Le Dr Abdoulaye Bah
Parution: octobre 2001

Une promesse à sa mère
Par Danielle Lapointe


Le décès de sa mère, qu'il adorait, a constitué un événement déterminant pour le Dr Abdoulaye Bah. Il lui promis, sur son lit de mort, qu'il allait devenir médecin. Il avait à peine 12 ans à l'époque; on était en 1960. Pour lui, cette promesse était sacrée et il n'y avait pas de retour en arrière possible. Il n'a eu dès lors qu'une idée en tête, concrétiser son engagement. Sa promesse a été le début d'un engagement envers lui-même, envers les autres et d'un long cheminement personnel et professionnel. La mort de sa mère lui a donné l'occasion de viser un idéal hautement humaniste, de s'orienter vers une profession axée sur le dévouement et le don de soi. Il s'est abandonné à cette mission qui allait le mener jusqu'au Québec quelques années plus tard. Le Dr Bah fait partie d'une famille de douze enfants.


Le Dr Abdoulaye Bah

Natif de la Guinée, le Dr Bah est issu d'une société bien différente de la nôtre. Dans la culture africaine, on croit que tout est lié et interdépendant. La vision des rythmes, des cycles. Dans ce contexte, la mort n'est que transition; elle s'inscrit dans le cercle de la vie. Chaque étape de la vie est accompagnée d'un rituel. Le chant et la danse constituent une partie intime de ces rituels. L'univers comprend aussi bien la pierre que la plante, l'animal ou l'être humain. Chacun y trouve sa place et est interdépendant. Il n'existe pas de séparation réelle entre le monde matériel et spirituel. Ils font partie, ensemble, de la même réalité. Les familles sont très liées; on y retrouve une identité mutuelle, un très fort sentiment d'unité et de cohésion. La qualité de la relation est une composante essentielle du mieux-être de chacun et de l'ensemble. Toute la vie du Dr Bah a été imprégnée de ces valeurs.

De 1973 à 1980, Abdoulaye Bah poursuit des études de médecine à l'Université de Dakar, au Sénégal. Les études médicales sont d'une durée de sept ans en Afrique et elles sont subventionnées par l'État. Le cursus est semblable à celui qui prévaut en Amérique du Nord, sauf que le volet des maladies tropicales y est beaucoup plus important. La France a eu une influence profonde en ce qui concerne la formation médicale en Afrique. Le Dr Bah a fait sa formation clinique à l'hôpital Aristide Ledantec, à la clinique privée des Drs Mamadou Wan, Leblanc et Racine Ly. Il a aussi été médecin consultant pour les sociétés d'État Sonnes et Sonelect, à Dakar. De plus, il fut moniteur clinique en parasitologie à l'Université de Dakar, où l'on retrouve la seule faculté de médecine du Sénégal, qui compte une population d'environ 9 millions d'habitants.

C'est alors qu'il complétait sa cinquième année de médecine que le Dr Bah a choisi d'entreprendre une formation en chirurgie générale. Il avait le choix de se spécialiser à Dakar, en France ou ailleurs. Un congrès organisé par l'AMLFC, à Dakar, a été déterminant pour son avenir. En effet, il s'est lié d'amitié à cette occasion avec le Dr Migneault, qui était alors le doyen de la faculté de médecine de l'Université de Sherbrooke. Après avoir visité le Québec à quelques reprises, parrainé par le Dr Migneault, le Dr Bah décide vers la fin de 1981 d'entreprendre une spécialité en chirurgie à l'Université de Sherbrooke. Il y débute un internat rotatoire d'immersion à la médecine nord-américaine. Une fois sa résidence en chirurgie terminée, il comptait cependant retourner dans son pays pour y exercer sa profession chirurgicale.

Mais en cours de route, le Dr Bah constate que la chirurgie ne lui convient pas et il choisit de bifurquer vers la médecine familiale. De là, il fait des demandes pour un poste de résidence en médecine familiale dans chacune des provinces du Canada. En attendant une réponse, il se rend à Toronto pour y apprendre l'anglais et il y séjourne pendant un an et demi. Il occupe le poste de médecin observateur au Wellesley Hospital et au Blood Medical Center. Il revient ensuite au Québec, à l'hôpital Notre-Dame, où il est accepté comme résident en médecine familiale. Il y séjourne pendant deux ans et demi. Entre-temps, il décida de demeurer au pays parce qu'il aimait y vivre et qu'il s'était lié d'amitié avec de nombreux collègues.

Sept-Îles

Durant sa résidence, le Dr Bah s'est rendu à Sept-Îles pour y effectuer un stage. Il est tombé en amour avec ce coin de pays. Comme tous les médecins étrangers à l'époque, il a accepté de se rendre en région éloignée pendant quatre ans. Sa résidence terminée, il choisit Sept-Îles comme milieu de pratique. "Dans un hôpital comme celui de Sept-Îles, dit-il, le médecin omnipraticien est polyvalent. Il est le chef d'orchestre. Nous pouvons demander des consultations aux spécialistes, mais le patient demeure hospitalisé à notre nom. C'est valorisant comme style de pratique." S'il a choisi Sept-Îles, c'est également qu'il aime beaucoup la nature et la mer.

