Le Dr Jean-Marie Ékoé
Parution: novembre 2000

Ne jamais baisser les bras
Par Sylvie Poulin


Pour ce fils de chirurgien, l'orientation en médecine allait de soi depuis toujours. Faire ses études à l'Université de Neuchâtel (Suisse), parce que la famille y avait des amis, n'avait rien de punitif non plus. Mais revenir pratiquer dans son pays d'origine, le Cameroun, allait s'avérer plus problématique.

Jean-Marie Ékoé fait d'abord un stage comme étudiant en médecine dans sa ville natale (Yaoundé) en 1974. "J'ai découvert qu'il y avait un travail énorme à accomplir. Sans être médecin encore, je couvrais pratiquement toutes les spécialités à l'Hôpital central. Plus tard, quand j'ai eu mon agrégation (de professeur à l'Université de Genève), je suis revenu au Cameroun pour m'y installer. Mais on a sous-évalué ma formation, faussé les équivalences de diplômes, pour ne m'offrir qu'une charge de cours. C'était délibéré, bien sûr. Disons que, localement, je manquais d'appuis politiques – vous connaissez les histoires des pays en développement... Quelqu'un m'a dit en douce : "Ton avenir n'est pas ici." Le message était clair et je suis donc retourné en Suisse."

Le Dr Jean-Marie Ékoé

De modèles et de propositions

Effectivement, le Dr Ékoé était déjà bardé de titres et de diplômes à cette époque. Interniste clinicien, il avait enseigné tant à l'Université qu'à l'Hôpital cantonal de Genève, et terminé une surspécialisation en endocrinologie axée surtout sur le diabète à Oxford-Cambridge (Angleterre). Et bien avant, alors qu'il faisait sa résidence en médecine interne (1983), il avait été choisi comme premier récipiendaire de la bourse de recherche Kelly M. West - Fédération internationale du diabète attribuée par l'organisation mondiale de la santé (OMS), pour laquelle il deviendrait par après conseiller spécial puis premier médecin responsable du programme du diabète dans le monde. La bourse en question, très généreuse, lui avait permis de financer sa formation et ses recherches postdoctorales pendant quatre ans.

C'est un concours de circonstances, dit-il, qui l'a poussé vers l'endocrinologie, parce qu'au départ, il se destinait à la cardiologie. Mais la rencontre de "personnages fascinants" devait le faire changer d'avis : une sommité suisse, le Pr Albert Renold (maintenant décédé), directeur d'un institut de biochimie expérimentale et chercheur réputé en diabétologie, lui "ouvre les yeux" sur l'endocrinologie. Un collègue, le Pr Jean-Philippe Assal, également à Genève, devient son deuxième mentor.

"J'ai eu des parrains comme on en trouve rarement, d'autant que ce n'était pas facile pour un étranger de faire sa place en Suisse... J'étais allé aussi loin que possible là-bas, et je ne voulais pas ouvrir un cabinet privé. Pour avancer dans les études épidémiologiques, qui étaient devenues mon domaine de recherche, je devais aller ailleurs."

On est en 1987, et les offres affluent depuis quelque temps de tous les coins de l'Amérique du Nord. "Avec le Pr Assal, nous avons dressé la liste des avantages et des inconvénients de chaque possibilité. Finalement, Montréal l'a emporté, et ce, parce que ma femme a tranché en faveur de la francophonie. Elle est d'origine espagnole, mais a grandi en Suisse. Nous nous sommes rencontrés en Norvège et..." [Et ici, ouvrons une parenthèse...]

Une carrière d'envergure internationale

Le Dr Ékoé a parcouru le monde entier, plusieurs fois et dans tous les sens, pour cause de séminaires, de congrès, de formation médicale continue et de présentations de tous ordres en tant que participant, conférencier, organisateur ou président. Aujourd'hui, il a réduit la cadence à "deux ou trois réunions internationales annuellement, pas plus. Je ne fais pas de tourisme scientifique : pour qu'un congrès soit profitable, il faut avoir amassé le matériel qui permette de déboucher sur du concret. Ça, c'est du travail et ce n'est pas en voyageant qu'on le fait"! Il n'en va pas de même pour les publications - livres, articles et rapports techniques - qui portent sa signature : on en ferait une bibliographie volumineuse, et le rythme de sa production reste étourdissant.

