| Mot du président |
Parution: juin 2001
|
![]() |
![]() |
Comme médecins, nous avons fait le choix de côtoyer la maladie, de travailler à l'éradiquer ou, du moins, à en atténuer les effets. Nous étudions sans relâche et beaucoup d'entre nous consacrent leur énergie à déterminer les multiples causes des maladies et à trouver des solutions pour y mettre un terme ou pour diminuer les souffrances qu'elles engendrent. Mais qu'arrive-t-il lorsque la maladie nous frappe personnellement, qu'elle atteint notre intégrité ? Sommes-nous mieux préparés à l'affronter du fait de notre formation médicale ? Avons-nous, selon notre âge, notre parcours, l'état de nos réflexions, la gravité du mal, acquis des comportements qui nous amènent à réagir différemment des autres patients ? Comment composons-nous avec cette dure réalité ? |
Le témoignage émouvant de trois d'entre nous nous invite à nous poser ces questions et à y consacrer quelques instants de réflexion. Avec simplicité, ce confrère et ces deux consoeurs nous présentent leur histoire, partagent leur vécu, nous font part des déchirements et de l'affectivité liés au fait d'être confrontés à leur propre maladie. Ils nous rappellent que, médecins ou non, nous avons tous les mêmes besoins fondamentaux : des besoins d'amour, de respect, de reconnaissance, de compréhension, de sécurité et de communication. Et que ces besoins prennent souvent une dimension toute autre lorsque la santé n'est plus au rendez-vous. Selon la gravité du mal, l'image de l'individu atteint vole parfois en éclats. Sans cesse, celui-ci doit se resituer face aux épreuves à affronter, dont l'angoisse de sa propre fin. La détresse, l'anxiété et le désespoir qui, dès lors, se manifestent souvent avec plus d'acuité peuvent jouer un rôle prépondérant dans la détérioration de l'état de santé et même mener à l'abandon de ce combat si difficile.
Ces trois confrères ont accepté de témoigner. Ils nous expliquent, dans leurs propres termes, les multiples dimensions de cette lutte contre la maladie. Leur cheminement fait appel à l'humanisme et à la bienveillance tout autant qu'à la compétence des soignants et qu'aux progrès de la science. Ce qui les a beaucoup aidés, disent-ils, c'est la qualité de leur relation avec leurs proches ainsi qu'avec tous ceux et celles qui les ont accompagnés au cours de leur maladie. Ils soulignent que le médecin se situe forcément au coeur de cette dynamique. Pour ses connaissances médicales, bien sûr, mais des connaissances alliées - toujours - à une rencontre véritable avec l'humain, nous rappelant qu'en médecine l'art et la science sont tout simplement indissociables.
En tout temps, la médecine demande que la raison et le coeur fassent alliance, que le savoir côtoie la sagesse. C'est ce qui fait sa force et en assure l'harmonie. C'est aussi la symbolique du caducée, l'équilibre entre ces deux pôles. Personne ne veut d'une médecine qui soit régressive par rapport aux acquis scientifiques, mais personne ne veut non plus d'une médecine dénuée d'humanisme. Il faut préserver à tout prix ces valeurs, ces règles de vie faites d'interactions et d'interdépendance entre les individus de toutes les sociétés.
En général, les médecins et les professionnels de la santé sont des gens qui portent une attention particulière à la relation qu'ils entretiennent avec leurs patients. Tous cultivent l'amour de la vie. Les trois médecins interviewés ont souffert d'une maladie qui les a amenés à réfléchir sur ce que devrait être la médecine : la profession de ceux et celles qui soignent la vie, qui font preuve de conscience, de qualités de coeur et de science, d'engagement et d'entraide, qui acceptent d'élargir leurs horizons et qui ont la passion de leur profession et des autres.
Dans une société comme la nôtre, axée sur un pari d'immortalité, où le déni de la mort est omniprésent, il est difficile de se retrouver « diminué » par la maladie. Lorsqu'il est atteint, le médecin (comme nous le confirment nos trois confrères) est appelé à donner un sens différent à la vie, à se redéfinir, à remettre des croyances et des valeurs en question. Tout à coup, il constate que sa vie a des limites et qu'il lui faut apprivoiser cette réalité « nouvelle » pour lui-même.
La mort est-elle une fin en soi ? Une transition ? Qu'y a-t-il après ? La notion d'absolu est autrement signifiante pour les gens gravement malades. Plusieurs renaissent à eux-mêmes, sont amenés à s'ancrer, à vivre leur vie avec davantage d'intensité au moment même où celle-ci est fragilisée. Leur façon de percevoir le monde se transforme. Leur spiritualité revêt une toute autre dimension, aide à la réparation du corps, du coeur et de l'esprit.
Les trois médecins qui nous ont livré leur témoignage ont fait face à la souffrance, à la solitude, à la peur, à la maladie et à la mort. Ce sont des gens admirables. Ce qu'ils ont vécu ajoute à leurs connaissances, à leur sagesse et à leur expérience de la vie. L'Association les remercie très sincèrement d'avoir si généreusement accepté de partager ces moments avec nous.]
Jean Léveillé, MD
Président de l'AMLFC