Le Dr Marie-France Pelland
Parution: avril 2001

En médecine
Les femmes à l'avant-scène

Par Danielle Lapointe


Le Dr Marie-France Pelland se définit comme un médecin de famille qui fait beaucoup d'obstétrique et dont la pratique est axée sur la périnatalité. Elle considère qu'elle développe des relations privilégiées avec ses patientes. Elle peut faire de la prévention, ce qui est vraiment très valorisant pour elle. Jeune, créative, combative, convaincue de la nécessité de faire changer les règles du jeu en ce qui concerne les jeunes médecins, voilà le Dr Marie-France Pelland, engagée dans une pratique obstétricale qui la passionne et dans un combat pour améliorer le sort de ses collègues.

Le Dr Marie-France Pelland

Le Dr Pelland est l'incarnation vivante d'une nouvelle génération de médecins dynamiques qui veulent s'affirmer et qui sont prêts à défendre les principes auxquels ils croient profondément. Elle est secrétaire de l'Association des jeunes médecins du Québec (AJMQ). Grâce à son intervention, l'AJMQ a entrepris une démarche afin de défendre les jeunes médecins omnipraticiens victimes de discrimination salariale. Des jeunes médecins ont l'impression de partir perdants face aux pénalités financières dont ils font l'objet actuellement et ils estiment qu'ils sont victimes d'injustice.

La médecine est-elle différente de la vision que le Dr Pelland s'en faisait alors qu'elle était étudiante? "Je suis déçue et désenchantée, dit-elle. Déjà, je me sens impuissante, parfois, dans ce système. Je trouverais injuste pour les patients que les médecins en soient réduits à prendre des moyens de pression afin de pouvoir se faire entendre du gouvernement, mais... Les Québécois sont pourtant parmi les habitants qui paient le plus d'impôt au monde." Le Dr Pelland trouve inconcevable, par exemple, que les gens doivent attendre six mois pour passer un examen tel qu'une échographie. "Au privé, souligne-t-elle, la patiente paiera 80 $ et elle pourra obtenir son échographie sans aucun délai."

La qualité de vie : incontournable

À l'instar de la vaste majorité des jeunes médecins, le Dr Pelland nous rappelle, bien qu'elle soit déjà entraînée dans un tourbillon difficile à contenir, que la qualité de vie est importante. Elle ne voit pas pourquoi il faudrait que les médecins travaillent 90 heures par semaine pour être de bons médecins. Elle pense que tout cela est une question de priorité. Elle travaille environ 50 heures par semaine. "Pour continuer à faire du bon travail, dit-elle, je dois prendre en considération ma qualité de vie. J'ai terminé ma formation depuis un an et demi et j'ai déjà une liste d'attente de deux mois. C'est incroyable, le nombre de médecins qui ne veulent plus faire d'obstétrique, particulièrement les jeunes. Même chose pour la prise en charge. Certains jeunes médecins sont de moins en moins enthousiasmés par la perspective d'assurer le suivi à long terme d'un patient. Certains préféreront travailler à l'urgence ou dans une clinique sans rendez-vous. Ce n'est pas attirant pour les jeunes, dit le Dr Pelland. La rémunération et les conditions de pratique sont difficiles au Québec en médecine familiale."

Le Dr Pelland sort rarement de son bureau avant 18 h. Elle veut bien être disponible pour ses patients, mais tout en respectant ses propres limites. "Il faut être capable d'en fixer, dit-elle, puisque les besoins sont illimités. Je pourrais facilement travailler 100 heures par semaine, et les besoins ne seraient toujours pas comblés. Il n'est pas facile par contre de dire non à une patiente, précise le Dr Pelland. Mais il le faut. D'autant plus qu'en obstétrique, nous rencontrons fréquemment chacune de nos patientes. À la fin de la grossesse, les rendez-vous sont aux semaines. Après l'accouchement, il faut aussi s'occuper du bébé. Nos patientes, en général, ne sont pas malades; cependant, le suivi obstétrical nécessite de nombreuses visites médicales. Il y a les vaccins, la prévention, beaucoup de questions, d'anxiété..."

La médecine se féminise

Omnipraticienne depuis environ un an et demi, le Dr Marie-France Pelland a terminé sa formation en médecine familiale en juillet 1998. De sa promotion, environ 60% des étudiants étaient des femmes. Pendant ses études, elle a suivi une formation en réanimation cardiorespiratoire (RCR) et des cours pour devenir instructeur. Elle a ensuite enseigné la RCR à d'autres étudiants en médecine. Marie-France Pelland a fait partie du conseil étudiant de sa classe et, en troisième année, du conseil étudiant de la Faculté, y assumant la responsabilité des activités sociales. Les études ne l'ont pas empêchée de préserver sa qualité de vie, précise-t-elle également.