Mais où prend-il le temps? "Pendant la deuxième moitié de la nuit. Entre 23 h et 3 h du matin. Je dors suffisamment quand même, mais je mène une vie très disciplinée : la vie nocturne et les bars de Montréal, j'en entends parler par mes patients... comme tous les chercheurs, vous savez, qui mettent 80 heures de travail par semaine en moyenne." Et les loisirs, alors? "Mais voyons! Si on ne faisait pas la pause de temps en temps, on ne tiendrait pas le coup." C'est ainsi que tennis et famille occupent toute la place. De ses quatre enfants (18, 14, 12 et 10 ans), deux sont nés en Suisse et deux au Canada. Seule la dernière, remarque le Dr Ékoé, semble tentée par la médecine, les autres voyant sans doute d'un oeil plus "expérimenté" la somme de travail que requiert la profession... Fermons la parenthèse et revenons à Montréal.

D'abord professeur invité et expert-conseil à l'Institut de recherches cliniques de Montréal (Université de Montréal), et chercheur invité en épidémiologie à l'Hôtel-Dieu (CHUM), le Dr Ékoé a également été affilié pendant trois ans à l'Université de Pittsburgh, en épidémiologie, pour des études sur la sécurité routière en rapport avec des maladies chroniques. Puis, il a fait son nid ici, bien que les sollicitations de l'étranger ne se soient pas interrompues. "Nous n'avons pas eu de difficultés d'adaptation au pays - c'était exactement ce à quoi nous nous attendions. Par contre, la mauvaise surprise a été l'état du système de santé. Et la recherche, largement sous-financée. Mais nous sommes solidement établis au Québec, c'est certain. Quant à la cloche qui sonne de l'autre côté de la montagne, on l'entend, mais dans le fond, on n'a pas aux Etats-Unis la qualité de vie qu'on trouve ici. L'argent, c'est relatif : nous, on aime bien la tranquillité du Québec, toute relative aussi."

"Pour un seul patient, ça vaut la peine... "

Que l'on fasse de la recherche clinique ou fondamentale, estime le Dr Ékoé, le patient est roi : tout tourne autour de lui. "Le patient diabétique mène une bataille de tous les jours : le contrôle serré de la glycémie pour réduire l'incidence des complications à long terme, c'est difficile à vivre. Les chercheurs, aussi réputés soient-ils, lui doivent le respect. Même l'épidémiologie, qui étudie les populations, prend ses racines dans l'exercice clinique et les patients. L'objectif est toujours d'arriver à une amélioration de l'état de chacun d'eux."

L'un des problèmes, poursuit-il, est qu'on n'arrive à mettre en oeuvre une bonne structure de recherche épidémiologique, en particulier sur le diabète sucré, à l'échelon provincial. "Tout le pays est d'ailleurs dans la même situation, et alors on continue d'extrapoler les chiffres qui proviennent des États-Unis... en espérant que la situation change. J'ai quand même fait de la recherche, notamment avec Mme Hélène Delisle, professeure de nutrition, auprès de communautés algonquines (tests d'hyperglycémie provoquée) : ce furent les premiers travaux où l'on appliquait les critères de l'OMS".

Ces critères de l'OMS, acceptés par pratiquement tous les pays de la planète, c'est le Dr Ékoé qui les a élaborés en 1985. Leur seule et toute récente révision a eu lieu à la fin de 1999. Un livre du Dr Ékoé sur l'épidémiologie du diabète dans le monde et ses complications à long terme, publié en 1988, est lui aussi en cours de rafraîchissement : il fait appel à deux spécialistes coéditeurs (l'un de Melbourne en Australie, et l'autre d'Oxford en Angleterre) ainsi qu'à la collaboration de 45 auteurs de partout dans le monde. Inutile de préciser que le Dr Ékoé est un fervent utilisateur du courrier électronique et d'Internet.

Non seulement endocrinologue à l'Hôtel-Dieu et professeur titulaire de clinique à la faculté de médecine de l'Université de Montréal, le Dr Ékoé est vice-directeur de l'unité de recherches épidémiologiques du Centre hospitalier universitaire de Montréal depuis 1998. Et il fait partie du groupe nord-américain de spécialistes du pied diabétique (facteurs de risque d'amputation et stratégies de prévention primaire, secondaire et tertiaire).

S'il déplore le sous-financement de la recherche sur le diabète, il s'insurge également contre cette fausseté qui veut qu'on ne puisse pas lutter contre les manifestations de la maladie. "Il y a toujours quelque chose à faire, ajoute-t-il, par et pour le patient. L'encouragement du médecin traitant est primordial. Et la science connaît tout de même des développements fantastiques. Qu'on pense à la physiopathologie de la maladie, aux molécules utiles pour lutter contre la résistance à l'insuline, à tout ce que peut apporter la thérapie génique. L'avenir repose sur la découverte d'une cellule bêta artificielle - ce n'est pas pour demain, mais l'espoir se précise."

D'ailleurs, au regard du vieillissement de la population et d'une plus longue espérance de vie, le diabète sucré, déjà extrêmement répandu dans le monde, fait l'objet de prévisions qui laissent entrevoir que cette maladie va devenir galopante.]