Le Dr Pierre Fugère
Parution: mars 2001

Un médecin de coeur et d'action
Par Danielle Lapointe


Le Dr Pierre Fugère affiche une longue feuille de route en ce qui concerne sa vie universitaire, hospitalière et médicale. Il a reçu entre autres, en 1996, le Prix des médecins de coeur et d'action, décerné conjointement par l'AMLFC et le Groupe L'Actualité médicale, pour sa contribution à la profession, à l'enseignement et à la recherche en obstétrique-gynécologie. Il a été président de la Société d'obstétrique et de gynécologie de langue française du Canada en 1967, qui s'est jointe pendant sa présidence à la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada. Il a été président du comité de l'exercice professionnel à l'Association des obstétriciens et gynécologues du Québec, président du comité d'étude sur la ménopause et président du comité sur l'avortement thérapeutique au Collège des médecins du Québec, président (pour la région de Montréal) du comité d'étude sur la mortalité maternelle au Québec, vice-président du jury des examinateurs en obstétrique-gynécologie pour le Collège des médecins du Québec, membre du comité de discipline au Collège des médecins du Québec et membre de la New York Academy of Sciences. Il a également été membre du comité éditorial du Bulletin de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada et est actuellement membre du comité éditorial du Clinicien.


Le Dr Pierre Fugère

Cardiologie ou obstétrique?

Le Dr Fugère est entré à la faculté de médecine de l'Université de Montréal en 1954 et a obtenu son diplôme en 1959. Depuis les débuts, il s'orientait vers la médecine spécialisée. La cardiologie l'a d'abord intéressé. Il a complété un stage de deux mois à l'Institut de cardiologie de Montréal, à l'époque du Dr Paul David. L'atmosphère y était stimulante, mais le Dr Fugère a été déçu du peu de moyens dont disposait le médecin à cette époque pour véritablement traiter les patients en cardiologie médicale et du fait que c'était l'aspect technologique qui prédominait en cardiologie chirurgicale. Il a trouvé cette approche bien aride. Au cours de son apprentissage, il avait eu l'opportunité de s'initier à l'obstétrique, où la haute technologie est moins omniprésente et où l'humanisme est davantage privilégié. C'est donc cette spécialité qu'il a choisie, délaissant définitivement la cardiologie. Le Dr Fugère a poursuivi sa résidence à l'hôpital Notre-Dame, aux États-Unis ainsi qu'à l'Hôtel-Dieu de Montréal.

Des pionniers à l'hôpital Saint-Luc

Le Dr Fugère a ensuite exercé sa profession à l'hôpital Saint-Luc. Les gynécologues oeuvraient aux départements d'obstétrique et de chirurgie. Le Dr Bertrand Michon et lui-même furent les premiers professionnels véritablement formés en gynécologie à exercer cette spécialité à l'hôpital. Ils y ont fait figure de pionniers en obstétrique-gynécologie et ils font toujours équipe. Progressivement, à la fin des années 1960, un département de gynécologie-obstétrique a été mis sur pied.

Le Dr Fugère travaille à l'hôpital Saint-Luc depuis maintenant 36 ans. Dès ses débuts, il a préconisé de travailler en association, ce qui était novateur à cette époque. Cette formule permettait une pratique beaucoup plus intéressante. Par après, beaucoup de jeunes médecins se sont joins à eux. Le Dr Fugère a occupé le poste de chef du département d'obstétrique-gynécologie pendant 23 ans à l'hôpital Saint-Luc. "Je n'étais pas un chef, dit-il, au sens où on l'entend habituellement. Nous formions un groupe où chaque membre était égal. Les décisions se prenaient par consensus. C'est peut-être pour cette raison que l'on a bien évolué, ajoute-t-il. C'est plus sympathique de cheminer dans ce genre d'environnement."

Le Dr Fugère a toujours demandé que chacun, même s'il était en surspécialité, soit de garde lorsque venait son tour. Et tous ont accepté. Les obstétriciens-gynécologues appréciaient beaucoup ce contexte où on prenait en considération la qualité de vie. Plusieurs spécialistes d'autres hôpitaux se sont joints à l'équipe en place, séduits par cette philosophie.

