée de l'avion, parés de couleurs vives, peut-être pour pallier la morosité de la grisaille rocailleuse de l'endroit. Du haut des airs, on pouvait apercevoir le clocher de la chapelle, quelques maisons, l'hôpital, des kayaks, de vieilles tentes d'un jaune délavé et des chiens décharnés parce qu'ils sont très peu nourris durant l'été. "C'était d'une pauvreté inimaginable", souligne Mme Patry.

Si le paysage et le climat rebutent, par contre, les gens sont extrêmement sympathiques et accueillants. Dans un tel environnement, on se serre les coudes et on forme une grande famille. On y retrouve des gens de la FRC, des communications, un commerçant de la baie d'Hudson, des pères oblats et des soeurs grises. Esther a beaucoup apprécié la présence bienveillante de ces dernières, qui dirigeaient l'hôpital, des soeurs francophones de Nicolet. Elles étaient tellement contentes de recevoir un médecin parlant le français. Les neuf médecins précédents étaient anglophones. Les pères eux-mêmes étaient d'excellente compagnie, riches de leur culture européenne ou canadienne. Les Esquimaux, quant à eux, sont des gens très affables, rieurs, des gens heureux de nature et qui ne se cassent pas la tête avec des pacotilles. Ils n'aiment pas trop les longues dissertations, et la seule préoccupation qui compte vraiment pour eux en est une de survie au quotidien.

Le couple Patry s'est établi dans une petite maison préfabriquée où l'alimentation en électricité fluctuait au gré des vents et de l'éolienne. Il n'y avait pas d'eau courante. L'eau était acheminée du lac, situé à un mille environ, par un employé esquimau, Simon, qui la portait sur une planche munie de deux seaux. En hiver, ce sont les blocs de glace qui procuraient de l'eau. Il fallait les découper sur un lac gelé et en faire une provision suffisante. À l'intérieur de la maison, on retrouvait une glacière et un poêle au mazout. Paulina, l'épouse de Simon, aidait Esther dans ses travaux quotidiens.


"Nous n'étions pas conscients de ce que l'avenir nous réservait vraiment."
- Mme Esther Ling Patry

Au début, les Esquimaux ne savaient trop comment percevoir cette jeune femme blanche. Ils prénommaient Esther et Jean-Charles Patry, les docteurs. Quand ils eurent constaté qu'elle n'était pas médecin, son statut est devenu imprécis jusqu'à ce qu'elle donne naissance à son premier enfant. On l'a alors prénommée : la mère de l'enfant du docteur. Pour se rendre accoucher à l'hôpital situé à une douzaine de minutes, Esther a dû marcher sur la moraine et elle arrêtait pour reprendre son souffle quand survenaient les contractions. Madame Patry a eu trois enfants dans le Grand Nord et elle en a eu deux autres par la suite quand le couple est revenu au sud. Son premier accouchement a été très difficile et elle était heureuse de pouvoir compter sur l'aide de son mari, l'unique médecin des lieux.

Les femmes esquimaudes, quant à elles, accouchent dans l'igloo ou dans la tente érigée face à l'hôpital, au cas où il y aurait des complications. Les femmes jouent un rôle très important dans le noyau familial. En outre, en 1950, elles confectionnent les vêtements, sans lesquels les hommes ne pourraient sortir chasser. Elles enseignaient aux plus jeunes comment tanner les peaux de caribou et de phoque, comment confectionner de chauds vêtements. Elles faisaient office d'accoucheuses (le père tendait les mains pour ne pas que l'enfant se fracasse le crâne sur la surface glacée de l'igloo). Ce sont elles aussi qui transmettaient la tradition orale. Quand les vieilles femmes seules sentaient qu'elles devenaient un fardeau pour la famille, elles abandonnaient les traîneaux lors des voyages et se laissaient mourir gelées sur la banquise. Elles suppliaient leurs enfants de les laisser poser ce geste.

En général, la population esquimaude des années 1950 était jeune. La moyenne d'âge des hommes esquimaux d'alors était d'environ 40 ans. Beaucoup d'entre eux décédaient d'accidents survenus lors de voyages de chasse ou de pêche. Le Dr Patry n'a pas eu à traiter de maladies dégénératives du vieillissement. Il n'a eu à soigner ni crises cardiaques, ni hypertension, ni cancer, ni diabète. Les Esquimaux ne connaissaient pas ces maladies, mais souffraient plutôt de tuberculose, de pneumonie, d'otite, de diarrhée, etc. À Chesterfield Inlet, les Esquimaux ne consommaient ni drogue, ni boisson dans les années 1950. Ils étaient généralement en bonne santé.

