| Le Dr Diane Boivin |
Parution: novembre 2000
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Chercheure enthousiaste, d'une curiosité scientifique insatiable, le Dr Diane Boivin ne se tient pas dans les sentiers battus, loin de là. C'est pourquoi elle n'a pas hésité à s'attaquer à l'étude des rythmes biologiques, un des thèmes majeurs de la biologie contemporaine. Détentrice d'un doctorat en médecine et en neurosciences, le Dr Boivin ne manque ni d'audace ni de courage. Le champ d'étude qu'elle a choisi est vaste comme l'Univers et d'une complexité galactique. Cette jeune femme à l'esprit vif a mis sur pied un laboratoire unique au Canada - à l'hôpital Douglas -, dont les perspectives de retombées scientifiques sont très prometteuses. Grâce à la détermination et à la lucidité de cette jeune chercheuse, le Québec devient un intervenant de premier plan, à l'avant-scène internationale en matière de recherche de pointe sur les rythmes circadiens chez l'homme. |
![]() Le Dr Diane Boivin |
Très tôt, le Dr Boivin accumule prix et bourses. Ainsi, elle a obtenu la Médaille d'or du gouverneur général du Canada, la Bourse du centenaire du Conseil de recherches médicales du Canada, le Young Investigator Award de la Sleep Research Society, le Prix des médecins de coeur et d'action 1997, décerné conjointement par l'Association des médecins de langue française du Canada et le Groupe L'Actualité médicale. Elle réussit également le tour de force de cumuler des fonds de recherche de plus d'un million de dollars, dont le Fonds de la relève de la Fondation canadienne pour l'innovation.
Malgré son jeune âge, elle a publié dans les revues les plus prestigieuses. Deux publications majeures comme premier auteur ont marqué le séjour du Dr Boivin à l'Université Harvard. Le premier article, paru en 1996 dans la prestigieuse revue Nature, démontrait que la lumière de faible intensité affecte l'oscillateur circadien, confirmant ainsi que le corps humain est beaucoup plus sensible à la lumière ambiante que ne l'admettait jusqu'alors la communauté scientifique. Le deuxième article, paru dans la non moins prestigieuse revue Archives of General Psychiatry, établissait l'existence d'un lien étroit entre les rythmes circadiens et l'humeur. On y démontrait que le degré de synchronisation de l'horloge biologique et de l'horaire d'éveil/sommeil affecte le sentiment général de bien-être. Chaque fois, les publications du Dr Boivin ont connu une large diffusion, tant au sein de la communauté scientifique que dans les médias grand public.
Différentes approches peuvent être utilisées pour influencer les rythmes biologiques, dont les enjeux sont fondamentaux sur le plan de la santé humaine, de la santé mentale, de la sécurité au travail et dans les transports. Les conclusions des recherches entreprises par le Dr Boivin et son équipe permettront éventuellement de mettre au point des traitements destinés à réduire la morbidité et la mortalité associées à une déstructuration des rythmes biologiques. Les plus touchés sont les personnes qui travaillent la nuit, les voyageurs effectuant des vols trans-méridiens, les patients souffrant de dépression saisonnière ou d'autres troubles psychiatriques, certains insomniaques, les aveugles et les personnes âgées.
On découvre aujourd'hui que le rythme de nos périodes de veille et de sommeil ne dépend pas que de la rotation de la Terre autour du Soleil. Nous avons une horloge biologique interne. Cette dernière orchestre nos rythmes diurnes, qui sont eux-mêmes influencés par des synchroniseurs, dont le plus puissant est l'alternance du jour et de la nuit. L'horloge biologique influence des fonctions biologiques diverses telles que les rythmes de sécrétion hormonale, la température corporelle, la fonction immunitaire et des variables comportementales.
Son choix, la médecine
Quand elle a décidé de devenir médecin, le Dr Boivin trouvait que le corps humain, comme système, était probablement l'objet d'étude le plus passionnant qui soit. "C'est l'étude de la matière vivante et, en plus, de la matière pensante", souligne-t-elle. Elle se disait : "Si c'est tellement intéressant d'étudier les principes de physique et les lois qui s'appliquent aux champs gravitationnels, à la vitesse, à la thermodynamique, qu'est-ce que ce sera que d'étudier l'être humain!" L'idée qu'elle se faisait de la médecine était assez idéalisée cependant. Elle pensait qu'on allait lui servir une science qui s'approchait des sciences pures, c'est-à-dire des lois, des concepts d'énergie ou de champs d'énergie dans lesquels l'être humain évolue et qu'elle allait pouvoir comprendre tous ces systèmes, qu'il y aurait une ligne directrice comme on en voit une en physique.
