Le Dr Suzanne Vobecky
Parution: septembre 2001

Médecin d'abord et chirurgienne
Par Danielle Lapointe


"La chirurgie, c'est passionnant!" s'enthousiasme le Dr Suzanne Vobecky, actuellement seule femme chirurgienne cardiaque pédiatrique au Québec, titre qu'elle partagera bientôt avec une associée qui termine présentement sa formation dans cette spécialité. "On peut opérer tous les jours pour une même pathologie et toujours, c'est différent, poursuit le Dr Vobecky. La salle d'opération est un théâtre. On doit y performer, y démontrer notre force, notre rapidité, prendre des décisions, faire preuve de sang froid. Plus la situation est dramatique, plus le chirurgien se doit de demeurer calme." La salle d'opération, c'est mythique. Mais les plus grands défis à relever pour le chirurgien ne s'y trouvent pas nécessairement. "Quand j'étais résidente, j'étais impatiente d'opérer. Aujourd'hui, ce qui m'incite à me rendre à l'hôpital, c'est plus que cela. Quand on est étudiant, notre premier but est de réussir notre geste technique. On n'a pas nécessairement conscience des autres dimensions. On ne traite pas des pathologies, on soigne des êtres humains. C'est drôlement autre chose", mentionne le Dr Vobecky.


Le Dr Suzanne Vobecky

Des interrogations surgissent au fil des expériences vécues : "Quand est-ce qu'on a vraiment terminé notre travail? C'est quoi, pour nous, le succès? Probablement qu'en pédiatrie, cette question se pose davantage ou différemment parce que l'on traite des êtres humains en formation qui ont toute leur vie devant eux, souligne le Dr Vobecky. On doit faire face parfois à la création d'un handicap avec lequel l'enfant devra composer durant sa vie. On est capable de faire des interventions extraordinaires aujourd'hui en chirurgie. Mais jusqu'où doit-on aller? En tant que chirurgienne, je peux vous le dire : tout s'opère. Est-ce que c'est ce que l'on doit faire? Est-ce qu'on doit décider pour la société, pour les parents? Souvent, les parents nous demandent : "Et si c'était votre enfant, que feriez-vous?" Les sentiments, la façon de voir la vie, d'accepter la mort ou le handicap varient d'une personne à l'autre selon son passé familial, personnel, son éducation, sa religion. Il arrive que les parents veulent que je décide. Ce n'est pas simple. Je n'ai pas de réponse. Parfois, l'enfant à 50 % de risques de décès. Et s'il survit, il a 75 % de chances d'avoir une qualité de vie acceptable. Trois, quatre chirurgies peuvent être requises. Nous, on est médecins. On a vu des enfants qui ont passé à travers tout ça. On sait qu'on est capable techniquement d'opérer ces enfants. Mais on se demande s'il est opportun de le faire parfois. On demande aux parents de choisir, mais les parents sont dans une situation pathologique. La maman a le désir de ce nouveau-né lourdement handicapé. C'est très légitime. On s'interroge. C'est ça, la souffrance."

Comme l'explique le Dr Vobecky, la réussite ne peut être évaluée uniquement d'un point de vue technique, ni en fonction du fait d'avoir sauvé une vie. "On peut très bien guérir un bobo en prescrivant un médicament, dit-elle, mais il y a une autre souffrance derrière, insidieuse. On peut très bien réparer un coeur qui a un trou. Est-ce qu'on peut dire qu'on a bien fait notre travail quand un enfant peut courir sans être essoufflé? Pourrait-on faire quelque chose de plus? Comment en arriver à ce que les parents puissent effectivement considérer leur petit bébé comme guéri et non pas comme un petit enfant "rapiécé"? A-t-on pris suffisamment de temps pour interagir avec les parents? Ont-ils bien compris tous les aspects d'une intervention?"

Le Dr Vobecky pense qu'il est primordial de rencontrer les parents avant une intervention chirurgicale et même avant l'hospitalisation de l'enfant. "Quand vous faites face à celui qui va couper votre enfant, vous perdez la parole, dit-elle. Les parents se retrouvent confrontés à une réalité devant laquelle ils ne peuvent plus reculer. J'essaie de prendre beaucoup de temps avec eux. Je leur explique la nature de la malformation, quel genre d'intervention subira l'enfant, pourquoi on le fait, quelles en sont les répercussions. Ils ont alors le temps de se préparer, de se faire à l'idée. Il s'agit de leur faire comprendre que leur enfant nous tient à coeur et que l'on tentera tout ce qui est humainement possible pour le guérir. C'est ainsi que s'établit une relation de confiance. J'aime également à rencontrer l'enfant dans la mesure du possible afin de le préparer à l'intervention, lui parler des transfusions et de toutes ces choses."

