Parution: novembre 2000

La formation continue regarde en France...
Par le Dr Jacques E. Des Marchais


Rouen, Faculté pionnière

À l'occasion du Forum international de pédagogie médicale tenu à Québec les 19 et 20 avril 2000, l'AMLFC avait le plaisir d'accueillir le Pr Raymond Colin, de Rouen en France. Bien connu comme chef du service de gastroentérologie - jusqu'à tout récemment - au centre hospitalier universitaire Charles Nicolle de Rouen, le Pr Raymond Colin a été durant huit ans vice-doyen aux études et responsable du changement progressif du cursus de formation initiale à la Faculté de Rouen. De 1993 à 1999, Rouen a été la seule faculté de médecine française à réformer le programme traditionnel français pour adopter des pédagogies modernes, incluant l'apprentissage par problèmes lors de la formation préclinique et les sessions d'apprentissage au raisonnement clinique lors des stages de l'externat. La faculté de médecine de l'Université de Sherbrooke (au Québec) a été intimement liée, à titre de consultante-ressource, à ces développements. Le profil de pionnier en éducation médicale à Rouen est maintenant largement reconnu par la communauté française. Quelques autres facultés ont adopté des modèles similaires de réforme et plus de la moitié des vingt-six facultés de médecine ont bénéficié, au cours des cinq dernières années, de séminaires de formation sur les pédagogies contemporaines, incluant l'apprentissage par problèmes et l'apport des sciences cognitives dans les mécanismes d'apprentissage. De plus, le doyen Philippe Lauret, qui a durant dix ans guidé les changements à Rouen, vient d'être nommé conseiller médical au ministère de l'Éducation nationale, poste le plus influent de la structure universitaire française.

Les Parcours du clinicien

Depuis la fin de son mandat de vice-doyen il y a trois ans, le Pr Raymond Colin s'est intéressé à la formation continue avec l'intention d'y intégrer les principes de l'apprentissage par problèmes (APP). Il souhaitait y incorporer les caractéristiques d'activités centrées sur des cas cliniques, d'implication constante des participants et d'organisation des connaissances par réseaux sémantiques autour des points critiques d'apprentissage. Ainsi sont nés les Parcours du clinicien.

Les Parcours du clinicien (appareil digestif, appareil urinaire, pédiatrie, etc.) ont été utilisés par des milliers de collègues. On souhaite d'ailleurs élaborer un cursus complet de sujets jugés hautement pertinents par la population cible des praticiens généraux; à titre illustratif, l'augmentation des gamma GT chez un patient légèrement alcoolique, la fièvre chez l'enfant, ou l'asthme. Ces cas sont présentés sous forme de feuillets de huit à dix pages superbement présentés par les éditions Acalis de Paris.

Un sujet, une thématique, un Parcours du clinicien se réalise au cours d'un entretien d'environ 1 H à 2 heures pour six à dix participants. La présentation du cas s'effectue par les participants eux-mêmes aidés d'un animateur. Un spécialiste de contenu agit à titre de personne-ressource pour commenter l'élaboration des questions et donner les réponses explicatives au fur et à mesure du déroulement du cas clinique par tableaux successifs. Lorsque la rencontre prend fin, les participants se voient remettre un autre fascicule qui offre réponse à l'ensemble des éléments théoriques et pratiques.

En France, les Parcours du clinicien sont produits selon une méthode rigoureuse de consensus faisant appel à de multiples praticiens pour l'identification des objets d'apprentissage, leur validation, et leur présentation stimulante. Le support financier pour de telles productions est assuré soit par certaines sociétés pharmaceutiques, soit par des sociétés disciplinaires, telles la Société française de pédiatrie ou la Société française d'urologie.

En bref, les Parcours du clinicien font maintenant partie du paysage de la formation continue en France. Ils sont hautement appréciés, et l'engouement pour leur production (présentation d'autres appareils et systèmes) continue d'être manifeste.

