| Le Dr Renée Pelletier |
Parution: septembre 2000
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D'un pas à l'autre |
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L'encre de son diplôme était à peine sèche qu'elle s'envolait pour l'Afrique, à San Domingos en Guinée-Bissau, comme coopérante pour le SUCO (1977-82). De retour au pays, elle devait poursuivre cet engagement sous forme de planification et de suivi de projets santé-développement auprès du Centre canadien d'études et de coopération internationale tout en s'occupant à demi-temps d'une clientèle de personnes âgées. Puis, à partir de 1985, elle commençait à travailler auprès des réfugiés à la clinique Santé-Accueil de l'ex-DSC Saint-Luc. Le Bulletin de l'AMLFC d'octobre 1993 avait présenté ce "bout de chemin" du Dr Renée Pelletier. |
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Le Dr Renée Pelletier
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Mais il y a une grande différence entre chemin et cheminement... Si vous lisez L'Actualité médicale, vous avez peut-être vu en juin 1999 un article qui aurait pu s'intituler Des métastases au coeur et à l'âme, où le Dr Pelletier racontait comment, à 28 ans, elle avait été frappée par la maladie de Hodgkin, que trois épisodes du cancer du sein avaient suivi durant sa jeune quarantaine, puis qu'elle avait subi une hystérectomie-ovariectomie en 1998. "Le cancer, disait-elle alors, m'a forcée à me redéfinir comme femme, mère, épouse, fille, amie et médecin. J'en suis aujourd'hui à vouloir partager ce que j'ai vécu."
C'est ainsi que le Dr Pelletier est passée de "médecin et patiente" à "médecin communicateur". Elle a notamment donné des conférences et contribué à diverses revues sur des sujets comme l'angoisse, le questionnement face à la souffrance et à la mort, le vécu au quotidien à travers la maladie, etc. Actuellement rattachée à temps partiel au CLSC Côte-des-Neiges, toujours auprès des réfugiés, le Dr Pelletier fait de l'accompagnement à domicile à titre de bénévole auprès de malades en phase terminale (Association d'entraide Ville-Marie). Elle a divers projets d'écriture en cours, notamment un recueil de textes variés, de dessins et de photos qui, sans doute, s'inspireront largement du journal quotidien auquel elle se confie depuis son adolescence. Voici quelques-unes de ses réflexions, fort instructives.
Les montagnes russes intérieures
"En 1980, j'ai appris qu'être médecin n'immunise pas contre le cancer. Par après, au moment des examens annuels de contrôle, j'avais des poussées d'anxiété et d'angoisse. Peu à peu, bien sûr, j'ai fini par balayer de ma tête l'idée que je pourrais un jour avoir une récidive.
"Puis, en 1993, j'ai appris autre chose : que le fait d'avoir eu un cancer n'empêche pas un deuxième type de cancer de survenir. L'épée de Damoclès était réapparue... Ça, c'était beaucoup plus dur à prendre. Je n'ai pas de mots pour dire le choc, pour décrire mon sentiment devant la chirurgie, la radiothérapie par où je devrais encore passer et surtout pour qualifier l'inconnu qui se présentait de nouveau à moi! Mais avec deux jeunes enfants (aujourd'hui âgés de 16 ans et de 14 ans), je voulais vivre! Je suis donc rentrée une seconde fois dans le circuit.
"Le choc psychologique n'est pas toujours nécessairement moindre parce qu'un cancer est détecté à un stade précoce, qu'il n'y a pas de métastases ou que la vie du patient n'et pas menacée. On vit des heures de révolte, de questionnement, de peur, on fait des bilans. Un travail intérieur se met en branle. Moi, mon principal confident, ça a été mon journal - parce qu'évidemment, j'ai eu la réaction de vouloir ménager mon conjoint et ma famille... Oui, on peut trouver des ressources et des appuis extérieurs; reste qu'il y a des pas qu'on doit faire seul. Même si on nous informe, qu'on nous tient la main ou qu'on nous met de la musique, personne ne nous accompagne dans un scanner, non? C'est la même chose à l'intérieur de soi. Par moments, on ne sait plus quoi faire avec sa peur, son anxiété avant un examen ou un traitement. Moi, j'écrivais beaucoup, surtout pour ne pas fondre ou me mettre à hurler, ou tout simplement pour respirer un peu mieux en dedans.
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"Quand on est intérieurement à 8 sur l'échelle de Richter, tout nous parle, nous touche ou nous fait exploser : un panneau publicitaire, quelques paroles d'une chanson, une musique, un regard... La gamme complète des émotions y passe." |
"Quand on est intérieurement à 8 sur l'échelle de Richter, tout nous parle, nous touche ou nous fait exploser : un panneau publicitaire, quelques paroles d'une chanson, une musique, un regard... La gamme complète des émotions y passe, du stress inqualifiable de l'attente des résultats au découragement face à la nouvelle chirurgie à subir et jusqu'à la banalisation de la maladie - pas celle des autres, que je voyais comme médecin, mais la mienne!"