Elle rencontre aussi les parents dont les enfants sont décédés. "Là où je ferme le dossier d'un enfant et de sa famille, dit-elle, c'est quand j'ai un appel d'une maman qui dira qu'elle est enceinte." Depuis que le Dr Vobecky pratique sa profession, aucun parent n'a été vindicatif à son égard quand un enfant a quitté;justement, croit-elle, à cause de cette relation qui s'était établie et où on avait pris le temps d'échanger et de créer des liens.

Au-delà du scalpel

Le Dr Vobecky a toujours voulu guérir le corps et le coeur. Alors qu'elle était toute petite, elle nourrissait deux rêves dans la vie, devenir clown ou chirurgienne. "Une chirurgienne parce que je pourrais vous guérir et un clown parce qu'à défaut de vous guérir, j'aurais aimé au moins vous faire rire." Les clowns l'ont toujours fascinée. C'était l'inconnu, le fantastique, le rêve, l'imaginaire. Joyeux ou tristes, ils tissaient le fil de la vie devant les yeux émerveillés des enfants. "Quand on se rendait au cirque avec mes grands-parents, c'était toujours le spectacle des clowns qui m'intéressait plus que tout le reste."

Enfant unique née de parents tchèques, Suzanne Vobecky a toujours été choyée et a grandi dans un climat d'amour. Ses parents étaient tous deux médecins, son père épidémiologiste et sa mère spécialiste en nutrition. Son père, qui travaillait pour l'Organisation mondiale de la santé, voyageait beaucoup. À 13 ans, le Dr Vobecky venait au Québec avec ses parents, à Sherbrooke plus précisément, où son père devait remplir un mandat d'une durée de 18 mois. Ils ne sont jamais retournés en Moravie (partie centrale de la Tchécoslovaquie). Après le délai prescrit, le travail n'étant pas terminé à Sherbrooke, son père avait demandé une prolongation de séjour au Québec, ce qui lui avait été refusé par les autorités tchèques. La porte de leur pays d'origine s'était soudainement refermée sur eux. Or, il était impensable qu'ils y retournent avant que la situation ne soit réglée puisque cela signifiait aller directement en prison. Bien que ses parents aient tenté de régulariser la situation, au bout de quelques années, ils se sont rendu compte que c'était peine perdue et ont demandé le statut de citoyens canadiens, qu'ils ont obtenu. Ses parents effectuaient beaucoup de recherches et ils avaient publié de nombreux travaux en République tchèque. Tous leurs écrits ont été dès lors interdits à la consultation médicale ou autres. Tout a été confisqué par l'État. Leur existence même a été niée. Ils ont été jugés comme ayant été contaminés par l'Ouest. Quand le régime communiste est tombé, ils ont légalisé leur situation et peuvent maintenant retourner en Tchécoslovaquie. "C'est quelque chose qui blesse quelque part, souligne le Dr Vobecky, et qui ne peut être effacé. On s'adapte à un pays, on peut l'aimer beaucoup, mais nos racines demeurent dans notre pays d'origine. Quand nous avons été jugés illégaux, une coupure complète avec la famille est intervenue. Une vingtaine d'années plus tard, on s'aperçoit que l'on a évolué chacun de notre côté. On se retrouve dans ce qui était notre chez-nous avec des gens qu'on a le goût d'aimer et que l'on ne peut plus aimer de la même façon parce qu'ils sont devenus très différents de nous. On ne se comprend plus. Je ne pourrais retourner vivre dans mon pays parce que je ne le reconnais plus. Ce qui était mon pays d'origine que j'adorais n'existe plus. Mon rêve s'est évanoui."

Sur les traces de ses parents

Le Dr Vobecky s'est inscrite en médecine à Sherbrooke, en 1976, parce qu'elle voulait devenir chirurgienne dès le départ. Elle aimait pratiquement tous les aspects de la formation médicale ainsi que les stages qu'elle a complétés dans différents hôpitaux : au CHUS, au Sherbrooke Hospital et à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, qui était à l'époque un centre hospitalier de soins de courte durée. La pathologie, la psychiatrie, la chirurgie, la cardiologie, la gastroentérologie, la neurologie sont toutes des disciplines qu'elle a beaucoup aimées. L'obstétrique-gynécologie, pas du tout. Finalement, elle a choisi de se spécialiser en chirurgie générale. En République tchèque, on retrouve autant, sinon plus de femmes en médecine et en dentisterie que d'hommes. Le Dr Vobecky n'a donc jamais considéré la chirurgie comme étant une spécialité réservée aux hommes davantage qu'aux femmes. Elle s'est aventurée en chirurgie sans réellement savoir de quoi il en retournait cependant, mais n'a jamais regretté son choix de carrière. Elle a découvert en cours de route, toutefois, à quel point la chirurgie est un univers qui se dérobe aux femmes au Québec. Ce peut même être une forme d'allégeance dont on doive payer le prix. Et on peut se retrouver isolée sur son pinacle.

