| Le Dr Yolande Leduc |
Parution: octobre 2000
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L'obstétrique : sa passion |
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Quand vous entrez à la clinique du Dr Yolande Leduc, omnipraticienne, vous vous retrouvez dans une grande pièce haute aux tons pastels, baignée d'ombre et de lumière, dont les murs sont ornés de photographies de bébés, tous plus mignons les uns que les autres. L'atmosphère y est imprégnée de l'amour et de la passion du Dr Leduc pour l'obstétrique. |
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Le Dr Yolande Leduc
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La clinique que le Dr Leduc a mise sur pied, en 1983, elle y tient. Malgré tout le travail et les coûts que cela implique. Pourtant, si elle le désirait, elle pourrait pratiquer dans l'une des polycliniques environnantes; des offres lui ont été faites en ce sens. Mais pour le Dr Leduc, l'ambiance thérapeutique que l'on retrouve à sa clinique, le fait de s'y sentir chez soi pour ses patientes et les relations privilégiées qu'elle entretient avec celles-ci ont priorité. "C'est un lieu d'accueil, chaleureux et intimiste, comme on n'en retrouve peu de nos jours."
Femme et médecin
Le Dr Leduc est entrée à la faculté de médecine de l'Université de Montréal en 1970, a obtenu son permis d'exercice en 1975, mais n'a commencé à exercer sa profession qu'en 1976 pour cause de grossesse pendant l'internat (multidisciplinaire), d'où un temps d'arrêt avant de compléter sa formation médicale. Déjà, la réalité vécue en tant que femme et la vie professionnelle du Dr Leduc s'entremêlaient. Mentionnons qu'à l'époque où le Dr Leduc a suivi sa formation en médecine, il y avait 35 filles sur les 130 étudiants inscrits. C'était la première fois que la gent féminine était représentée en aussi grand nombre parmi les étudiants en médecine. L'université venait de franchir une étape en ce qui concernait la féminisation de la médecine. Rien ne serait plus pareil dorénavant.
C'est à Longueuil qu'a débuté la pratique médicale du Dr Leduc, en compagnie de quatre collègues de sa promotion, avec qui elle avait ouvert un bureau. Elle était la seule femme du groupe. Les premiers patients rencontrés consultaient pour un rhume, étaient découragés de la vie, dépressifs, racontaient leurs problèmes quotidiens. "Ce fut un choc, car je n'étais pas préparée à cela. Je m'étais surtout initiée à diverses spécialités durant mes stages, tandis que mes patients voulaient obtenir de l'information concrète et des conseils au sujet de l'alimentation, de la sexualité, etc." Elle a donc opté pour le gros bon sens, avec succès. Rapidement, sa clientèle s'est polarisée. "Du fait que j'avais un bébé, du fait aussi que j'étais la seule femme du groupe, je me suis retrouvée de façon spontanée avec une clientèle composée de femmes et d'enfants." Au programme : contraception, suivi de grossesse, santé des femmes et des enfants.
Sa pratique n'était pas facile. Sans modèle de femme médecin et issue d'une famille où les femmes demeuraient à la maison, le Dr Leduc était tiraillée entre le fait de rester à domicile pour élever ses trois jeunes enfants et le fait d'être redevable à la société pour sa formation en médecine. D'autant qu'auprès de ses quatre collègues travaillant quelque 60 heures par semaine, elle avait le sentiment qu'ils avaient pris beaucoup d'avance sur elle. Pour concilier le tout, le Dr Leduc choisit donc de pratiquer à temps partiel, se partageant ainsi entre le bureau et le foyer.
Elle continua ainsi pendant cinq ans, sans que ne soit résolu le dilemme auquel elle était confrontée. Pendant ce temps, sa clientèle grossissait. Son mari, lui-même médecin, travaillait dans le même bureau qu'elle. En 1981, ils se sont quittés alors que le petit dernier avait à peine deux ans. "Je travaillais de 50 à 60 heures par semaine, je vivais une séparation et je devais réorganiser ma vie avec les enfants. Encore là, ce fut un drame personnel qui m'amena à me définir comme femme, comme mère, comme médecin."