La situation a bien évolué depuis dix ans à l'hôpital de Sept-Îles. On y retrouve davantage de médecins spécialistes qu'auparavant. "Cependant, souligne le Dr Bah, l'équilibre demeure précaire. Un des plus gros problèmes des régions éloignées est la rétention des médecins." La pratique hospitalière dans un milieu comme celui de l'hôpital de Sept-Îles a ses exigences. Au début, le Dr Bah devait assumer dix, douze gardes par mois au service d'urgence. Il assure encore aujourd'hui une semaine de garde en médecine, aux cinq à six semaines. Il fait cinq gardes à l'urgence par mois et il a un bureau privé. L'hôpital de Sept-Îles dessert un vaste territoire allant de Baie-Trinité aux frontières de Terre-Neuve. Malgré les besoins immenses de la population, l'hôpital a dû, comme l'ensemble des autres établissements du réseau québécois, subir le couperet des compressions budgétaires dans un contexte de vieillissement de la population et de la montée vertigineuse de la polytoxicomanie et du taux de suicide chez les jeunes.

Malioténam

Tous les jeudis matin, le Dr Bah se rend au centre de santé de Malioténam, qui se situe à une quinzaine de kilomètres de Sept-Îles. Là aussi, la population amérindienne (montagnaise) est vieillissante. Les principaux problèmes de santé rencontrés sont l'obésité, l'hypertension, le diabète et les troubles cardiaques. À ces difficultés, s'ajoutent la consommation d'alcool et de drogue. Le Dr Bah a été accepté parmi ces populations comme "un frère". "On m'a dit qu'en Amérique du Nord, je verrais des Indiens avec des plumes. Je n'en ai jamais vus."

Même si les cultures africaine et amérindienne sont bien différentes, il existe un point commun. "Dans les deux cultures, dit le Dr Bah, la famille est importante. Quand un Amérindien est malade ou hospitalisé, peu importe son âge, toute la famille le visite à l'hôpital. On trouve toujours quelqu'un à ses côtés. Je dirais même que tout le village le visite. Quand un Amérindien et un Québécois sont hospitalisés, je constate que la chambre du patient amérindien est toujours remplie alors que l'autre chambre, le plus souvent, est vide. Lorsque toute sa famille s'en occupe, le malade a un bon moral. Il est bien. Il ne se sent pas abandonné. Il a souvent besoin de moins de médicaments qu'un autre malade, isolé, qui ne voit ses enfants qu'occasionnellement. Ce n'est pas pareil pour tous les patients; c'est une situation bien triste. "Mieux vaut peut-être ne pas naître s'il faut vivre cet abandon", m'a confié une de mes patientes de 82 ans." Le Dr Bah constate que si les Amérindiens font parfois fi de leur culture, ils ont par contre préservé cette valeur séculaire de la famille. "L'individualisme les gagnera-t-il eux aussi? Cela m'étonnerait. Ce serait vraiment dommage que cela arrive."

Le Dr Bah, malgré qu'il soit satisfait de sa pratique actuelle, fort diversifiée, a le goût de relever de nouveaux défis après dix ans à Sept-Îles. Ses deux plus jeunes enfants habitent Boucherville, et il songe éventuellement à se rapprocher de Montréal ou de sa périphérie. Ses trois autres enfants sont aux études, à Québec. Une de ses filles poursuit des études en psychologie industrielle, l'autre étudie en sciences. Son garçon fréquente le cégep. Il les a fait venir au Québec parce qu'en Afrique, leur horizon professionnel était limité et qu'il voulait le meilleur pour ses enfants. Le Dr Bah envisage l'avenir avec optimisme. Il croit aux valeurs acquises. Il continuera de pratiquer la médecine si sa santé de fer le lui permet. Dorénavant, il voudrait se consacrer davantage à la recherche, sans pourtant abandonner la pratique médicale, cet art noble.

Le Dr Bah est membre du conseil d'administration, du conseil général et du comité des congrès nationaux et internationaux de l'AMLFC. Il a également participé à l'organisation du cours d'initiation à l'informatique offert aux médecins de Sept-Îles par l'AMLFC. Il s'intéresse de plus aux activités de formation des différentes associations médicales. Il a été actif dans la création et la publication du MIGS (Medical Information Gathering System), lequel permet à l'omnipraticien d'obtenir l'anamnèse détaillée et complète des patients dans plus de cinquante langues, sans l'intervention d'interprètes, projet qui a impliqué des associations médicales nationales et institutions de plus de trente pays.

Ce qui est primordial pour le Dr Bah dans la vie, c'est d'aller à l'essentiel. Il ne craint pas de se rapprocher des patients qu'il accueille, de les accompagner, de se laisser atteindre afin de mieux cerner le chemin de la guérison et de les y accompagner. Pour lui, apporter du réconfort à une personne malade, c'est très important et dépasse l'aspect purement scientifique. Le Dr Bah est un médecin qui est à l'écoute de la nature, de soi et de l'humain dans son entièreté.]