Elle a pensé pendant un moment s'orienter vers l'orthopédie à la suite de son expérience en tant qu'assistante pour un projet de recherche sur la scoliose chez les adolescents avec le Dr Charles Hilaire Rivard, orthopédiste. D'autre part, à l'externat, elle a eu l'occasion d'amorcer une réflexion plus approfondie quant à une carrière en chirurgie et aux exigences que cela impliquait. Elle a choisi la médecine familiale parce qu'elle permettait une ouverture sur de nombreuses possibilités. C'est alors qu'elle complétait ses stages au CLSC Bordeaux-Cartierville et à l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal qu'elle est tombée en amour avec l'obstétrique.

Exerçant sa profession à la fois à la clinique L'Envolée et au CLSC Bordeaux-Cartierville, le Dr Pelland estime que la pratique de groupe offre de nombreux avantages, et elle ne se verrait pas exercer sa profession en solo. Les autres médecins sont là pour l'aider, partager avec elle leur expérience. Quatre femmes sont copropriétaires de la clinique L'Envolée. Ce sont les Drs Lisanne Papin, Nathalie Duguet, Marie-Claude Théroux et Odile Kowalski. Cette clinique assure le suivi complet de la famille : contraception, grossesse, accouchement, port-partum et pédiatrie. S'y ajoutent des services de consultation en urologie, dermatologie, gynécologie, psychologie, diététique. On peut y recevoir des soins tels que la rééducation périnéale, le curetage, les mini-chirurgies, la vasectomie, la circoncision, le traitement des varices. On y fait aussi des prélèvements sanguins. Il est possible d'y recevoir des soins en massothérapie et en acupuncture. On y offre des cours prénataux, d'allaitement et de gymnastique postnatale. On y pratique aussi la médecine familiale pour tous les membres de la famille. Des spécialistes sont rattachés à la clinique, dont un gynécologue, un urologue, un oto-rhino-laryngologiste, deux pédiatres, un chirurgien pédiatrique. Au CLSC, le Dr Pelland exerce sa profession en collégialité et elle aime la stimulation du travail en équipe.

À la clinique L'Envolée, Marie-France Pelland partage sa pratique obstétricale avec un collègue qui a fait le même cheminement qu'elle, le Dr Dominique Pilon. Ils ont complété leur résidence ensemble au CLSC et à Sacré-Coeur. Les patientes sont suivies par les deux médecins tout au cours de leur grossesse. Au moment de l'accouchement, il est presque certain que ce sera un des deux médecins qui procédera à l'accouchement. Les femmes qui accouchent se sentent donc en confiance.

Le Dr Pelland oeuvre aussi au CLSC Bordeaux-Cartierville, à l'unité de médecine familiale, où elle enseigne aux résidents et prépare des cours. Elle y reçoit une dizaine de patients par semaine. Sa clientèle se compose en partie de femmes enceintes, d'adolescentes, de bébés et de personnes âgées. Elle fait des visites à domicile. Une semaine sur six, elle assume également la garde à la pouponnière de l'hôpital du Sacré-Coeur. Le Dr Pelland considère que ses activités médicales en bureau privé et en CLSC constituent un heureux mariage.

À l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, la pratique de l'obstétrique est bien structurée et les médecins peuvent compter sur un filet de sécurité additionnel. Il y a une liste de garde et un médecin assure la relève pour tous les médecins qui font de l'obstétrique. "La qualité de vie demeure quand même excellente. La majorité des médecins qui sont rattachés à l'hôpital du Sacré-Coeur en obstétrique font le suivi auprès de leurs patientes et procèdent eux-mêmes à leur accouchement. Je n'ai presque jamais recours au filet de sécurité mis à notre disposition, affirme le Dr Pelland, parce que je peux compter sur la collaboration de Dominique."

L'obstétrique en difficulté

Ce sont les médecins en obstétrique qui ont pris la relève à la pouponnière de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal pour cause de pénurie de pédiatres. "La survie de l'obstétrique à Sacré-Coeur, dit le Dr Pelland, est entre les mains de la médecine familiale. Si les médecins de famille avaient refusé de s'occuper de la pouponnière, il aurait fallu fermer l'obstétrique. Pourtant, il s'y effectue environ 2 000 accouchements par année. Et l'on est à Montréal... C'est sûr que pour un jeune pédiatre qui débute, il peut n'être pas intéressant de pratiquer à Sacré-Coeur. D'abord, parce qu'étant à Montréal, il n'est rémunéré qu'à 70% et ensuite, parce que l'hôpital ne dispose que de la pouponnière et non pas d'un service de pédiatrie. Les enfants malades sont transférés à l'hôpital Sainte-Justine ou à l'hôpital de Montréal pour enfants."