À la faculté de médecine, elle a vite constaté qu'il fallait apprendre par coeur tous les systèmes du corps et que la part laissée à la compréhension et à la déduction logique était mince. Elle s'est présentée au premier examen d'anatomie sans avoir rien appris par coeur. "Il n'y a rien à comprendre, donc il n'y a rien à apprendre", se disait-elle. Elle a ainsi coulé un examen pour la première fois de sa vie et a décidé à partir de ce moment-là de se diriger vers la recherche. D'autant plus que tout au long de cette première année, elle a passé 90% de son temps à remettre en question 10% de la matière étudiée. Elle s'interrogeait constamment sur les concepts qu'on lui enseignait. Elle voulait comprendre les notions qu'on lui inculquait plutôt que d'ingurgiter des tonnes de par coeur. "Probablement que la médecine dont je rêvais et dont je rêve encore, dit-elle, sera celle de l'an 3000."
Dès sa première année de médecine, le Dr Boivin obtenait, à l'été, une bourse de stagiaire du Conseil de recherches médicales du Canada pour une étude portant sur la fertilité. La deuxième année, elle obtenait la bourse Terry Fox de recherche sur le cancer. Déjà, elle adorait le travail en laboratoire. Durant ses stages de médecine, elle s'est interrogée à savoir si elle ne devrait pas se spécialiser en neurologie, science qu'elle affectionnait particulièrement. Elle a décidé que non et a entrepris un Ph.D. en sciences neurologiques. Sa thèse de doctorat menée à l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal portait sur le rôle des mécanismes neurochimiques impliqués dans la narcolepsie humaine, les troubles de somnolence et de vigilance.
Le Dr Boivin a alors décidé que cette approche traditionnelle sur le sommeil, ce n'était pas vraiment ce qui lui convenait. Elle avait déjà commencé à s'intéresser à l'étude des rythmes circadiens, une approche plus globale incluant l'étude du sommeil. "Je me sentais limitée par les études classiques sur le sommeil où on analysait un épisode de sommeil et de vigilance. Les rythmes circadiens, ça dépasse tout ça. Ça comprend le sommeil, mais ne se limite pas à celui-ci", dit-elle.
Le séjour aux États-Unis
À Boston, Diane Boivin a été admise dans un laboratoire sur les rythmes circadiens affilié à l'Université Harvard et réputé mondialement. Elle a même choisi son directeur de recherche, le Dr Charles Czeisler, pour la qualité de son travail et la rigueur avec laquelle il menait ses expériences. De plus, il travaillait en collaboration étroite avec un mathématicien exceptionnel, le Pr Richard E. Kronauer. Plusieurs articles provenant de ce laboratoire ont été publiés dans Science, Nature, le New England Journal of Medicine. "C'est un laboratoire de qualité extraordinaire", dit-elle.
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Elle a fait part au Dr Czeisler des idées sur lesquelles elle voulait travailler. Il a dit : "J'aime votre façon de penser. Vous aurez l'occasion de vous épanouir ici." Ce fut comme un coup de foudre. "C'est le genre de chercheur très sûr de lui, dit le Dr Boivin, qui encourage la relève et lui apporte tout le soutien nécessaire pour qu'elle s'épanouisse. Ça fait avancer les choses, beaucoup. C'est un chercheur que je respecte énormément, et de plus, son laboratoire est impressionnant."
Le Dr Boivin se rappellera toute sa vie sa première rencontre scientifique à Boston. Elle avait étudié pendant sept ans le sommeil et l'éveil. Malgré toutes les connaissances accumulées, sa première rencontre scientifique sembla se dérouler dans un jargon incompréhensible. "Oups, s'est-elle dit. On est dans un autre monde ici." Puis, peu à peu, elle a acquis ses connaissances sur la rythmicité du vivant. Son séjour à Boston, qui a duré cinq ans, lui a permis d'acquérir une formation de pointe et de développer son sens de la rigueur dans l'étude des rythmes circadiens humains.
