Le Dr Alain Vadeboncoeur
Parution: février 2001

Un pro de la médecine d'urgence
Par Danielle Lapointe


Le principal mérite du Dr Alain Vadeboncoeur, spécialiste en médecin d'urgence, a été de participer à l'essor et au renouvellement de la vision de la médecine d'urgence au Québec. "Le développement de l'urgentologie au Québec, dit-il, est inéluctable." Le Dr Vadeboncoeur est l'un des promoteurs les plus actifs de la médecine d'urgence, reconnue comme spécialité en 1998 après quinze ans d'efforts soutenus. Cette reconnaissance, selon lui, constitue un élément essentiel à la résolution des problèmes qui affectent les urgences, notamment l'encombrement. "Nous avons accumulé un retard d'environ vingt ans comparativement aux États-Unis et au Canada anglais en matière de médecin d'urgence", dit-il.

Le Dr Alain Vadeboncoeur et ses deux petites filles, Maude (à gauche) et Anaïs

Comme le souligne le Dr Vadeboncoeur, la pratique de la médecine d'urgence a beaucoup évolué depuis vingt ans. De nouvelles connaissances ont servi de base au corpus de cette spécialité qui progresse à un rythme rapide. "Le développement des urgences, la recherche, le rayonnement, c'est complexe, dit-il. Si une spécialité est née, c'est qu'il y avait et qu'il y a toujours nécessité de traiter de la façon la plus optimale possible les patients qui présentent une condition urgente et de développer ce champ de la pratique.

Au cours des années, le Dr Vadeboncoeur a compris que le mal qui affectait le secteur de l'urgence était fondamentalement de nature culturelle. "Nous sommes confrontés à un problème de non-développement de la culture de l'urgence dans la communauté, dans le milieu, dans le système de santé québécois", dit-il. Il estime que chaque salle d'urgence au Québec devrait compter au moins un spécialiste, qu'il devrait y avoir plusieurs urgentologues dans les centres dédiés à la formation et à la recherche en médecine d'urgence. "Je pense qu'on va en arriver à cela, dit-il. Le phénomène est mondial. Il n'est pas particulier au Québec. La même tendance se retrouve en Australie, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis...".

Malgré qu'il ait eu pour modèle son grand-père médecin (dont les cinq frères étaient également médecins), Alain Vadeboncoeur a hésité entre la médecine et les mathématiques. Il a finalement opté pour la médecine (il est entré à la Faculté de l'Université de Montréal en 1982), mais est demeuré perplexe quant au mode d'enseignement traditionnel, et il a bien failli abandonner en cours de route. À la fin de sa troisième année de médecine, il a pris une année sabbatique, au cours de laquelle il a parcouru entre autres l'Afrique du Nord. Il a alors compris qu'il valait la peine de poursuivre ses études et qu'il était hautement privilégié de pouvoir le faire.


"Nous sommes confrontés à un problème de non-développement de la culture de l'urgence dans la communcatué, dans le milieu, dans le système de santé québécois."
- Dr Alain Vadeboncoeur

Il a découvert le milieu hospitalier lors de son externat aux hôpitaux Maisonneuve et Notre-Dame, ce qui l'a définitivement réconcilié avec la médecine. Autant l'apprentissage théorique de la médecine lui semblait déconnecté de la réalité et apparemment dénué de logique, autant il se sentait à l'aise dans un contexte clinique hospitalier où il retrouvait cet aspect humain de la relation médecin-patient si important pour lui. Il a choisi d'entreprendre une résidence en médecine familiale au Centre hospitalier de Verdun et au CLSC Saint-Hubert. C'est à cette époque qu'il s'est familiarisé avec la médecine d'urgence, pour laquelle il avait de plus en plus d'affinités.

Alors qu'il était résident, il a fait la rencontre de sa conjointe, avec qui il a fondé une famille qui compte maintenant trois enfants: deux filles et un garçon. La vie de famille a été pour lui véritable découverte. Son rôle de père le passionne, l'enthousiasme et lui apporte beaucoup de bonheur.

Une autre passion pour le Dr Vadeboncoeur est celle de la langue française, de la littérature, de l'écriture. Parcourir un traité de 500 pages sur les virgules est tout à fait passionnant pour lui. Il partage d'ailleurs cet intérêt avec son père, qui mène une carrière d'écrivain et d'essayiste. Le Dr Vadeboncoeur se passionne également pour la musique, en particulier le jazz, s'assurant d'assister chaque année à une quinzaine de spectacles au Festival de Montréal. Sa conjointe et lui sont aussi des fervents de théâtre et affectionnent particulièrement les pièces d'Alexis Martin, du Nouveau Théâtre expérimental et du Groupement forestier de théâtre. Enfin, il a également pratiqué l'escrime durant six ans.

