Le Dr Sylvain Chouinard
Parution: mars 2001

Défenseur de l'environnement et de la vie
Par Danielle Lapointe


Le Dr Sylvain Chouinard, qui pratique la médecine à l'Hôpital de Yellowknife, s'intéresse tout particulièrement - comme médecin - à l'environnement, aux problèmes de pollution sur la planète et de contamination des territoires nordiques. Il a fondé le comité de l'environnement de l'Association médicale des Territoires du Nord-Ouest, qui veut mobiliser les médecins à cette cause. "Dans notre groupe, dit-il, nous pensons que les médecins doivent monter en première ligne sur le plan de la protection de l'environnement et du militantisme. Qui dit environnement, dit santé. C'est le facteur le plus déterminant pour la santé et la vie telle qu'on la connaît. Les médecins n'ont pas conscience à quel point la vie humaine est menacée.

Le Dr Sylvain Chouinard

"Notre connaissance des contaminants est hautement inadéquate, continue le Dr Chouinard. Tout ce qu'on en sait (à peu près), c'est qu'ils sont toxiques, dangereux, mortels, qu'ils s'accumulent dans l'organisme et détruisent les écosystèmes. Le problème est sérieux. Les médecins sont absents du débat sur le plan environnemental, surtout en ce qui concerne la conscientisation des populations. Ce sont toujours d'autres groupes que celui des médecins qui se sont attelés à cette tâche. Si la priorité numéro un des médecins est la santé, alors ils se doivent d'être au coeur de ce débat."

Le Dr Chouinard fait état d'études menées dans le nord de l'Europe concernant les ours polaires. On s'est aperçu qu'environ 70% des ours polaires mâles de cette région avaient subi des mutations au niveau des organes sexuels. "On sait que des produits comme les PCP ont justement un effet perturbateur en ce sens, dit le Dr Chouinard, et on commence tout juste à prendre conscience de cette situation. Les humains seront les prochains sur la liste. Les décomptes de spermatozoïdes vont en diminuant. Dans le sud, beaucoup de poissons mâles souffrent aussi d'anomalies à ce niveau. On se demandait depuis longtemps quelle en était la cause. On a découvert tout récemment que ce phénomène de mutation était relié à l'utilisation de produits chimiques. Ceux qui entrent dans la fabrication du plastique, dans lequel tout est contenu maintenant (de l'eau aux boissons gazeuses), sont pointés du doigt." Ces contaminants, selon le Dr Chouinard, pourraient être à l'origine de l'explosion du cancer du sein chez les femmes.

Une bombe

Yellowknife, la ville où il travaille et réside depuis plusieurs années, a un problème de contamination par l'arsenic, qui constitue une véritable bombe à retardement. "Les milliers de barils que l'on voit à vol d'oiseau sur le site de mines d'or désaffectées, souligne le Dr Chouinard, ne constituent que la pointe de l'iceberg. La majeure partie des déchets sont entreposés sous terre dans des conditions instables. Des tonnes de déchets toxiques se retrouvent dans les galeries désaffectées des mines, dont on a bouché les extrémités avec du ciment. C'est un problème très important parce qu'on y retrouve près de 300 000 tonnes métriques de trioxyde d'arsenic, la forme la plus toxique de l'arsenic. Actuellement, ça semble être contenu grâce aux installations de pompage de la mine qui font dériver les eaux vers des étangs de rétention. Mais l'eau suinte à travers ces déchets, elle s'infiltre sous terre et s'y fraie un chemin. Les galeries seraient inondées si le système de pompage cessait de fonctionner. L'eau n'est contenue que de façon temporaire; ce n'est absolument pas une solution à long terme. Ce phénomène menace une grande partie des Territoires du Nord-Ouest, de même que l'océan Arctique puisque le grand lac de l'Esclave constitue la décharge où commence le grand fleuve Mackenzie et que celui-ci se jette dans l'océan Arctique. Cette contamination peut affecter une grande partie de l'hémisphère Nord. Un cataclysme écologique sans commune mesure couve sous terre."

