| Mot du président |
Parution: septembre 2001
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Au Québec, 1500 personnes se suicident chaque année, ce qui représente plus de quatre disparitions volontaires par jour. De ce nombre, 240 personnes font partie de cette relève dont nous avons tant besoin : nos jeunes dans la fleur de l'âge. Un drame effroyable pour une collectivité dont ils sont l'avenir et l'espoir. Le Québec détient le taux de suicide le plus élevé chez les jeunes au Canada, et ce, depuis plusieurs années. Ce drame individuel interpelle directement et brutalement toute la société québécoise. Cette situation navrante nous frappe de façon d'autant plus immédiate et impitoyable que nous, médecins, sommes voués à la santé et à la vie. Comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là ? |
Dans une société d'abondance et de confort matériel inégalés, comment ce mal de vivre - surtout celui des jeunes - peut-il avoir atteint des niveaux aussi catastrophiques ? Pour faire le point et tenter de nous éclairer, voici réunis trois confrères et consoeurs bien au fait de la question.
Comment se fait-il que, malgré un si grand nombre de structures et d'intervenants disséminés sur le territoire québécois, nous parvenions si difficilement à dépister les signes précurseurs de l'irréparable ? Il y a la maladie physique, la dépendance à l'alcool et aux drogues, certes, mais il y a également tout ce qui est embusqué. Nous savons que ces artifices font des ravages, mais sommes-nous suffisamment avertis pour distinguer une crise d'adolescence d'un profond problème existentiel ?
Écouter et savoir reconnaître
« Dans notre société, souligne le Dr Nagy Charles Bedwani, nous n'écoutons pas suffisamment les signes de détresse. Finalement, des adolescents se suicident. Les adolescents sont partout et nulle part à la fois. » Le Dr Bedwani insiste sur l'importance d'offrir quelque chose d'intéressant aux jeunes afin qu'ils aient envie d'établir le dialogue. « Si nous connaissons tout sur les MTS et rien sur les adolescents, nous les perdons. Ils se sentent alors mis de côté et retournent à leur mal, à leur souffrance. » Les adolescents ne consultent que rarement pour leur santé physique uniquement.
En tant que médecins, il nous faut apprendre l'adolescence, être attentifs aux conflits internes qu'exprime la négation de la souffrance. Il faut savoir repérer ce déni manifesté par de l'agressivité, des réactions disproportionnées, des comportements destructeurs et de l'apitoiement sur soi. Il est important d'offrir aux jeunes un lieu de reconnaissance, de les accueillir et de prendre le temps d'écouter ce qu'ils ont à nous dire. Ne sommes-nous pas les confidents privilégiés de milliers de familles québécoises ? Les adolescents éprouvent un grand besoin de se sentir importants aux yeux des autres, de savoir que leur parole est accueillie malgré leur jeune âge.
Dans un cabinet de consultation
Cela est également vrai quand ils sont dans un cabinet de consultation. Ils n'ont pas encore cette expérience de la vie qui permet de s'affirmer avec une certaine assurance et une certaine aisance. Se révéler, se dévoiler et s'avouer ne vont pas de soi, encore moins pour un adolescent. Les premières paroles peuvent leur sembler difficiles à prononcer, voire leur paraître des montagnes infranchissables. Ils peuvent ressentir de la gêne à l'idée de parler de maladies liées à la sexualité ou encore de se dévêtir pour subir un examen.
C'est un défi considérable pour tous que de venir véritablement en aide à ces jeunes en mal de vivre. Le Collège des médecins du Québec rappelait en avril 1999, dans un énoncé de position, que 80 % des suicides sont liés à une psychopathologie et mettait sur pied toute une série de recommandations. Cet énoncé est un appel à la mobilisation générale, où chaque niveau de soins se voit confier des tâches précises et concrètes, un appel à l'organisation de services médicaux et psychiatriques dynamiques et créatifs. Sera-t-il entendu ?
Lorsque les infirmières et les autres professionnels de la santé qui sont aptes à accueillir la détresse des jeunes dans les écoles, les CLSC et les centres de jeunesse ne sont plus là ou sont moins présents, on parle de recul considérable. Pour généraliser le modèle de services à offrir, l'énoncé du Collège suggère des projets-pilotes dans les diverses régions du Québec. Aurons-nous les ressources médicales nécessaires ? Saurons-nous créer de véritables structures multidisciplinaires complexes, mais efficaces, pour stimuler les efforts de tous et maximiser leurs interventions ? Voilà d'importants défis qui nous interpellent comme groupe et comme société.
Un important défi d'organisation
C'est ainsi que nous pourrons éviter au jeune d'avoir à consulter dans trois endroits différents pour sa MTS. Parce qu'il ignore où sont les ressources, il se présente à l'urgence le lundi, par exemple. On lui demande de se rendre dans un autre endroit le mercredi. Là, on lui fixe un rendez-vous pour dans deux mois... Les adolescents n'ont pas cette propension à prendre leur mal en patience. Certes, nous faisons face à un grand défi d'organisation et de consensus, de formation adéquate des ressources humaines en fonction de la réalité de l'adolescence et de la redéfinition des responsabilités. Nous avons également une obligation de cohérence.
Un problème majeur est le temps accordé à l'écoute. Si les médecins n'ont plus le temps de le faire parce qu'ils sont débordés ou trop peu nombreux, il faut y remédier. En médecine de l'adolescence, le temps est une denrée essentielle. Il faudra bien un jour ou l'autre que les gestionnaires prennent en considération des critères de qualité plutôt que simplement des critères de quantité afin d'établir des indices de performance réalistes et adéquats.
Les jeunes n'ont pas à être inondés de centaines de brochures d'information. Ils souhaitent pouvoir rencontrer quelqu'un qui prenne le temps de les écouter et qui leur manifeste une compréhension bienveillante, comme l'a souligné le Dr Louise Charbonneau.
Dans ce dilemme, nous devons prendre en compte la structure familiale tout autant que les structures d'accueil. Dans bien des cas, cette structure s'est écroulée. Quelle part devrait être assumée par les parents ? Souvent, les parents eux-mêmes sont dans une profonde détresse et ils ont besoin d'être accueillis. Il s'agit d'un problème de société.
Se méfier du sensationnalisme
Le Dr Marc Girard nous met en garde contre le danger de céder au sensationnalisme trop souvent véhiculé par les médias au sujet de la santé des jeunes et, par conséquent, de négliger des problématiques centrales. Comme il l'explique, l'augmentation de la consommation de cocaïne ces 10 dernières années a été 10 fois moindre que celle de la nicotine, qui a tué des millions de personnes, ou encore que celle de l'alcool. Actuellement, on en a contre les raves. Si on mettait fin à tous les raves, il n'en demeurerait pas moins que la consommation d'ecstasy suivrait tout de même son cours parce qu'il y a un vent de permissivité à cet égard. L'inconscient collectif va dans ce sens. Combien y a-t-il de raves par semaine, au Québec, nous demandait le Dr Girard ? Combien de bouteilles de bière sont vendues à des jeunes de moins de 18 ans ? Combien de cigarettes ? C'est la société toute entière qui est interpellée par la santé des jeunes. L'accroissement du mal de vivre des générations montantes et l'importance du taux de suicide questionnent nos valeurs en tant que collectivité.]
Jean Léveillé, MD
Président de l'AMLFC