L'hôpital Saint-Luc constitue un centre d'excellence en obstétrique-gynécologie et il dessert une clientèle qui afflue de partout. Très tôt, après son arrivée à l'hôpital, le Dr Fugère a mis sur pied une clinique de fertilité. Il a plus tard délégué la responsabilité de cette clinique à des collègues. Avec les années, il a développé d'autres intérêts, qui l'occupent aujourd'hui à plein temps, dont la clinique de ménopause. Il a mené à bien plusieurs projets de recherche. Il dirige la clinique de planning familial (planning et avortement thérapeutique) et a également une pratique privée.

Depuis son arrivée à l'hôpital Saint-Luc, le Dr Fugère s'y occupe d'enseignement. Il est aujourd'hui professeur titulaire et actif en recherche clinique. Tout ce qui touche à l'enseignement l'a toujours intéressé au plus haut point. Au cours des années, il a assumé entre autres la présidence du comité de l'évaluation des enseignants à la faculté de médecine de l'Université de Montréal. Il a aussi été membre du Groupe de travail pour l'établissement d'une politique facultaire de l'évaluation de l'enseignement.

Le développement en gynécologie-obstétrique à l'hôpital Saint-Luc a cours surtout dans les cliniques externes, qui favorisent l'enseignement universitaire, la recherche clinique et la recherche fondamentale. Deux chercheurs fondamentalistes en gynécologie-obstétrique y oeuvrent : les Drs Gilles Bleau et François Dubé. Comme l'explique le Dr Fugère, l'hôpital Saint-Luc avait de plus en plus de responsabilités en ce qui a trait à l'enseignement et à la formation de nombreux résidents. Et les cliniques externes satisfaisaient à une partie de ces besoins. On retrouve donc, annexées à l'hôpital, des cliniques de gynécologie générale, d'obstétrique, de ménopause, de planning familial, de grossesses à risque. Ces cliniques sont parmi les plus actives dans le milieu montréalais.

Des fonctions médico-administratives

À l'hôpital Saint-Luc, le Dr Fugère a été président du CMDP pendant un an et délégué au conseil d'administration pendant trois ans. Les années où il a siégé au conseil d'administration ont été relativement tranquilles.

Dans le contexte actuel de réorganisation hospitalière au CHUM, tout ce qui touche à l'obstétrique relève maintenant de l'hôpital Saint-Luc. Par conséquent, en ce qui concerne la gynécologie (présentement à l'Hôtel-Dieu de Montréal), le Dr Fugère ne saurait dire ce qu'il en adviendra. En principe, elle devrait elle aussi relever de l'hôpital Saint-Luc. Cependant, l'oncologie gynécologique continuera d'avoir cours à l'hôpital Notre-Dame. "À l'hôpital Saint-Luc, il y a une concentration en obstétrique, en gynécologie générale et en infertilité, dit le Dr Fugère. Il est certain que nous devrons nous adapter à de nouvelles réalités.

"On promet la construction d'un hôpital unique, au lieu des trois hôpitaux qui constituent le CHUM, souligne encore le Dr Fugère, et j'espère que ce ne sont pas de vaines promesses. En attendant, il faudra vivre ici. Pour l'instant, nous procédons à des travaux de rénovation et de construction dans le secteur mère-enfant." L'hôpital Saint-Luc a été le premier à Montréal à se doter de chambres de naissance. Quand les travaux seront terminés, ce sont toutes les femmes qui auront droit à une chambre privée où elles pourront garder leur bébé en permanence. Ce service s'ajoutera à celui des chambres de naissance.

Forceps, césariennes et épisiotomies

Quelle est l'opinion du Dr Fugère par rapport au discours qui circule dans la société sur la tendance de l'obstétricien-gynécologue à être interventionniste en matière d'accouchements au point de vue forceps, césariennes et épisiotomies? "Ça dépend toujours en bout de ligne de ce qu'on considère comme étant le critère d'excellence, dit-il. Le critère, c'est de donner naissance à un bébé en bonne condition et de sauvegarder la santé de la mère. Il faut faire bien attention aux statistiques", mentionne le Dr Fugère. Le taux de césariennes effectuées à l'hôpital Saint-Luc se situe autour de 17%, ce qui est considéré comme peu élevé. Des endroits aux États-Unis affichent un taux de césariennes de 25% et plus. "Dans certaines régions du Québec, les sages-femmes sont glorifiées d'obtenir un taux de césariennes très bas. En fait, c'est parce qu'elles sélectionnent les femmes qu'elles accouchent. Les femmes pour lesquelles on prévoit un accouchement compliqué sont transférées dans les services de gynécologie-obstétrique des hôpitaux, ce qui fausse les statistiques. Le spécialiste doit également s'occuper de toutes les grossesses complexes qui lui sont présentées par le médecin omnipraticien."

