Le Dr Jean-Joseph Condé
Parution: mai 2001

Pratiquer en région
Une aventure qui se poursuit pour le Dr Jean-Joseph Condé
Par Marie Henrichon


Le 1er juillet 1987, quatre jeunes médecins montréalais suivent à la file indienne leur camion de déménagement commun qui les précède sur l'autoroute. Direction Val-d'Or. Après avoir suivi leur formation ensemble à l'Université de Montréal, ils viennent tout juste de recevoir leur permis de pratique. Le Dr Jean-Joseph Condé se souvient, avec un brin de nostalgie. "On avait fait notre cours de médecine et notre internat ensemble. Et on voulait vivre l'aventure de partir et travailler dans le même hôpital. Ce furent des années formidables!" Si les meilleurs amis choisissent le centre hospitalier de cette petite localité de 40 000 habitants, c'est que deux d'entre eux avaient découvert Val-d'Or lors d'un stage en Abitibi. L'accueil avait été chaleureux et l'équipe de médecins était jeune et dynamique. Ils se sont vite sentis désirés. Leur intérêt pour une pratique polyvalente y était également pour quelque chose.


Le Dr Jean-Joseph Condé

Mais aujourd'hui, les trois collègues du Dr Condé ne sont plus à Val-d'Or. La première est retournée à la métropole après sa septième année de pratique. Les deux autres ont suivi un peu plus tard. Le Dr Condé est maintenant le seul des quatre à être en région. Si le départ de ses camarades a été difficile, le Dr Condé se console d'avoir d'autres attaches dans le milieu. Et puis, l'amitié est toujours là. "Bien sûr, je les vois encore." Le Dr Condé se souvient également que, de cette même promotion, l'hôpital avait recruté par la suite trois de ses collègues qui s'étaient spécialisés. Ils sont venus les rejoindre en 1992. Les trois sont repartis. Après treize années de pratique à Val-d'Or, le Dr Condé est constamment confronté aux problèmes de pénurie et de rétention. Dans les meilleures années, ils étaient 27 omnipraticiens au centre hospitalier de Val-d'Or. Il ne sont plus que 16. "Les semaines sont épuisantes. À ce rythme-là, il n'y en a pas beaucoup qui sont capables de tenir le coup."

Empêcher ces départs qui font mal

Dès sa deuxième année de pratique en Abitibi, le Dr Condé s'investit à défendre la cause qui lui tient à coeur. "J'ai toujours été intéressé à supporter les médecins, à défendre leurs intérêts." Délégué à la FMOQ en 1988, il lui faut apprendre le fonctionnement du conseil et de la fédération. Il en vient à connaître les médecins de la région, à écouter leurs problèmes puis à déterminer les propositions que l'équipe formulera à la table des négociations. Il tente de répondre aux demandes de ses collègues. La pénurie, la surcharge de travail... C'est le problème systémique depuis le début de son mandat. Son expérience du domaine médico-administratif ne cessera de se renouveler par la suite. À peine élu vice-président de l'Association des médecins omnipraticiens du Nord-Ouest du Québec (en 1988), il accède à la présidence du CMDP de Val-d'Or (en 1989). "J'étais jeune; j'avais seulement deux ans d'expérience, mais mes collègues m'ont fait confiance." Il s'agit cette fois d'améliorer les conditions de travail sur le plan local. Le conseil doit alors veiller à la qualité de l'acte à l'intérieur de l'hôpital et se pencher sur les questions de pénurie, de rétention, des gardes à l'urgence... "Par exemple, il faut s'assurer que les salles d'urgence sont bien équipées. On fait également des démarches auprès de la mairie et de la Chambre de commerce de façon à faciliter l'accès à l'emploi aux conjoints des médecins. Il y a aussi le club social de l'hôpital, fondé pour permettre aux médecins de se divertir, se détendre et faire de nouvelles rencontres."


"J'ai toujours été intéressé à supporter les médecins, à défendre leurs intérêts."
- Dr Jean-Joseph Condé

En 1999, le Dr Jean-Joseph Condé accède à la présidence de l'Association des médecins omnipraticiens du Nord-Ouest du Québec. Actif depuis maintenant plus de dix ans au sein de l'association, il se félicite des dernières négociations. "La négociation des mesures de rétention, ça a vraiment été un travail d'équipe. L'ancienne présidente y a travaillé beaucoup. Et on a une bonne collaboration de la FMOQ. Ça n'a pas été un dossier facile. C'est en 1998 qu'on a commencé à en parler, et puis ça a pris deux ans avant qu'on ait des résultats concrets. Ça fait longtemps qu'on dit que le recrutement des médecins en région n'est pas le seul facteur de pénurie, qu'il y a aussi la problématique de la rétention." Bon an mal an, 20 % des finissants en médecine s'installent en région. Et il semble irréaliste d'espérer une augmentation de ce pourcentage. Car les obstacles sont divers : travail du conjoint, charge de travail, poursuite d'une spécialité... "Il faut donc conserver une différentielle intéressante entre les centres urbains et les régions éloignées." L'écart de revenu représente 45 % les trois premières années de pratique, mais chute à 15 % dès l'année suivante, un facteur incitant les médecins à quitter les régions. À ce propos, les statistiques sont alarmantes : 50 % des médecins regagnent les centres urbains après trois ou quatre ans de pratique. L'intense période de négociations menées à la fin de l'année 1999 entre le ministère de la Santé et des Services sociaux et la FMOQ allait conduire à un dénouement heureux. "Finalement, il y a eu l'annonce de Mme Pauline Marois quant aux mesures de rétention pour les régions éloignées. Et ça répondait à nos demandes." Si la FMOQ revendiquait plutôt une prime de rétention, la bonification de la rémunération paraissait être une solution acceptable vu la complexité de la gestion qu'aurait engendrée l'option proposée. Dès la quatrième année, le salaire des médecins est donc majoré de 25 % afin d'éviter qu'ils quittent pour les centres urbains. La bonification s'élève à 35 % à la septième année. Pour garder les médecins en région, c'est vraiment ce qui était souhaité.