En 1985, souffrant d'épuisement professionnel, elle interrompt momentanément sa pratique médicale. Cet arrêt lui a permis un temps de réflexion. Elle décide ensuite de revenir à la médecine en acceptant un poste d'assistance chirurgicale à l'hôpital Pierre-Boucher et se promet de ne plus jamais faire d'obstétrique. "C'était trop stressant, trop lourd, trop difficile. Je ne me sentais pas assez solide pour faire face à cette responsabilité, dit-elle. J'avais pourtant eu une grosse clientèle. J'étais aimée, adorée même, parce que j'avais une capacité d'écoute. Une mère avec des enfants, pour moi, c'était comme le quotidien. On pouvait en parler pendant des heures." Faire de l'assistance opératoire lui a permis de se "retremper" dans la profession. "C'est à ce moment que j'ai côtoyé à nouveau des spécialistes."
L'obstétrique n'allait pas tarder à la rattraper par la manche. Quelques mois plus tard, elle revient sur sa décision et décide de reprendre sa clientèle. Le Dr Leduc structure alors sa pratique quelque peu différemment. Elle crée des liens avec une infirmière, devenue une amie. Avec cette dernière, elle pouvait enfin discuter du vécu des patientes, de l'aspect social et humain de l'obstétrique. Cela lui a permis de retrouver son équilibre dans ses relations avec ses confrères. "En médecine, dit-elle, on s'attarde davantage aux complications médicales, aux problèmes cliniques, à la maladie en fait, qu'au patient même, à ses émotions. Or, pour moi, être enceinte, c'est d'abord donner naissance à un bébé, avec tout ce que cela implique au niveau social et psychologique, l'aspect médical venant en dernier. Il est certain qu'en cas de complication, il faut savoir intervenir, mais accoucher, c'est avant tout une transformation de notre vie de femme et de notre couple." Le Dr Leduc considère que le médecin qui fait de l'obstétrique ne doit pas craindre de s'engager émotivement. "Je fais équipe avec mes patientes. Je suis une personne-ressource, leur complice. Plus elles me font confiance, plus ce sera facile d'intervenir s'il survient une complication médicale. Émotivement, ajoute-t-elle, ma clientèle d'obstétrique me tient beaucoup à coeur. Je suis très contente quand ça va bien et très triste quand ça va mal."
À l'heure actuelle, le Dr Leduc consacre trois jours à l'assistance chirurgicale et deux jours et demi à la clinique. Elle accouche environ 150 patientes par année et elle s'intéresse de plus en plus à une clientèle d'adolescentes enceintes. Après 25 ans de pratique médicale en obstétrique, elle a acquis une solide expérience. Si les omnipraticiens qui font de l'obstétrique trouvent toutes sortes de bonnes raisons pour se faire remplacer quand ils ne sont pas disponibles, le Dr Leduc croit que c'est parce qu'ils n'ont pas la passion de l'obstétrique. "Je suis peut-être un dinosaure, mais je suis fière de l'être. De toute façon, les deux ou trois accouchements que je fais par semaine ne surviennent pas tous la nuit. Il est certain cependant que l'obstétrique est un domaine où il faut accepter les contretemps et être prêt à changer rapidement son fusil d'épaule."
Une pratique sociale
L'aspect social en médecine est très important aux yeux du Dr Leduc. "Beaucoup de gens me consultent pour des problèmes de santé directement liés au travail, à la vie de couple, à des difficultés financières, au stress au travail." Les gens, aujourd'hui, travaillent beaucoup trop, avec tout ce qui s'ensuit comme conséquences, estime le Dr Leduc. "Je ne peux pas juste leur donner une pilule, dit-elle. On essaie d'en parler, de faire le point."