Quant à la controverse qui a eu lieu sur l'épisiotomie il y a quelques années, le Dr Fugère souligne que la situation a évolué. Les connaissances alors véhiculées dans la littérature avaient amené de nombreux obstétriciens-gynécologues à penser qu'une petite incision pratiquée à la dernière minute était plus facile à réparer qu'une déchirure pouvant causer beaucoup de dégâts. Certains, par contre, croyaient préférable de ne pas faire d'épisiotomie. Ils préconisaient de laisser accoucher les patientes et de réparer par après s'il y avait lieu. La conclusion d'une étude récente a été qu'il ne survenait pas plus de complications, que l'on fasse une incision ou pas. "Maintenant, dit le Dr Fugère, on ne fait pratiquement plus d'épisiotomies préventives."

Pour sa part, le Dr Fugère préfère ne pas faire d'épisiotomie, sauf quand elle s'impose absolument. Son équipe et lui ont adopté cette attitude : avant de faire une incision, la femme est consultée et si elle ne veut pas de cette intervention, on la laisse accoucher. La réparation est effectuée par la suite si requis. "On en fait effectivement beaucoup moins que l'on en faisait, dit le Dr Fugère. Cela ne fait pas diminuer le taux de déchirures pour autant. Chez les femmes qui accouchent d'un premier bébé, il est d'environ 80%. Le contact humain est très important lorsque vient le temps d'expliquer les enjeux dont il est question. Il faut s'assurer que la décision sera prise avec un consentement éclairé. On utilise aussi de moins en moins les forceps." Aujourd'hui, selon le Dr Fugère, la vaste majorité des femmes veulent bénéficier des percées de la science. À l'hôpital Saint-Luc, environ 80% des femmes dont c'est la première grossesse choisissent d'avoir recours à l'épidurale pour calmer leurs douleurs.

Le Dr Fugère considère que le discours d'humanisation des soins véhiculé par les sages-femmes comporte malheureusement de fausses représentations. Il croit qu'une majorité de femmes ne sont pas prêtes à revenir à l'accouchement à domicile ni à des conditions semblables. "Dans les années 1965-1970, dit-il, j'étais président pour la région de Montréal d'un comité sur la mortalité maternelle. Le taux de mortalité au Québec était nettement supérieur à celui des autres provinces canadiennes et à celui des États-Unis. On a identifié toutes les femmes qui étaient mortes lors de l'accouchement ou au cours du mois suivant. Nous avons procédé à une enquête pour chacune de ces mortalités. Il en est ressorti que 80% de ces femmes avaient accouché dans de petits hôpitaux. À ce moment-là, l'assurance santé n'existait pas. De nombreux petits hôpitaux privés avaient été construits dans la région de Montréal et de Québec. Je pense entre autres à l'un de ces établissements où il n'y avait même pas d'ascenseur et où l'on devait porter dans ses bras les patientes sur le point d'accoucher. C'était dans ces endroits que les femmes mouraient de différentes complications obstétricales, souligne le Dr Fugère. Mais à l'époque, on ne le savait pas. Quand le rapport est sorti, le gouvernement a pris des mesures pour pallier la situation et ces petits hôpitaux ont été fermés. Pourtant, on favorise à nouveau d'accoucher dans des centres plus petits ou des maisons de naissance, sans tenir compte des leçons du passé."

Comme l'explique également le Dr Fugère, les hôpitaux où de 2 000 à 3 000 accouchements ont lieu chaque année peuvent se permettre d'avoir du personnel sur place 24 heures par jour. On peut alors disposer d'un personnel comprenant quatre, cinq infirmières et un anesthésiste en permanence. Le problème dans les salles d'obstétrique, c'est qu'il y a pénurie d'infirmières spécialisées dans cette discipline. "En 1997, de nombreuses infirmières d'expérience ont pris leur retraite, toutes en même temps, ce qui a affecté tous les départements dans les hôpitaux. On commence à en former de nouvelles, précise le Dr Fugère. On fait du recrutement et on espère combler les postes d'ici deux à trois ans." La situation est en cours d'évolution...]