Le début d'un temps nouveau

Sa résidence terminée, le Dr Vadeboncoeur a choisi d'exercer sa profession au centre hospitalier Pierre-Boucher en compagnie d'une dizaine de collègues de la promotion. À ses yeux, le personnel médical de cet hôpital était jeune, dynamique et attirant. Il a été promu chef de l'urgence un an après son arrivée. "À l'époque, dit-il, la difficulté consistait à faire reconnaître le rôle spécifique de l'urgence, qui était considérée comme l'endroit où on fait tout ce qu'on ne peut pas faire ailleurs. Il était donc difficile de se faire reconnaître à plusieurs niveaux: matériel, développement, budget, formation." De 1991 à 1996, le Dr Vadeboncoeur a agi comme chef de service au centre hospitalier Pierre-Boucher, qui compte la neuvième urgence majeure au Québec. Quand il a quitté son poste, l'urgence de Pierre-Boucher était dotée d'une équipe solide, d'un programme de formation continue ainsi que d'activités de recherche en soins d'urgence. Il y a également été, pendant près de deux ans, coordonnateur et adjoint au directeur des services professionnels.

En 1996, le Dr Vadeboncoeur décide de créer un site Internet afin que les gens qui s'intéressent à l'urgence et les médecins puissent communiquer entre eux. Il a demandé à ses collègues du service de médecine d'urgence une subvention de 3000$. Bien qu'on ait jugé cette initiative plutôt farfelue, on lui a quand même octroyé ce budget pour un projet qu'il défendait avec tellement d'opiniâtreté. En 1997, il créait le premier site Internet francophone traitant de médecine d'urgence au Québec, Urgent, qui par la suite est devenu le site officiel de l'Association des médecins d'urgence du Québec (AMUQ). Ce site a d'ailleurs remporté un prix Octas (en 1999) de la Fédération informatique du Québec. Il compte aujourd'hui un millier de membres. Parallèlement, le Dr Vadeboncoeur a mis en place la liste de discussion URG-L, jetant les bases d'une collaboration internationale en médecine d'urgence francophones. Plus de 460 personnes y sont actuellement fort actives. Il est l'un des rédacteurs du site et de la liste d'envoi.

Tout en oeuvrant à Pierre-Boucher, le Dr Vadeboncoeur a commencé peu à peu à s'intéresser plus largement à ce qui se passait dans le système de santé en matière de médecine d'urgence. Ayant mis sur pied des programmes de formation régionaux, il se déplaçait d'un endroit à l'autre. Peu importe l'hôpital, avait-il alors constaté, les problèmes étaient les mêmes. L'engorgement des urgences est peut-être le plus connu. "À Boston, dit-il, un patient qui demeure 24 heures à l'urgence, c'est une catastrophe. La moyenne d'attente est de 3 heures et demie avant d'accéder à un lit. Dans les hôpitaux québécois, on attend 16, 24 ou même 48 heures. Ici, on considère comme normal d'attendre à l'urgence, dit le Dr Vadeboncoeur. Elle sert à pallier les déficits du réseau. Quand la foudre frappe dans un hôpital, elle s'abat sur l'urgence. C'est là que ça explose. La gestion des urgences en est une de crise, précise-t-il. On planifie très peu à moyen et à long terme."

Il n'y a aucun miracle à espérer dans ce domaine, selon lui. "La solution aux problèmes de l'urgence réside dans un travail de fond d'analyse du fonctionnement de l'hôpital, des forces en jeu qui le régissent et de sa complémentarité avec l'ensemble des autres institutions du réseau. L'urgence, souligne-t-il, constitue un enjeu absolument fondamental pour un système de santé. Si on enlève les urgences, la population se retrouve complètement démunie."