À force de recevoir des patients à son bureau, le Dr Leduc en est venue à la conclusion que les gens se retrouvent en ce moment plus ou moins en situation de survie personnelle. "Tout le monde est à peine capable de se tenir la tête hors de l'eau. Depuis quelques années, la situation s'est encore détériorée. Les travailleurs sont épuisés. Les pauvres sont de plus en plus pauvres. J'ai vu des jeunes femmes à qui on a cessé d'émettre leur chèque d'aide sociale en être réduites à voler pour survivre. Elles ne peuvent payer l'assurance-médicaments et cessent donc de prendre leurs médicaments. Elles vont de plus en plus dans les banques d'aide alimentaire. C'est une situation sociale qui me bouleverse."
Soupers-discussions
L'aspect social de la médecine, le Dr Leduc y contribue à sa façon. Elle y croit tellement à ce rôle du médecin de famille à l'écoute de son patient qu'elle organise des soupers-discussions sur différents thèmes, à raison de six par année environ. Elle offre cette opportunité à ses patientes. La première fois, elles étaient sept filles à discuter de vie familiale, de travail, de vie de couple. Quelques mois plus tard, ils étaient une douzaine, hommes et femmes. Actuellement, elle reçoit à chaque rencontre de 25 à 30 personnes, dont la moitié sont ses patientes. Ces soupers-discussions ont lieu dans un restaurant du Vieux-Longueuil. Ses enfants y sont d'ailleurs musiciens. "Ces soirées-là, peut-être contribueront-elles à réveiller quelqu'un quelque part. Les gens viennent de différents milieux. Ils retournent chez eux et ils en discutent avec d'autres par la suite."
L'humanisation des soins
Le Dr Leduc est sensibilisée au mouvement d'humanisation des soins en obstétrique. Dans les années 1980, elle a assisté au colloque Accoucher ou se faire accoucher. Elle pense qu'il fallait mettre sur pied un tel mouvement. "Chez nous, dit-elle, c'est un fait accompli. L'hôpital Pierre-Boucher a été un des premiers hôpitaux au Québec à offrir des chambres de naissance. Il a servi de modèle à beaucoup d'autres hôpitaux de la province." Tout n'est pas lié aux locaux cependant. L'ambiance qui prévaut dans un département d'obstétrique est importante. "À certains endroits, l'humanisation des soins en obstétrique a consisté à décorer de belles chambres de naissance, précise le Dr Leduc, mais le personnel n'a pas modifié son attitude envers les femmes. Le travail n'est pas terminé. C'est une question de mentalité, de laisser les femmes qui accouchent être maîtresses de ce qui leur arrive. Si elles ont besoin de quelque chose, on l'a; s'il faut intervenir rapidement, on est là. Mais elles sont les maîtres d'oeuvre de leur accouchement. Pour humaniser les soins en obstétrique, il faut que les gens soient souples, il faut développer une mentalité d'égalité."
L'arrivée de sages-femmes, qu'en pense le Dr Leduc? "Elles ont comme objectif de respecter l'autonomie des femmes qui accouchent. Elles prêtent une oreille attentive à tout ce qui est d'ordre psychosocial. Maintenant, ce qui est difficile à avaler pour nous en ce moment, c'est que l'on crée des maisons de naissance spacieuses et confortables, avec un petit débit et beaucoup de personnel, des maisons où on peut accueillir toute la famille, alors qu'à l'hôpital, on coupe le personnel." Le Dr Leduc pense que les sages-femmes devraient plutôt s'intégrer au milieu hospitalier pour continuer le travail et changer les mentalités de l'intérieur. "Ce serait beaucoup plus efficace que de créer un système parallèle, dit-elle. Pour avoir fait beaucoup d'obstétrique, je puis vous assurer que je suis très contente de pratiquer dans un endroit sécuritaire où nous avons tous les équipements à portée de la main afin de pouvoir intervenir rapidement. Au cours des ans, j'en ai vu des complications qui n'étaient pas prévisibles, et chaque fois, j'étais bien contente d'être au bon endroit."