La région de Yellowknife et les Territoires du Nord-Ouest sont également menacés par d'autres formes de contamination tout aussi sournoises. Entre autres par les insecticides et les BPC en provenance du sud. "Ces produits utilisés aux États-Unis ou dans les pays tropicaux contaminent les régions nordiques. Si la température est assez élevée, ces produits semi-volatils, une fois utilisés, s'évaporent et se répandent dans la haute atmosphère, précise le Dr Chouinard. Ils voyagent jusqu'aux régions nordiques et, sous l'action du froid, se redéposent au sol, dans les océans et les cours d'eau. Ces produits, qui ne sont pas biodégradables, contaminent alors la chaîne alimentaire. Les animaux sauvages - surtout ceux qui consomment du poisson, des crevettes et du plancton - sont contaminés. On retrouve également des taux élevés de contaminants chez les humains. Une étude ayant trait au lait maternel a été menée, il y a quelques années, auprès des femmes vivant le long du fleuve et des Grands Lacs. Des populations autochtones constituaient les populations de contrôle, car on croyait alors qu'elles n'étaient pas exposées à ces produits dans leur environnement. On s'est vite rendu compte qu'en fait, leur taux de contamination était environ huit fois supérieur à celui de la population étudiée."

Yellowknife est située le long du grand lac de l'Esclave, au-dessus du 63e parallèle, à quelque 1 000 kilomètres au nord d'Edmonton. La population des Territoires du Nord-Ouest se compose d'environ 50% de Blancs et 50% d'autochtones : des Inuits et des Amérindiens. Cependant, la majeure partie de la population de Yellowknife est non autochtone. Les gens y sont issus de tous les coins du pays et du monde entier. À l'origine, Yellowknife était une ville minière. On y extrayait de l'or, dans deux mines situées à la limite de la ville. Une de ces mines est aujourd'hui fermée. On y retrouve également des mines de diamants. Yellowknife a toujours représenté un attrait touristique, principalement pour la chasse et la pêche. On y retrouve aussi beaucoup de biologistes et d'écologistes, car elle est en quelque sorte une ville témoin quant au degré de pollution de l'environnement à l'échelle planétaire.

Médecin des autochtones

Le Dr Chouinard est appelé à soigner les 15 000 habitants de Yellowknife de même que les 40 000 autochtones établis un peu partout sur un vaste territoire accessible seulement par avion. Il voyage donc continuellement. Le Dr Chouinard a suivi un entraînement des Forces armées canadiennes pour assurer sa survie en cas de pépin. En effet, il peut arriver qu'il doive atterrir d'urgence au "milieu de nulle part" à cause de problèmes mécaniques ou autre, et il doit pouvoir subvenir à ses besoins en attendant du secours. Il a appris à construire des igloos, à chasser, à pêcher, à identifier les plantes comestibles de la région - et ce, pour chaque saison -, à faire du feu sans allumette. "Vivre au grand air, dit-il, avec le strict minimum, nous ouvre à une perspective différente de la vie. On s'aperçoit alors que nous avons à notre portée tous les moyens pour survivre sans arsenal technologique. Il s'agit simplement de savoir comment procéder. Cela nous ramène à nos sources. On oublie trop souvent que pendant des millions d'années, c'est ainsi que l'on a vécu sur la terre." Le Dr Chouinard a appris que la nature est une amie qui nous offre tout ce dont nous avons besoin, même si elle peut paraître inhospitalière.

Dans les communautés inuites et amérindiennes que visite le Dr Chouinard, ont été aménagés des centres de santé où travaillent à temps plein des infirmières et que visitent régulièrement des médecins. Une grande partie de la population de ces communautés ne s'exprime ni en anglais, ni en français. Un interprète est nécessaire la plupart du temps. Le Dr Chouinard se rend au moins une fois par mois dans l'un ou l'autre de ces centres.

Outre le diabète et les infections pulmonaires (nombre de patients sont atteints de tuberculose), le Dr Chouinard doit aussi composer avec des problèmes de santé liés à la toxicomanie et à l'alcoolisme, omniprésents dans les communautés autochtones. "Nous y sommes confrontés constamment, dit-il. Cette situation résulte du changement de style de vie des autochtones et des modifications qu'ils ont apportées à leur alimentation. Il existe des projets de prévention; toutefois, pour ces communautés, la santé telle qu'on la conçoit constitue une réalité nouvelle. De façon générale, continue le Dr Chouinard, la communication s'établit aisément. Il s'agit de prendre le temps de bien tout expliquer, avec l'aide de l'interprète. Quelquefois, cependant, on note qu'il est difficile pour certaines personnes de suivre fidèlement le traitement prescrit."

