Mot du président
Parution: août 2001

Il y a quelques décennies, les hôpitaux du Québec accueillaient de nombreux médecins stagiaires désireux de parfaire leurs connaissances, de mieux connaître le monde à la veille de la mondialisation ou encore de fuir leur contrée déchirée par de terribles conflits. Ces médecins venus d'horizons multiples étaient attirés par l'enviable réputation de la médecine nord-américaine, mais aussi par un aspect dont on a malheureusement tendance à sous-estimer l'importance : la langue française en terre d'Amérique. Plusieurs sont retournés dans leur pays d'origine, mais beaucoup - pour des raisons diverses - ont décidé de poursuivre leur carrière dans leur pays d'adoption. L'Association des médecins de langue française du Canada désire partager avec ses lecteurs l'émouvant témoignage de trois d'entre eux.

Entre les années 1970 et les années 1980, les Drs Fadi Basile, Ignacio Prieto et Ba Ngoc Dao ont quitté Liban, Espagne et Vietnam natals pour s'établir au Québec. Après bien des années, plusieurs péripéties et de nombreuses hésitations, le désir de rentrer dans leur pays d'origine se fait toujours sentir. Pourtant, ils sont toujours avec nous. Pourquoi ?

L'un est arrivé en été, mais il était vêtu comme en hiver ; l'autre a débarqué en pleine tempête de neige, n'ayant pratiquement que ses souliers avec lui ; le dernier, plus chanceux, est arrivé par un beau samedi ensoleillé. Tous trois ont été immédiatement conquis par l'accueil qu'ils ont reçu. Charmés par leurs premières expériences à Verdun, Trois-Rivières, Sherbrooke et Montréal, ils ont été influencés par les médecins qu'ils ont côtoyés et qui se sont employés à leur faciliter la tâche.

Tous les trois ont eu accès à une médecine à la fine pointe des connaissances et fait des études qui n'auraient pas été possibles dans leur pays. Qui plus est, le Québec est devenu leur terre d'asile. Ils ont apprécié cette société chaleureuse, soucieuse d'autonomie, de liberté et d'entraide, une société pacifique misant sur la justice et l'égalité. À leur arrivée, il régnait un climat de crise d'identification et de prise de conscience. Les arts et les lettres s'épanouissaient. Les Québécois vivaient un grand mouvement d'émancipation morale, sociale, intellectuelle et spirituelle, et le secteur de la santé en était partie prenante.

Henri Laborit, ce grand médecin chercheur français, qui se rendait à l'UQAM pour y enseigner au début des années 1970, a déclaré : « Ce qui me frappe le plus chez les Québécois, c'est qu'ils ne paraissent pas détenir la vérité ; ils la cherchent. Ils n'affirment pas; ils questionnent. J'ai souvent l'impression, avec les citadins que je rencontre, d'individus à la dérive, mais qui savent que, de toute façon, la terre n'est pas loin, celle qu'on connaît - ces "arpents de neige" qu'ils ont si mal digérés - peut-on dire. Mais peut-être aussi, comme leurs ancêtres, devinent-ils que l'on peut trouver d'autres terres encore inconnues à défricher... »

Ces médecins venus d'ailleurs se sont installés au Québec, dans un environnement leur permettant d'atteindre leurs objectifs, de partager leurs talents et leurs connaissances, et - considération primordiale, nous disent-ils - de s'épanouir dans ce qu'ils ont de plus précieux : la famille. Ils ont trouvé un milieu où la qualité des services s'appuie sur une infrastructure de soins généraux, spécialisés et ultraspécialisés que d'autres régions du globe n'avaient pas développée avec le même succès. On sait que, dans les années 1970, le Québec a connu un essor phénoménal dans le domaine de la santé. Nous accédions à une médecine ouverte aux connaissances nouvelles, avide de toutes les technologies naissantes. Notre système de santé et de services sociaux était reconnu comme excellent et servait de référence sur le plan international. Il se distinguait tant par la qualité des services que par son accessibilité à tous. Au cours des 15 dernières années, les centres hospitaliers ultra-spécialisés et universitaires du Québec ont atteint un niveau de compétence et de crédibilité permettant de se mesurer aux meilleurs.

Avec le recul du temps, ils sont à même de jeter un regard sur l'évolution du système qui les a tant séduits. Aujourd'hui, ils attirent notre attention sur la fragilité de ce système. Ils constatent que les milieux universitaires québécois, ces joyaux de la médecine tant prisés à leur arrivée, sont mis en péril par une tendance au nivellement par le bas, qui aura à terme de graves conséquences. Déjà, il devient de plus en plus difficile, voire impossible, dans nos centres universitaires, de bénéficier de pratiques médicales ultraspécialisées, de se doter de technologies à la fine pointe tout simplement parce que nous n'en avons plus les moyens.

Le Québec sera-t-il bientôt forcé, pour satisfaire les besoins légitimes des patients, de faire soigner ces derniers (ainsi que cela se fait déjà en radio-oncologie) chez nos puissants voisins du sud ?

Les trois médecins interviewés nous invitent à la vigilance, car l'excellence est beaucoup plus vulnérable qu'on ne le croit. Au moment où de nouvelles structures au goût du jour suggèrent un système dirigé à l'échelon national, organisé au niveau régional et mis en application sur le plan local, il convient de se souvenir des enjeux qui débordent les questions immédiates et qui mettent en péril des acquis avec des répercussions considérables. Il ne faut pas oublier que les programmes de formation sont fortement contingentés et que les budgets ont chuté considérablement, ce qui a contribué à modifier le parcours dans ce domaine.

Le Québec a tendance à se replier sur lui-même en ce qui concerne les médecins étrangers. Tout s'est sérieusement refermé depuis trois ou quatre ans, souligne le Dr Basile. « Pourtant, ces médecins "d'ailleurs" sont de merveilleux ambassadeurs lorsqu'ils retournent dans leur pays ou qu'ils vont exercer leur profession un peu partout dans le monde. Nous sommes en train de perdre un de nos meilleurs outils de rayonnement. »

Qu'ils restent au Québec ou qu'ils repartent dans leur pays d'origine, les médecins étrangers représentent une grande richesse pour la médecine québécoise. Plusieurs d'entre eux se sont illustrés sur la scène internationale. Leur apport à la médecine québécoise est immense. Savons-nous en mesurer adéquatement l'importance au moment où les États-Unis continuent à vouloir attirer plusieurs d'entre eux dans leur giron ?

Profondément attachés à leur milieu d'accueil, nos trois invités n'en ressentent pas moins souvent l'appel de leur pays d'origine. Leurs témoignages nous révèlent combien ils sont sensibles au bien-être de leurs familles d'ici et d'ailleurs, combien ils sont heureux de cette intégration à notre société, combien il nous faut préserver l'essence de notre système de santé. Nous devrions prêter une plus grande attention à la richesse de notre langue, la langue française, et à son puissant rôle d'ambassadrice de cette particularité nord-américaine qui est la nôtre...]

Jean Léveillé, MD
Président de l'AMLFC