Le Dr Jean-Paul St-Pierre
Parution: octobre 2000

Médecin et p.-d.g. : pour se réaliser pleinement
Par Sylvie Poulin


La conversation s'ouvre sur les charmes naturels de Vancouver. "La ville est belle et la vie est magnifique ici, sauf en hiver, quand la grisaille s'installe... À saison égale, c'est tout de même moins froid qu'à Paris." Jean-Paul St-Pierre sait de quoi il parle : des séjours professionnels et touristiques hors du pays, il en a plein ses valises. "Vancouver est également spéciale parce qu'on y entend régulièrement parler le français, beaucoup plus qu'à Toronto en tout cas. Ici, l'engouement pour les programmes d'immersion en français est très fort. À Synapse même, nous avons quelques employés, des non-Québécois, qui possèdent un certain bagage dans cette langue."

Le Dr Jean-Paul St-Pierre

Le Dr St-Pierre, allergologue-immunologue, s'est établi à Vancouver en janvier 1999 à titre directeur scientifique de Synapse Technologies. Six mois plus tard, il devenait le président-directeur général de cette jeune entreprise de biotechnologie qui se consacre au développement de techniques de libération des médicaments dans le cerveau, plus précisément en rapport avec l'oncologie, les infections cérébrales et la maladie d'Alzheimer. La plate-forme de Synapse, c'est la p97, une molécule dont on sait qu'elle agit sur le métabolisme du fer et qu'elle est présente en quantité élevée chez les patients atteints d'Alzheimer. "Une partie de notre travail consiste à élaborer un test diagnostique pour cette maladie. Nous avons aussi découvert que la protéine 97 a la propriété de traverser la barrière hémoencéphalique. Elle serait en quelque sorte une locomotive à laquelle nous pourrions greffer d'autres produits : l'Adriomycin, par exemple, dans le traitement du cancer. Nous avons toutes les raisons de croire que nous allons bientôt y arriver!"

L'aura de la médecine

Qui aurait cru qu'un natif de Rivière-Bleue (dans le comté de Témiscouata, près de Rivière-du-Loup) prendrait un jour les commandes d'une entreprise qui a des antennes internationales? "Mon premier rêve, c'était de devenir médecin. Je sais que le mot n'a plus la même résonance aujourd'hui, mais dans ma petite enfance, cette profession relevait pour moi de la vocation, avec son merveilleux pouvoir de soigner les gens et de faire du bien. À cette image-là s'est superposée la conscience de mes capacités en administration, qui se sont révélées pendant le cours classique lors d'activités parascolaires. Mais je n'avais pas le goût d'une carrière d'administrateur... Par contre, j'imaginais très bien combiner mes deux aspirations, en gestion hospitalière ou au sein de différents comités ou associations."


"Pour moi, un verre n'est jamais à moitié vide, mais à moitié plein. Je crois qu'il y a toujours une solution, même si je ne la vois pas immédiatement. Et la vie m'a prouvé que c'est vrai."

Son choix de l'allergologie-immunologie, pragmatique également, s'est fait par une voie détournée, soit sa formation en pédiatrie. "C'était difficile de voir mourir des enfants... J'ai eu mon coup de grâce lors d'un stage au département d'oncologie (leucémie) à l'hôpital Sainte-Justine. Je me suis alors réorienté vers une spécialité à clientèle jeune en général, mais dont le taux de mortalité était assez faible. L'immunologie, surtout, était en train d'exploser à ce moment-là : on entrait dans l'ère des anticorps, après celle des vaccins. Tout ça était très attirant! Ont suivi deux ans de spécialité à Montréal, et deux autres à Denver, au Colorado."

Les années folles

De retour à Montréal après ce fellowship (1974), il pratique une dizaine d'années en allergologie aux hôpitaux Notre-Dame - dans un bureau privé -, Marie-Enfant et Sainte-Justine. Simultanément, il commence à enseigner au département de pédiatrie de l'Université de Montréal à titre de professeur adjoint de clinique. Il participe en outre à divers regroupements professionnels, notamment comme représentant de sa spécialité auprès de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Il en arrivera progressivement à la présidence de l'Association des allergoloques et immunologues du Québec et à la vice-présidence de la Canadian Society of Allergy and Clinical Immunology. Durant cette même période, il accumule les projets de recherche clinique sur les médicaments pour différentes sociétés pharmaceutiques. Et il court les ateliers de formation médicale continue aussi bien que les congrès scientifiques, au Québec bien sûr, mais également aux États-Unis et un peu partout en Europe.