Bien sûr, les problèmes d'effectifs ne sont pas encore réglés. Au centre hospitalier de Val-d'Or, ils ne sont que 119 médecins alors qu'il en faudrait 155. "La pénurie est grave. Par contre, on espère voir les résultats d'ici deux ans et pouvoir bâtir des équipes plus stables. Il faut maintenant poursuivre le recrutement." Le nombre absolu de recrues a significativement diminué depuis quinze ans. En 1986, on recrutait 20 % de 360 omnipraticiens environ. Aujourd'hui, c'est 20 % de 220 omnipraticiens. Les nouvelles mesures de rétention doivent donc s'avérer efficaces. "Évidemment, je ne souhaite pas garder les médecins toute leur vie. Mais si chacun restait deux ou trois ans de plus, je pense que la pénurie serait beaucoup moins sévère." Le Dr Condé souligne l'importance du financement en région. "Pour attirer les jeunes médecins et les spécialistes, il faut que nos hôpitaux soient bien équipés. Il faut leur offrir l'équipement à la fine pointe de la technologie pour compenser les heures de travail prolongées et la pratique lourde." L'équipement médical devient sans contredit un atout pour le recrutement.

Guidé par sa volonté de défendre les intérêts de sa profession, le Dr Condé est aussi polyvalent dans son implication médico-administrative que dans sa pratique médicale. C'est ainsi qu'il est devenu membre de l'Association canadienne de protection médicale (ACPM) en 1995. Il ne s'agit plus ici de protéger la qualité de vie du médecin ni sa rémunération, mais bien sa réputation et l'intégrité de sa profession. De fait, l'ACPM assure une défense aux médecins en cas de poursuite médicolégale lorsque aucune faute professionnelle n'a été commise. "Ce qui m'a incité à m'impliquer au sein de cette association, c'est qu'elle est vraiment au service des médecins. Une compagnie d'assurances ordinaire assure d'abord ses propres intérêts et réglera un dossier médicolégal au moindre coût. L'ACPM protégera l'intégrité professionnelle d'un médecin même si le coût de la défense est plus élevé que le montant de la poursuite."

"J'ai la chance de toucher à tout."

Son rêve d'enfant? Pilote d'avion. C'est un peu plus tard, à l'adolescence, que Jean-Joseph Condé décide de devenir médecin. "Lorsqu'on devient plus conscient des problèmes de la société, on veut se sentir utile." Le Dr Condé se considère aujourd'hui privilégié de pouvoir soigner un patient. "C'est agréable de prendre soin des gens. Et je pense qu'en région éloignée, les patients nous le rendent bien. Dans les petites localités, les patients sont souvent plus proches de leur médecin." Plus jeune, le Dr Condé ne soupçonnait pas toutefois la charge de travail qu'il allait devoir affronter. Il dit comprendre les jeunes médecins - même en médecine générale - qui choisissent de concentrer leur pratique selon un ou deux champs d'intérêt. "Les jeunes médecins préfèrent aujourd'hui une pratique plus pointue allant même jusqu'à se limiter à une clientèle type en cabinet privé. En région éloignée, il nous faut être polyvalents. C'est d'autant plus vrai dans un contexte de pénurie." Le Dr Condé partage son temps entre l'urgence, les soins intensifs et la pouponnière. Et cette multidisciplinarité le stimule. C'est pour cette raison qu'il a choisi la médecine générale. Tout l'intéresse. Il a d'ailleurs ajouté à sa pratique la médecine en milieu industriel. Il est en effet médecin du personnel chez Télébec depuis 1992. Le défi de la médecine industrielle, selon lui, réside dans l'objectivité. "On se retrouve vraiment à voir un dossier médical sous un angle médico-administratif. Il faut trouver un juste milieu entre les intérêts administratifs de la compagnie et ceux des employés."

L'équilibre entre sa vie familiale et professionnelle constitue un autre défi pour le Dr Condé. "On a parfois l'impression de ne pas passer suffisamment de temps avec sa famille et de ne pas avoir été assez disponible pour ses patients." Il estime qu'il est essentiel de réserver des périodes fixes pour la vie familiale et les vacances. Et il est important que les loisirs conviennent à toute la famille. Les saisons de l'Abitibi, région de nature et de lacs, ont tout pour plaire aux siens. "L'été, c'est vraiment le bateau. Le bateau est devant la maison. On fait des croisières, du ski nautique. L'hiver, c'est plutôt le ski alpin. Quand on ne travaille pas trop, la qualité de vie est excellente." Retourner à la ville? Le Dr Condé n'y songe toujours pas. "J'ai de la famille à Montréal. Mais tant que j'aurai du plaisir à pratiquer en région, j'y resterai." Il évoque alors le climat de travail, l'équipe dynamique, la bonne entente entre les membres du personnel et les départements. "Je pense qu'à Val-d'Or, on s'amuse en travaillant."]