Cette rémunération réduite affecte également des médecins omnipraticiens comme le Dr Pelland : "Je reçois 70% de la rémunération d'un omnipraticien, dit-elle, et cette mesure s'appliquera durant trois ans, et à l'hôpital et à la pouponnière et à mon bureau... partout. Au CLSC, mon salaire est fonction d'une combinaison de deux échelles de rémunération. Il y a le 70% dont j'ai fait mention. L'autre échelle implique que je sois rémunérée à 85% de mon salaire la première année, et qu'il y ait gradation à la hausse jusqu'au plein salaire après cinq ans. Approximativement, 85% de 70% correspond à un salaire d'un peu plus de 30 $ l'heure."

Comme le Dr Pelland est en couple avec un ingénieur qui oeuvre en recherche et développement à Montréal, il n'était pas question pour elle de s'exiler. "Je suis née à Montréal, dit-elle, à l'hôpital Sainte-Justine. J'ai vécu à Ville Saint-Laurent toute ma vie. Il était hors de question que je m'établisse ailleurs. Ma famille est ici. Mon conjoint est ici. C'est put-être une aventure intéressante que de partir en région pour quelques années ou de s'y installer, mais cela ne me convenait pas." Assez paradoxalement, elle constate qu'il y a pénurie de médecins à Montréal même.

La réalité de tous les jours

Aux pénalités financières, s'ajoutent entre autres des frais de bureau importants. Ainsi, contrairement aux autres professionnels, le médecin ne peut facturer la TPS ni la TVQ à ses patients. "De plus, les consultations téléphoniques ne sont pas rémunérées. Cependant, le médecin doit en assumer la responsabilité légale. Ce temps pourrait être consacré à une consultation en cabinet, et qui serait rémunérée... Il y a de ces illogismes! En réponse à cette situation, plusieurs médecins ont choisi de ne plus faire de consultations téléphoniques. Personnellement, je considère important que mes patients puissent me rejoindre au téléphone s'ils sont inquiets. Souvent, les résultats des tests de laboratoire sont transmis au patient par téléphone. Là encore, il n'y a aucune rémunération, et pas davantage pour le temps consacré à la compilation et à l'évaluation desdits résultats."

Parmi les obligations du médecin, il y a celle de parfaire sa formation afin de s'assurer d'être à la fine pointe des connaissances. Le Dr Pelland, même si elle sort tout juste de l'université, s'est d'ailleurs inscrite à des activités de formation continue. Pour satisfaire aux exigences du travail à la pouponnière de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, elle a suivi des cours en réanimation néonatale, en pédiatrie, etc., tout cela à ses frais. "Pendant que je suis en formation, je ne suis pas à mon bureau. Je continue pourtant à défrayer les coûts divers, des frais de l'ordre de 300 $ à 400 $ par jour environ."

Depuis sa création, l'AJMQ tente d'obtenir que le gouvernement supprime les différences de rémunération entre les jeunes médecins (qu'ils soient omnipraticiens ou spécialistes) et leurs aînés. Les jeunes médecins sont pris dans un carcan réglementaire et ils dénoncent vigoureusement l'odieux de toutes ces mesures dont ils font les frais. Selon le Dr Pelland, le système leur réserve un avenir où l'autonomie - qui est à la base même du professionnalisme - est déjà bien hypothéquée.

Une jeune femme engagée

Le Dr Pelland a écrit au Dr Renald Dutil, président de la Fédération des médecins omnipraticiens pour dénoncer cette condition : "La situation perdure depuis près de dix ans, dit-elle. Je trouve ça déplorable. La médecine est la seule profession où les gens sont rémunérés à 70%, à Montréal et dans les autres régions universitaires. Dans les autres professions, si l'on veut qu'un professionnel accepte un travail en région, on lui offrira des bonis substantiels. Si l'on veut attirer un travailleur à la Baie-James, on lui offrira une rémunération à 150%." L'Association a déposé une plainte à la Commission des droits de la personne pour discrimination. "On se bat pour ceux qui vont suivre, souligne le Dr Pelland. Avant que ce débat ne mène à une entente, plusieurs années peuvent s'écouler. À l'heure actuelle, on se bat pour des principes, mais je trouve important de défendre nos droits."

Qui plues est, le gouvernement réclame aux médecins le remboursement d'un trop-perçu lorsque le nombre d'heures travaillées excède le nombre d'heures prévu. "Le gouvernement a décidé que les omnipraticiens avaient droit à une enveloppe budgétaire de tant et qu'il fallait s'en tenir à cela. Que faire lorsque la rémunération maximale est atteinte? Il faudrait peut-être que l'on arrête de travailler et que les gens guérissent par eux-mêmes?! S'indigne le Dr Pelland. C'est décevant et frustrant. Les médecins en général sont peu intéressés par les enjeux politiques. Ils voudraient seulement pouvoir traiter leurs patients et être payés pour le travail qu'ils font, tout simplement."]