La féminisation de la profession
Qu'il y ait davantage de femmes médecins change-t-il les règles du jeu? "La ministre Pauline Marois a affirmé que s'il y avait une pénurie de médecins, c'est parce qu'on retrouvait davantage de femmes dans la profession et que ces dernières ne travaillaient pas autant d'heures que leurs collègues masculins. On a en quelque sorte mis le problème sur le dos des femmes médecins, souligne le Dr Leduc. Nous sommes allées rencontrer Mme Marois à son bureau, car nous ne voulions pas laisser passer cela. Certes, la démographie de la communauté médicale change du fait qu'on y retrouve davantage de femmes qu'auparavant. Mais il fallait s'y attendre. Choisir la médecine ne devrait pas signifier devoir mettre une croix sur la maternité. Ce sont les femmes qui donnent naissance aux enfants, elles prennent alors un congé de maternité et par la suite, elles consacrent moins d'heures au travail. Je pense que ces considérations auraient dû être prises en ligne de compte au niveau politique. Les gestionnaires auraient dû le prévoir.
"Les femmes médecins ne sont pas différentes des autres femmes dans la société, poursuit le Dr Leduc. Alors, qu'on ne nous mette pas ça sur le dos. Les mentalités évoluent et il faudra en tenir compte. Les jeunes médecins eux-mêmes ne veulent plus que leur vie soit synonyme de travail uniquement. Les hommes aussi ont compris que leur qualité de vie était importante, et maintenant, ils l'exigent. C'est sûr que la pénurie en effectifs médicaux a des conséquences bien concrètes sur la vie d'un médecin. Moi-même, si je voulais réduire mon nombre d'heures de pratique, je ne saurais à qui référer mes patientes. Mais il faut tenir compte des nouvelles réalités et chercher des solutions plutôt que des coupables."
Un système de santé peu accessible
Une autre grande difficulté de la pratique à l'heure actuelle, c'est qu'il faut se battre pour obtenir des rendez-vous à l'hôpital, se battre pour que les patients y soient reçus. Tout est surchargé. "Il faut jouer du coude pour faire admettre nos patients à l'hôpital, affirme le Dr Leduc. On ne voudrait pas qu'une patiente atteinte d'un cancer du sein voit son nom figurer sur une liste d'attente pendant six mois. Il faudrait que les interventions aient lieu dans un délai d'une à deux semaines. Ce n'est pas le cas. Et que dire lorsqu'il s'agit de pathologies qui ne sont pas "urgentes"! C'est tellement long avant que le patient ait droit à un suivi que finalement, des complications surviennent.
"La congestion du réseau est devenue insoutenable, ajoute le Dr Leduc. Je veux soigner mon patient, mais le réseau ne réussit plus à faire en sorte qu'il reçoive les soins dont il a besoin. Comment être efficace dans ces conditions? se demande-t-elle. Le problème le plus grave avec toutes ces coupures, c'est que la démobilisation s'installe progressivement chez les médecins eux-mêmes. Certains jours, même moi, je songe à prendre ma retraite; moi, une fille passionnée. J'ai 47 ans, il y a des jours où je trouve que la pratique dans les conditions actuelles est trop difficile. Parfois, j'ai le goût d'arrêter de me battre." Le Dr Leduc pense que les médecins ne peuvent plus se taire. Elle croit qu'ils peuvent contribuer à influencer certaines décisions et qu'ils se doivent de le faire.
Mentionnons en terminant qu'en plus d'avoir plaidé la cause de l'obstétrique pendant toutes ces années, le Dr Leduc a participé en 1992 à la mise sur pied de l'Association des médecins de famille accoucheurs et a apporté sa contribution également à l'Association des médecins omnipraticiens en périnatalité du Québec. Elle encourage aussi financièrement la Fondation de l'hôpital Pierre-Boucher depuis dix ans, grâce à laquelle sont achetés près de la moitié des équipements médicaux de cet hôpital.]