Dans ces sociétés totémiques et ritualistes, les rapports à la vie, à la souffrance et à la mort sont différents de ceux de nos sociétés traditionnelles. Et cela se reflète au niveau de la santé. Ces différences sont moins prononcées par contre chez les plus jeunes, qui sont davantage occidentalisés. Souvent, les mots pour décrire un symptôme de façon précise n'existent pas. Il faut alors poser beaucoup de questions pour cerner le problème. Un travail important est réalisé avec les interprètes et avec les organisations autochtones afin de favoriser des échanges, des rencontres sur des thèmes reliés aux traditions autochtones. Comme le souligne le Dr Chouinard, il aurait été inconcevable de pratiquer la médecine chez les autochtones sans se familiariser avec leur culture, sans mieux comprendre leur perspective de la vie et de la santé. "Notre vision doit être globale", dit-il. Ainsi, un patient, un jour, exprimait qu'on lui avait jeté un mauvais sort, que cela le rendait malade, et il requérait l'intervention d'un medicine man. Lorsqu'un patient exprime la nécessité de rencontrer un medicine man ou shaman, le Dr Chouinard collabore avec la famille pour que ce patient obtienne satisfaction. Personne n'essaie de se nuire. Il s'agit d'un travail d'équipe où collaborent le medicine man et le Dr Chouinard.

Règle générale cependant, la majorité des autochtones acceptent de se rendre dans les hôpitaux plus au sud pour y recevoir des soins. En dix ans, le Dr Chouinard n'a rencontré qu'un seul patient qui ait manifesté des objections importantes. "La plupart du temps, mentionne-t-il, les gens sont d'accord. Ils nous disent : "Si vous pensez qu'il faut que ce soit fait, alors qu'on le fasse". Des peurs profondes subsistent tout de même."

Selon le Dr Chouinard, des événements historiques peuvent expliquer ces peurs. "Un grand nombre d'Inuits et d'Amérindiens qui souffraient de tuberculose dans les années 1950 ont été expatriés de force parce qu'il n'y avait pas de personnel médical sur place pour les soigner et qu'on ne disposait pas des équipements médicaux requis. Une grande partie de ces gens ont été envoyés à Edmonton. Ceux qui vivaient plus à l'est (Terre de Baffin, par exemple) ont été dirigés vers Montréal, Winnipeg ou Ottawa. Les gens s'absentaient pendant un an ou deux. Malheureusement, il arrivait souvent que la maladie en soit déjà à un stade avancé avant que plusieurs ne reçoivent des soins appropriés, et nombreux sont ceux qui ont eu des séquelles importantes et permanentes. Beaucoup de vies ont été brisées par un accès limité aux soins de santé dans les années 1950 et 1960", mentionne le Dr Chouinard.

De la médecine familiale à la médecine interne

Natif d'Edmunston au Nouveau-Brunswick, le Dr Chouinard a opté pour la médecine à la suite de ses expériences comme patrouilleur de ski alpin et comme sauveteur en natation durant ses études secondaires et collégiales. Il a pourtant hésité entre la médecine et les sciences de l'environnement, l'écologie en particulier, qui l'attirait et pour laquelle il a encore beaucoup d'intérêt. C'est en 1975 qu'il a débuté ses études médicales à l'Université Laval à Québec. Il n'a pas été trop dépaysé puisqu'il connaissait bien déjà Québec et Montréal, une grande partie de sa parenté résidant au Québec.

À Yellowknife

À la même époque où le Dr Chouinard débutait sa carrière à l'Hôpital général de Montréal comme spécialiste en médecine interne à la salle d'urgence, on recrutait pour les Territoires du Nord-Ouest. Or, le Dr Chouinard ne tenait pas nécessairement à demeurer dans une grande ville. Il avait le goût d'explorer différents milieux avant de s'installer définitivement quelque part. Sa conjointe et lui se sont donc rendus aux Territoires du Nord-Ouest au mois de janvier 1988. "Yellowknife, c'est le royaume de l'hiver. Les températures vont de -40o à -50o C. La neige est blanche et propre tout l'hiver."

Le Dr Chouinard et son épouse ont été accueillis à bras ouverts à Yellowknife. À l'hôpital, le travail ne manquait pas. Le Dr Chouinard a été appelé encore là à travailler durant de longues heures. Quand il a débuté, il était le seul spécialiste en médecine interne. Il s'est intéressé au développement de la médecine et des soins intensifs. Il a réussi à recruter un autre spécialiste en médecine interne pour lui prêter main-forte. Des services d'hémodialyse et un programme d'éducation pour les diabétiques ont été élaborés.

Le Dr Chouinard enseigne aux médecins de famille et aux infirmières qui vont travailler dans les centres de santé des communautés autochtones. Ironie du sort, la moitié des spécialistes à l'hôpital sont des Canadiens francophones, bien que les patients s'expriment majoritairement en anglais. On y retrouve trois Québécois, un Nouveau-Brunswickois et une Manitobaine.