Ce n'est qu'à la suite d'une évaluation complète et minutieuse de sa situation que le Dr Boivin a choisi de revenir au Québec. D'autant qu'on lui avait offert un poste à l'Université Harvard. Mais le Dr Boivin considérait qu'il était préférable de ne pas demeurer là où elle avait été formée, parce qu'il existe alors une relation maître/élève qui peut nuire à la mise à l'épreuve de ses propres hypothèses de recherche. Il valait mieux faire ses premières armes seule d'après elle. "Il fallait apprendre à développer mon autonomie, dit-elle, ce qui est très important. Il vaut mieux, peut-être, jouer le tout pour le tout, essayer de survivre, puis avoir la chance d'élaborer ses propres hypothèses."
Le retour au Québec
À l'époque où elle est revenue, c'était le creux de la vague du financement en recherche au Québec, et il a été difficile de convaincre les gens de l'intérêt de ses recherches sur les rythmes circadiens. Elle a bien eu des offres de différents centres hospitaliers, mais la subtilité de la recherche sur les rythmes circadiens était méconnue et mal comprise. Et le Dr Boivin ne voulait pas mettre sur pied un laboratoire de recherche sur le sommeil. C'est un laboratoire d'étude des rythmes circadiens qu'elle souhaitait fonder. Il faut dire que l'élaboration d'un tel laboratoire coûte beaucoup plus cher que celle d'un laboratoire de recherche sur le sommeil puisque ses axes de recherche sont beaucoup plus larges. Le Dr Boivin a tenté un retour à partir de 1994, et a obtenu succès en avril 1997.
De retour au Québec, c'est au centre de recherche de l'hôpital Douglas que le Dr Boivin a choisi de se joindre, car il lui offrait la possibilité de mettre sur pied son propre laboratoire. De plus, c'était là un environnement scientifique de premier plan et très performant. Quelques mois plus tard, grâce au soutien financier de la Fondation de l'hôpital Douglas, le Centre d'étude et de traitement des rythmes circadiens démarrait ses activités dans un petit local du pavillon Frank B. Common, où le Dr Boivin s'est entourée peu à peu d'une équipe de recherche très dynamique.
En 1999, le Dr Boivin obtient une importante subvention de la Fondation canadienne pour l'innovation qui lui permet de tripler la surface de son laboratoire et d'y aménager des installations modernes, dont certaines de sa propre conception.
Les nouvelles installations du Dr Boivin permettent de maintenir des individus en isolement temporel pendant des semaines et des mois afin de mener des études approfondies sur leurs rythmes circadiens. Il lui est ainsi possible de mesurer une multitude de paramètres biologiques et psychométriques nécessaires à l'étude approfondie des rythmes circadiens humains. Ainsi, les sécrétions hormonales plasmatiques, le nombre de cellules sanguines, la température du corps, le rythme cardiaque, la force musculaire, le niveau de vigilance, la capacité de mémorisation varient sur 24 heures environ.
Les deux grands axes de recherche du Dr Boivin sont le rôle des rythmes circadiens sur la santé mentale (dépression, maladie bipolaire, syndrome prémenstruel et schizophrénie) et le rôle de la lumière dans le fonctionnement de l'horloge biologique. Dans le premier cas, les études visent à mieux cerner la relation complexe existant entre l'horloge biologique, le sommeil et l'humeur. Le second domaine comprend deux volets : les conséquences du travail de nuit (ou travail posté) sur la santé et la productivité des travailleurs ainsi que l'adaptation des voyageurs au décalage horaire. Dans chacun des cas, on observe un dérèglement de l'horloge biologique qui se traduit souvent par une baisse significative de la performance et de la productivité et éventuellement par une détérioration de la santé. Une étude amorcée par le Dr Boivin est en cours auprès d'infirmières - l'équipe de nuit - dans la région de Montréal. Une autre simule en laboratoire des voyages dont les itinéraires recoupent plusieurs fuseaux horaires.
Le Dr Boivin développe également un axe de recherche sur le syndrome prémenstruel tout à fait novateur : une première au Québec. On sait que certaines périodes de la vie de la femme sont reconnues pour favoriser des troubles de l'humeur : le post-partum, la ménopause et la phase lutéale tardive. Le syndrome prémenstruel fait partie de cette lignée. Il peut être marqué par des signes dépressifs, des céphalées, de l'irritabilité, une asthénie, des troubles du sommeil, des troubles de comportement alimentaire. Le Dr Boivin ouvre ainsi une voie de recherche encore une fois extrêmement prometteuse.]