Après un an de résidence à Sherbrooke, elle s'est rendue à Montréal pour compléter sa formation. Elle a été admise au programme de l'Université de Montréal, puis dirigée vers l'Hôtel-Dieu de Montréal, qu'elle ne connaissait pas. Elle y a côtoyé les Drs Duranceau et Fauteux, qui effectuaient beaucoup de chirurgie thoracique dans le cadre de la chirurgie générale. Ce qui a eu l'heur de l'intéresser pendant un moment. Après six mois de séjour à l'Hôtel-Dieu, elle poursuivait sa formation à l'hôpital Notre-Dame. Ses cinq années de résidence en chirurgie générale terminées, elle choisit la chirurgie cardiovasculaire et thoracique comme cheval de bataille en surspécialité. Le Dr Réjean Beaudet, qu'elle admirait pour son grand dévouement envers ses patients, son humanisme et sa compétence exceptionnelle, lui avait suggéré d'opter pour cette spécialité, un conseil qu'elle a suivi. Le Dr Vobecky a fait sa surspécialité à l'hôpital Notre-Dame, à l'Hôtel-Dieu de Montréal et à l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. Alors qu'elle complétait son avant-dernier stage à l'hôpital Sainte-Justine, elle a rencontré le Dr Paul Stanley, dont l'influence a été déterminante dans son choix de carrière. Il lui a fait partager son enthousiasme et sa vision humaniste de la médecine. Il se comportait comme le médecin de famille qui s'intéresse aux problèmes cardiaques des enfants, qui est présent et se dévoue corps et âme. "Quand on dit que la médecine est une vocation, souligne le Dr Vobecky, des noms nous viennent à l'esprit, comme ceux des Drs Lucille Teasdale et Paul Stanley. Même si on évolue vers la chirurgie cardiaque ou d'autres surspécialités, dit-elle, il faut aussi demeurer médecin. Et ce n'est pas tout le monde qui y arrive." Le Dr Vobecky a passé deux ans au Toronto Sick Children Hospital pour y obtenir son fellowship. Elle est ensuite revenue à Sainte-Justine, en 1991, alors que le Dr Stanley prenait sa retraite. Le Dr Chartrand est maintenant son associée.

Le bien le plus précieux dans la vie du Dr Vobecky, c'est son noyau familial. Elle est mère de deux enfants âgés de 3 ans et demi et de 2 ans. "Il n'est pas facile, à ce stade-ci, de concilier vie professionnelle et vie familiale, dit-elle. La situation est d'autant plus ardue que la chirurgie est une discipline où la compétitivité est forte et où il nous est demandé de performer sans cesse. Les considérations familiales n'entrent pas ici en ligne de compte." Le conjoint du Dr Vobecky est également médecin. Il est neuroradiologue à l'hôpital Notre-Dame. "C'est un homme qui est avec moi pour ce que je suis, dit-elle. Dans notre choix mutuel, nous ne nous sommes jamais empêchés de faire ce que nous voulions au sein de notre profession", dit le Dr Vobecky. Son travail la retient souvent de 8 h à 19 h à l'hôpital. Même si elle ne voulait travailler que trois jours semaine, ce serait quasiment impossible.

Comment envisage-t-elle son avenir? Elle aimerait demeurer davantage à la maison pour s'occuper de ses enfants et consacrer du temps à humaniser la chirurgie cardiaque pédiatrique. Elle ne poursuivra probablement pas une carrière chirurgicale jusqu'à l'âge de la retraite. "La chirurgie cardiaque pédiatrique, c'est une chose, dit le Dr Vobecky. Gérer tout ce qui est autour, c'en est une autre. Sur le plan émotionnel, la chirurgie cardiaque m'use." Elle voudrait préparer une relève qui puisse prendre en compte tous les éléments qui font de la guérison d'un enfant une réussite. Elle voudrait que l'univers chirurgical n'oublie pas qu'un chirurgien, c'est d'abord et avant tout un médecin qui est près de ses patients et qui donne de l'amour à travers sa profession.]