À l'instar du Québec, les Territoires vivent des problèmes de pénurie d'effectifs médicaux et de coupures budgétaires. Il devient de plus en plus difficile de recruter de jeunes médecins dans cette région isolée. Il est difficile non seulement de les attirer à Yellowknife, mais également de les retenir sur place. "Pour accepter de travailler ici, dit le Dr Chouinard, il faut aimer la nature, puis il ne faut pas chercher les centres d'achats." Malgré les mesures incitatives du gouvernement, le problème demeure aigu. "La situation doit s'améliorer absolument, soutient le Dr Chouinard. Quand il n'y a pas suffisamment de médecins, ceux qui sont en place s'épuisent et décident de quitter à leur tour, ce qui amplifie le problème". Au cours des dernières années, cinq, six médecins ont quitté la région pour se rendre dans l'ouest du pays entre autres.

Le Dr Chouinard lui-même est en période de réflexion actuellement par rapport à son avenir, et la situation familiale joue un rôle important dans cette réflexion. Il a trois garçons et aimerait avoir davantage de temps pour s'en occuper. Ses garçons ont 9 ans, 7 ans et 5 ans. Depuis la naissance du troisième enfant, son épouse ne pratique plus sa profession de radiologiste et demeure à la maison. Deux médecins très occupés avec trois enfants, ce n'était plus possible. La situation scolaire alimente également sa réflexion. Le Dr Chouinard et sa conjointe, malgré qu'ils soient bilingues, ne sont pas intéressés à inscrire leurs enfants à une école anglaise.

L'assimilation fait des ravages dans la localité. De nombreux francophones en provenance d'autres régions du pays ne peuvent plus s'exprimer en français. Le gouvernement a investi des fonds afin que des services soient offerts dans cette langue. Une école de niveau primaire a vu le jour. "C'est bien beau une école française, dit le Dr Chouinard, mais les professeurs qui enseignaient à mes enfants devaient prendre en charge deux niveaux en même temps et c'était compliqué. À cela s'ajoute le fait qu'une partie des enfants viennent de familles où c'est l'anglais qui est la langue courante. Ces mêmes enfants parlent difficilement le français, ce qui peut retarder l'apprentissage de l'ensemble de la classe. De plus, il n'existe pas d'école française au niveau secondaire. C'est pourquoi il faudra songer à partir d'ici. Pour nos enfants, il serait préférable de déménager avant qu'ils ne débutent leurs études secondaires. On veut étendre les services secondaires, mais le nombre d'étudiants doit justifier cette option. Il faut commencer à planifier l'avenir."

Conséquence de tout cela, le Dr Chouinard et sa conjointe ont inscrit leurs enfants à un projet d'école à la maison. C'est la grande mode dans l'Ouest canadien, pas seulement chez les francophones, mais également chez les anglophones. L'épouse du Dr Chouinard a forcément hérité d'un emploi à plein temps dans l'enseignement depuis un an. Ses enfants sont inscrits à des activités à l'école, mais leur apprentissage scolaire se fait à la maison. "Beaucoup de gens sont désillusionnés au sujet du système scolaire, dit le Dr Chouinard. La situation du côté anglophone est meilleure. Les écoles anglaises offrent davantage de stabilité. Les effectifs y sont plus nombreux."

Le Dr Chouinard a pensé un moment inscrire ses enfants à l'école anglaise, mais finalement, il tient à ce qu'ils acquièrent la maîtrise de la langue française et qu'ils deviennent entièrement bilingues. "S'ils vont à l'école anglaise et que la majorité de leurs amis sont anglophones, dit-il, très bientôt ils ne parleront plus le français. Pour nous, il est important qu'ils soient parfaitement bilingues. C'est ce qui nous a ouvert le pays à mon épouse et à moi. N'importe où dans le pays, nous nous sentons chez nous. C'est comme ça qu'on voit les choses pour les enfants. Et puis, le français est notre langue maternelle : nous tenons à la préserver."

Le Dr Chouinard souligne que la langue française est une petite cousine de la langue anglaise et qu'elles sont d'origine commune. "Beaucoup de mots s'écrivent exactement de la même façon. Seule la prononciation varie, dit-il. Paradoxalement, travailler en anglais ici m'a aidé à améliorer mon français. Notre pays est grand et fantastiquement beau. À la base, il n'y a pas, fondamentalement, de différence entre les cultures anglaise et française. Seulement, nous avons oublié. Les différences sont apparues il n'y a que quelques siècles. C'est récent, tout ça. Des échanges culturels entre la France et l'Angleterre, il y en a toujours eu. Il est temps de recommencer à collaborer ensemble et à travailler de concert."]