Mme Esther Ling Patry et le Dr Jean-Charles Patry

À son arrivée, le Dr Patry a dû se procurer différents médicaments. Il y avait quelques sulfamidés, mais pas encore d'antibiotiques à cet endroit. "J'ai demandé des antibiotiques, dit le Dr Patry. Les premières commandes sont arrivées par avion. Quand un Esquimau souffrait d'une otite importante, je lui donnais une piqûre dans la fesse. Un Esquimau m'avait fait ce commentaire : "Comment se fait-il que vous me piquiez dans la fesse pour soigner mes oreilles?" Il a fallu que les missionnaires et les soeurs leur expliquent comment agissait cette nouvelle médication." Les tablettes de la pharmacie étaient garnies de médicaments commandés à partir des listes standardisées du gouvernement fédéral. Une nouvelle table d'opération, un don d'un hôpital du sud, a remplacé la table déjà existante, un an après l'arrivée du Dr Patry. Il avait appris durant son internat les bases de l'anesthésie, de l'extraction dentaire et de la chirurgie. Il a procédé à des appendicectomies, opéré des hernies, des hémorroïdes.

Il se rendit aussi jusqu'au nord de la terre de Baffin pour y soigner les Esquimaux. Des journées entières passées en avion, il en a connues. Dans des missions isolées, il devait donner des soins ou extraire des dents sans électricité, à la lumière d'une lampe de poche. Des pères vivaient même dans des grottes dans ces coins reculés de l'Arctique central. Le Dr Patry a également fait beaucoup de médecine avec l'aide d'un radioamateur afin d'aider les malades en état d'urgence sur les deux rives de la baie d'Hudson.

Le Dr Jean-Charles Patry était à Chesterfield Inlet depuis trois ans et demi quand est survenu l'accident d'avion. Sorti vivant par miracle des débris de l'appareil, mais gravement blessé, il n'était plus possible pour lui de poursuivre son travail comme médecin à Chesterfield Inlet puisqu'il devait circuler avec des béquilles. À l'hôpital De Chesterfield Inlet, on peut retrouver encore aujourd'hui, suspendu au mur, un épigraphe où on y indique la date de construction de l'hôpital (1931), que neuf médecins s'y sont succédés et qu'après un très sérieux accident d'avion, le Dr Patry n'est plus revenu. Et il n'y a plus eu d'autres médecins à l'hôpital de Chesterfiled Inlet.

Au retour, il fallait reprendre contact avec la vie moderne. Les enfants ne connaissaient que les avions, les chiens, la moraine, la banquise, les caribous, les phoques et les morses, la neige et la glace. Ils ont dû s'habituer aux bruits incessants de la grande ville, aux autos et à la température plus chaude du sud. Madame Patry n'était pas habituée non plus à devoir les retenir constamment. Ils parlaient quelque peu le français et l'anglais. Personne ne les comprenait. Ce qui a fait le plus souffrir au retour, c'est la chaleur. Et durant l'hiver, paradoxalement, ça a été le froid. N'étant plus vêtus de peaux de caribou et de bottes en phoque, le froid humide de la ville se faisait sentir.

La chirurgie orthopédique

Après six mois de convalescence, le Dr Patry entreprend une résidence en chirurgie orthopédique à Québec. Quand il obtient son diplôme de spécialiste, on lui offre de pratiquer l'orthopédie à l'Hôtel-Dieu de Québec. En même temps, un poste s'ouvre à l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska, poste qui l'intéresse, d'autant plus que son frère y pratique déjà la chirurgie. En 1962, il fondera le service d'orthopédie de l'hôpital d'Arthabaska. "J'ai opéré autant que j'ai voulu", mentionne le Dr Patry. Encore là, la chirurgie orthopédique l'a passionné. Quand de grands blessés de la route arrivaient à l'hôpital, il comprenait mieux que personne leur détresse et leur souffrance. Il était conscient de la nécessité de calmer la douleur puisque lui-même avait eu tellement mal.

Le Dr Patry a occupé ce poste de 1962 à 1979. Cette expertise cumulée lui a ensuite permis de relever un autre défi, celui de directeur du Bureau d'expertise médicale de la CSST, à Montréal. Responsabilité qui lui apportait aussi une grande satisfaction. Le Dr Patry, qui a pris sa retraite il y a deux ans, aimait la médecine, peu importe le visage qu'elle pouvait revêtir. Les premiers six mois de sa retraite, il les consacra à la lecture et parcourut plus de trente livres. Il a vécu à son rythme pendant que son épouse s'adonnait à la rédaction de son livre, dont le lancement a eu lieu au musée McCord. À Hull, au Musée canadien des civilisations, on lui avait dit alors qu'elle s'apprêtait à écrire : "Votre livre devrait figurer dans les archives nationales. Si on veut obtenir des références sur les Esquimaux des années 1954 à 1958, on saura qu'un livre a été écrit au début des années 2000 par une femme qui a vécu là-bas. On pourra connaître, en le lisant, les maladies qui affligeaient les Esquimaux, la médecine pratiquée à l'époque, le style de vie des Esquimaux et des Blancs dans l'Arctique central. Soyez très près de la vérité. Il faut beaucoup de rigueur." "J'ai voulu relever ce défi, dit Mme Patry. J'ai dû faire beaucoup de recherches. Le livre est né après quatre ans et demi d'un travail qui s'est accompagné d'un grand cheminement personnel."]