"Des années de travail intense, résume le Dr St-Pierre. Tellement que j'ai décidé de prendre un congé pseudo-sabbatique (1984)." Il ouvre alors un cabinet privé à Caribou, dans le nord du Maine, une région frontière avec le Témiscouata. "Les besoins dans ma spécialité étaient criants; mon "territoire" s'étendait sur 260 km à la ronde! J'en garde un souvenir et des anecdotes extraordinaires, mais..." Mais le fait est qu'il se retrouve à travailler deux fois plus fort qu'avant. D'autant qu'il n'arrête pas de voyager, n'ayant pu délaisser d'un coup sa pratique à Montréal. "Quand on fait 100 000 km de route par année, on peut changer de voiture. Mais le conducteur, lui?" Au moment où il pense à faire sa niche dans un autre coin des États-Unis, la compagnie Sandoz lui offre un poste en recherche qui le ramène à Montréal. C'est le début de sa carrière dans l'industrie pharmaceutique, carrière qu'il qualifie de généreuse "dans le sens où j'en ai tiré beaucoup de plaisir et que j'ai pu faire beaucoup de choses. Dans le milieu, j'étais bien perçu aux affaires scientifiques, qu'on appelle communément la direction médicale : on savait que je ne sacrifierais pas la science. Mais j'ai surtout fait ma marque comme bâtisseur d'équipes solides dont la qualité inspire confiance aux investisseurs."

Sur la scène du monde... des affaires

L'image de la recherche chez Sandoz monte donc en flèche, et les sollicitations des concurrents se mettent à affluer. Jean-Paul St-Pierre est rapidement recruté par Hoechst-Roussel Canada au poste de vice-président des affaires médicales (1993-1995), puis par Hoechst Marion Roussel comme vice-président des affaires scientifiques (1995-1997), avant d'entrer chez Rhône-Poulenc Rorer à titre de vice-président des opérations cliniques (jusqu'en 1999). Bien sûr, d'un poste à l'autre, les responsabilités et les enveloppes budgétaires allaient croissant... Tout ce temps-là, le Dr St-Pierre maintient sa pratique; aujourd'hui encore, il travaille deux jours par mois à l'hôpital Sainte-Justine. "C'est une condition sine qua non pour moi, mais assez largement acceptée dans le milieu pharmaceutique, puisque ce sont justement l'expérience, la réputation et le réseau de collègues d'un médecin qui intéressent ces sociétés." D'ailleurs, la tournure d'esprit d'un médecin qui devient administrateur, ajoute-t-il, se retrouve souvent dans la façon dont il mène ses dossiers d'affaires : "Quand j'ai un problème, je commence par une histoire de cas, je pose un diagnostic, je fais des tests en laboratoire et j'applique un traitement!"

Est-ce à dire que la combinaison affaires-médecine conviendrait à plusieurs? À condition, répond-il, de réunir le goût de développer des talents qu'on pense avoir, l'adaptabilité au changement, une personnalité de fonceur et un certain esprit d'aventure (la réussite n'est pas garantie). Le Dr St-Pierre est d'avis que les médecins peuvent se servir de leur capacité à "sentir" les gens pour diriger harmonieusement et motiver des équipes de travail. Par contre, leur formation les conduit à un comportement et à une approche individualistes, ne serait-ce que dans la relation de personne à personne avec les patients, alors que l'esprit et l'efficacité de groupe sont à la base du monde des affaires.

L'autre volet peu naturel chez les médecins, croit le Dr St-Pierre, c'est le sens de l'administration, "(...) même de leurs propres finances! Bien sûr, on peut apprendre sur le tas, mais il faut en avoir le désir au départ". Dernier point : il faut aimer et pouvoir voyager; les déplacements occupent en effet près de 40% de l'emploi du temps. "Il ne faut pas se leurrer. Pour qu'une société internationale choisisse d'investir ici plutôt que dans l'un des cinquante autres pays en lice, il faut la courtiser, la convaincre de la qualité d'un programme et de la solidité d'une équipe de recherche. D'où les voyages mensuels. Pour moi, ça n'a jamais été une corvée, sauf pour le décalage horaire. Mais je me suis habitué à me sentir "mal", et j'attends que ça passe."

Le prix du cadeau que l'on s'offre

Si le Dr St-Pierre estime que le monde des affaires l'a transformé en citoyen international et lui a permis de vivre une expérience riche et satisfaisante au point de vue humain et professionnel, il avoue cependant que parfois, "it's lonely at the top", et qu'il ne faut pas compter ses heures ni son enthousiasme. "Cela dit sans me plaindre toutefois. Je suis heureux de ce que j'ai accompli jusqu'ici. Comme p.-d.g., je n'ai pas fini d'apprendre; mais créer de l'emploi dans le milieu scientifique, faire grandir une équipe, rendre les gens heureux, c'est déjà gratifiant." Un brin idéaliste, peut-être? "Pourquoi pas? Je traîne ma "vocation" avec moi au bureau! À l'inverse, les médecins devraient tirer des leçons du monde des affaires au plan de la productivité, de l'interaction et de la compréhension des nécessités financières, sans verser dans la médecine capitaliste. Leur engagement dans l'organisation des services de santé est essentiel. C'est la qualité des soins qui est en jeu : les médecins feraient bien de passer à l'offensive, dans le bon sens du terme."

Des projets? "Je n'exclus pas la possibilité d'aller ailleurs, mais je veux d'abord voir Synapse éclore, maintenant que la direction est donnée." Foi de bâtisseur qui donne toujours son 150%!]