La formation continue à partir de cas cliniques

L'utilisation des cas cliniques en formation continue n'est pas une nouveauté. De multiples expériences ont été effectuées et publiées sur la scène nord-américaine depuis que l'Université McMaster, à Hamilton en Ontario, a développé, en 1996, le problem-based learning, l'apprentissage par problèmes. Plusieurs versions de cette méthode ont été présentées comme outils de formation continue.

Les Drs André G. Trahan et Marie-Françoise Mégie, Mme Paule Maltais, les Drs Jean Léveillé et Richard Jacob, le Pr Raymond Colin, les Drs André-H. Dandavino et Wilhelm B. Pellemans, Mme Michèle Beaulieu, les Drs Jacques Des Marchais, Jacques Lambert, François Croteau et Mme Maryvonne Hamel

À l'AMLFC, à de multiples reprises, des conférenciers ont présenté des cas cliniques, soit lors de colloques régionaux, soit lors du congrès annuel. En aucun temps, cependant, l'utilisation de ces cas ne se mariait aux principes pédagogiques et cognitifs de l'apprentissage par problèmes. Le conférencier demeurait le maître d'oeuvre de l'utilisation du cas selon son initiative. L'utilisation du cas ne dépendait pas de la responsabilité des participants qui pouvaient exprimer leurs besoins propres par rapport à l'étude du cas.

Depuis trois ans, le secteur de la formation continue de l'AMLFC, vit un changement d'orientation, tel que rapporté en ces pages (avril et novembre 1998). On a souhaité utiliser des méthodes davantage axées sur le participant-apprenant et faisant appel à son implication continue. L'ensemble des collaborateurs ont d'ailleurs validé et accepté ce changement de paradigme éducatif pour des méthodes favorisant l'organisation des connaissances afin d'accentuer l'impact des activités sur les pratiques cliniques, but ultime de toute activité de FMC. Ainsi, lors de la visite d'agrément en juin 1999, un sous-groupe du comité de la formation médicale continue étudiait la faisabilité de l'implantation des SICAS, des sessions interactives de cas.

Plusieurs facteurs de notre milieu socioéducatif nous permettent d'envisager l'établissement de SICAS. Nous pouvons compter sur de nombreux praticiens hospitaliers qui prennent plaisir à partager leur science avec leurs collègues. Depuis plus de trente ans, les sciences du comportement ont connu un essor considérable dans nos facultés de médecine et ont amené les formateurs à développer des attitudes et des habiletés d'intervention à titre d'animateurs de petits groupes. Ces ressources ont été accentuées par la formation de centaines d'intervenants grâce à l'implantation de l'apprentissage par problèmes dans les facultés de médecine de l'Université de Sherbrooke et de l'Université de Montréal. Les programmes de formation en médecine de famille - qui utilisent beaucoup les méthodes interactives - s'inscrivent dans cette même lignée. Enfin, grâce au efforts du Conseil de l'éducation médicale continue du Québec, l'évolution des pratiques en formation continue sur la scène québécoise a mené à une plus grande participation des cliniciens.

Implanter des SICAS au Québec est une réalité facilement envisageable à la condition de pouvoir compter sur l'élaboration de cas cliniques dont les thématiques sont pertinentes aux besoins des participants. Leur élaboration devrait permettre d'atteindre les objectifs éducatifs visés pour une méthode pleinement interactive, celle qui donne le pouvoir sur la démarche de discussion aux participants-apprenants. En fin d'activité, la quantité de matière qu'un conférencier veut bien livrer compte moins que l'acquisition par l'apprenant autonome de nouvelles connaissances à rattacher à ses connaissances antérieures afin de pouvoir immédiatement les intégrer dans sa pratique quotidienne.

Face à cette problématique, la qualité de la construction des cas cliniques devient primordiale pour tout planificateur éducatif. Les Parcours du clinicien semblent répondre à ces attentes.