Une vision élargie de l'urgence

En 1991, le Dr Vadeboncoeur a commencé à s'intéresser aux soins d'urgence préhospitaliers, au travail des ambulanciers et à leurs besoins en formation: "En 1990, les ambulanciers effectuaient essentiellement du transport." Le Dr Vadeboncoeur s'est donc engagé dans l'action comme formateur en soins préhospitaliers et a contribué au développement de ces derniers. Il a été parmi les acteurs du programme de formation du premier projet réussi de défibrillation semi-automatique en préhospitalier au Québec, dirigé par le Dr Marcel Boucher, et principal rédacteur du guide de formation à cet égard. Il a également agi comme coordonnateur régional et responsable de la formation du programme d'intubation par Combitude et de défibrillation par MDSA. Il est le coauteur du guide de formation régionale C-MDSA, guide qui a été diffusé par la suite dans la plupart des régions du Québec. Il fut membre du comité de formation à Urgences-Santé pour ce même programme.

Il a également participé à la mise en place du programme de formation concernant l'administration de l'Épipen au Québec, qui a été offert dans de nombreuses régions. Le Dr Vadeboncoeur participe depuis 1991 à l'encadrement des services préhospitaliers d'urgence en Montérégie où il occupait jusqu'à tout récemment le poste de coordonnateur médical adjoint. Il est aussi l'auteur d'une demi-douzaine de guides de formation, entre autres sur la défibrillation, l'usage du Combitude, l'Épipen, etc. On sait à quel point ces programmes sont appréciés dans tous les milieux maintenant.

Au cours des dernières années, le Dr Vadeboncoeur a participé à de nombreux comités d 'experts en médecine d'urgence. Président de l'AMUQ depuis un an et demi - une association qui a joué un rôle central dans la reconnaissance de la médecine d'urgence au Québec -, il est à même aujourd'hui de mieux comprendre les enjeux politiques liés à la promotion de cette spécialité. Le Dr Vadeboncoeur a participé à la réalisation de plusieurs rapports et mémoires, dont Les Urgences: 1990-1997, document ministériel publié par les membres du groupe tactique en collaboration avec l'AMUQ, et Projet Urgence-2000: de paratonnerre à plaque-tournante, présenté au groupe d'analyse sur la situation dans les urgences formé par la ministre Pauline Marois et présidé par le Dr Michel Tétreault. Ce document a d'ailleurs servi de base à la réflexion qui a eu cours lors du Forum sur les urgences, considéré comme un tournant majeur dans la perception et la définition des urgences au Québec. "Il en est clairement ressorti que la culture de l'urgence ne doit plus en être une de résolution de crise uniquement, mais qu'elle doit aussi comprendre la visée de solutions à moyen et à long terme. Nous avons exploré de nouvelles avenues lors de ce Forum. Il est temps maintenant d'aller plus loin.

L'urgence en action

En plus de son implication au plan politique, le Dr Vadeboncoeur s'active à relever un nouveau défi sur le terrain. En effet, il a reçu comme mandat de créer un milieu d'urgence de pointe à l'Institut de cardiologie de Montréal, où l'on donnera priorité à l'enseignement et à la recherche. "L'Institut constitue un milieu de recherche à la fine pointe des connaissances et l'on y retrouve une équipe d'une grande qualité. On peut dès lors s'engager dans un processus qui mènera à une vraie pratique académique, encore très peu développée dans les urgences du Québec. L'Institut se prête bien à ce genre d'exercice", affirme le Dr Vadeboncoeur.

Trouver des solutions en situation de crise, le Dr Vadeboncoeur y est confronté quotidiennement à l'urgence. Il sait toute la coordination que cela exige. Mais lorsqu'une telle situation affecte d'un coup une large partie de la population, comme ce fut le cas avec la tempête de verglas, la résolution de problèmes prend une tout autre dimension. "Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'organisation était déficiente. Au début, aucune structure médicale n'avait été prévue. Après quelques jours, la nécessité de prévoir des soins médicaux d'urgence est devenue évident. (Le Dr Vadeboncoeur a été nommé coordonnateur des services médicaux pour l'ensemble de la Montérégie à cette occasion.) Des problèmes majeurs de communication sont survenus..."

Le Dr Vadeboncoeur travaillait douze heures par jour à la cellule de crise. "Ça a été une des expériences les plus fascinantes de ma carrière, dit-il. Si les gens ne s'étaient pas organisés dans chaque communauté, il aurait été impossible de faire face à ce désastre. C'est la force communautaire des gens qui les a aidés à s'en sortir. Le verglas a été un élément révélateur de tous les problèmes que l'on connaît au sein du réseau de la santé: la difficulté de coordonner les efforts et les actions de chacun selon une approche globale, dans un souci de complémentarité."]