Adoption des Parcours du clinicien à l'AMLFC?

Le 16 mai dernier, le Pr Raymond Colin, à titre de personne-ressource, et le Dr André-H. Dandavino, alors président de l'AMLFC et agissant comme animateur, ont dirigé un Parcours du clinicien sur l'augmentation des transaminases pour une demi-douzaine de praticiens généraux. Cette démonstration avait pour but d'effectuer en sol québécois un premier test de cette méthode. Les participants se sont montrés enthousiastes pour cette activité qui exige leur contribution soutenue tout au long de son déroulement. Elle répond de manière fidèle et précise aux questions que chacun d'eux soulève.

Le 17 mai, le Pr Raymond Colin rencontrait les membres du comité élargi de la formation médicale continue de l'Association. Cette fois, il s'agissait d'expliciter comment les Parcours du clinicien ont été développés et quels éléments théoriques en justifient leur construction. Les collègues ont été particulièrement impressionnés par la démarche de validation auprès de la population cible. À partir de l'identification d'une série de thématiques, sont élaborés des points critiques d'apprentissage, chacun correspondant à autant d'objectifs spécifiques proposés qui sont ensuite vérifiés et acceptés par les futurs participants, qui agissent alors comme personnes-ressources de contenu. Avec ses rigoureux mécanismes de validation, on comprend pourquoi les Parcours sont perçus comme si pertinents par la population médicale française. Peut-on faire l'hypothèse qu'il en serait de même pour la population médicale québécoise compte tenu du fait que l'application de la science médicale, même dans son contexte socioculturel, devient relativement "internationale"?

En bref, pour un petit groupe choisi de participants, la démonstration d'un Parcours a été fort convaincante. Pour le comité de la formation médicale continue, la méthode paraît réalisable. La qualité de la préparation et de l'édition ne laisse aucun doute. Il reste cependant à tester d'autres cas sur notre population cible "habituelle". Les Parcours auront besoin d'être initialement validés et ajustés aux expressions orales du français médical québécois.

Pour un oeil averti, les Parcours du clinicien auraient besoin d'être améliorés, en particulier par une expression plus appropriée des objectifs d'apprentissage, selon les exigences de notre société en FMC. Enfin, les Parcours n'offrent pas encore de pré-test ni de post-test sur les éléments clés, qui sont pourtant si bien précisés dans leur démarche. Ces deux adaptations nous apparaissent essentielles.

Prévision d'implantation

L'évolution de l'éducation médicale a parfois des retombées surprenantes. En 1991, un collègue de Rouen découvre l'apprentissage par problèmes lors du premier séminaire de pédagogie de collègues québécois en France, à Limoges. À cette époque, la faculté de médecine de Rouen cherchait un moyen efficace pour la mise en route de sa réforme pédagogique qu'elle concoctait depuis deux ans. En 1999, un collègue québécois découvre les Parcours du clinicien lorsque le Pr Raymond Colin en présente une première évaluation au Sommet francophone de Moncton. À ce moment, l'AMLFC, soucieuse de développer des activités interactives de formation médicale continue, étudie justement la possibilité d'élaborer des cas pour l'implantation de ses SICAS (session interactives de cas). Dès lors, Rouen et Québec se "renvoient la balle" pour améliorer, chacun dans son milieu, des éléments innovateurs du continuum de la formation médicale.

La production des Parcours du clinicien est largement subventionnée par l'industrie pharmaceutique française, ce qui a permis jusqu'à ce jour la production d'une soixantaine de Parcours. Plusieurs éléments de propriété intellectuelle et commerciale restent à être "réglés" avant que nous puissions diffuser une telle méthode. Cependant, l'avenir s'annonce prometteur et l'AMLFC peut compter sur un partenaire compétent et fidèle qui lui propose un outil moderne de sessions interactives d'une étonnante qualité.]