Avec le "doc"
"La chose la plus fondamentale, la plus vraie pour un patient, c'est simplement que son médecin soit là pour lui et juste pour lui le temps de leur rencontre, que le patient sente qu'il peut avoir et qu'il a confiance en son médecin. Je suis bien placée pour comprendre les contraintes de temps dans une clinique, mais au moins, il faut que les quelques minutes passées avec un malade soient consacrées à sa personne, pas seulement à l'annonce de résultats d'examen. J'ai eu la chance d'être suivie par de très bons intervenants, compétents certes mais surtout très humains, et ça, c'est le plus précieux! Et j'ai toujours apprécié que le médecin - chirurgien, radio-oncologue ou hématologue - ou que le psychologue me demande : "Comment ça va, toi?" avant de m'expliquer où mon traitement ou mon suivi en était rendu.
"Dans les salles d'attente, j'étais comme tout le monde, sans privilège spécial. D'ailleurs, je ne m'identifiais pas souvent comme médecin, ce qui m'a permis de côtoyer et d'apprendre beaucoup plus de choses. Les autres patients et moi avions de toute façon des perceptions souvent très semblables. Mais sous mes dehors de patiente, le médecin que je suis emmagasinait un contenu de "réalités vécues" qu'aucune cassette vidéo, qu'aucun livre, sondage ou document ne peut rendre. Toute une école de formation! Je pense que les étudiants en médecine devraient tous y faire un stage pour écouter les appréhensions des patients, ce qu'ils vivent dans leur relation avec leur médecin et avec le personnel et ce qu'ils se racontent entre eux de leur quotidien.
"Quant à moi, je ne vois plus seulement une histoire de cas dans un dossier, mais l'histoire d'une vie. Davantage encore avec les réfugiés. En fait, mon expérience de patiente, de médecin et de bénévole est en train de s'intégrer. Je ne suis plus capable de séparer médecine du corps, médecine du coeur et médecine de l'âme.
Entraide et accompagnement
"Pendant une certaine période, ma vie, je dirais mon cheminement personnel de guérison, se passait avec mon journal, ma musique, mes livres. Et avec une petite plante achetée à l'épicerie d'à côté, à l'image de ce que je voulais voir refleurir "en dedans". Je lui disais : "Dis, tu ne me feras pas le coup de mourir?" J'entends par là qu'il y a un temps pour recourir à un groupe d'entraide : quand on se sent prêt, pas nécessairement quand les autres nous en parlent. Dans les groupes d'entraide, on est ce qu'on est au moment où on se rencontre. Sans rôle ni statut particulier. On échange, pas pour se raconter ses malheurs, mais un peu comme chez les AA : il y a une communication privilégiée entre gens qui ont vécu la même chose. C'est un peu dans le même sens que j'ai participé, à un moment donné, à un premier colloque sur la mort et sur le deuil, pour apprivoiser cette peur qui était aussi mienne...
"Pour ce qui est de l'accompagnement, eh bien, j'en fais à titre bénévole et amical depuis 1996, après avoir suivi un cours destiné aux bénévoles à l'hôpital Royal Victoria puis un autre à l'Association d'entraide Ville-Marie. Cet engagement personnel auprès de gens qui en sont au dernier tronçon de leur vie aide à découvrir le sens, la vraie valeur de la vie. Mon travail antérieur auprès des personnes âgées (au centre hospitalier Côte-des-Neiges, au retour de la Guinée-Bissau) m'avait déjà permis de faire une prise de conscience par rapport à la maladie, au vieillissement et à la mort. Ce n'est pas d'hier que je me pose des questions sur l'intervention médicale, la relation médecin-patient et médecin-famille, la qualité de vie, l'inaptitude en fin de vie, etc."
Photo, écriture, dessin... communications
"Il m'est souvent arrivé de faire des croquis pour les patients, que ce soit pour expliquer le cycle menstruel ou représenter le blocage que crée l'angoisse. À ma surprise, trois fois sur quatre, les patients partent avec mes griffonnages. Personnellement, le dessin m'a aussi bien servie, à partir de 1993, pour exprimer ce que je vivais... Cette année-là, j'ai également pris un cours de photo et terminé un certificat en communications à l'UQUÀM - un monde bien loin de la médecine, mais qui m'a notamment appris à reconnaître et à mieux saisir pourquoi un message passe, et l'autre pas!
"L'écriture, c'est pour ainsi dire une partie majeure de ma thérapie et de ma guérison à travers la réalité qu'est la maladie, et plus spécialement le cancer. C'est pour ça que je ne retouche pas mes textes : je ne fais pas une oeuvre littéraire, mais une oeuvre de vérité, à coeur ouvert. Tout mon cheminement m'a amenée à écrire, pour moi d'abord. Puis, les circonstances ont fait que j'ai laissé "sortir" un ou deux textes. Et ça a fait boule neige. Certaines portions de mon journal ont donné naissance à la brochure Je reprends mon souffle (dans le cadre de la série Vivre le cancer au quotidien produite par les bénévoles de Vie Nouvelle, organisme d'entraide pour les personnes atteintes de cancer et leurs proches1 ). Ensuite, il y a eu l'aventure de la radio (depuis janvier 1999, sur les ondes de Radio Ville-Marie, 91,3 FM, le Dr Pelletier a animé Au-delà de la maladie, une série de 57 émissions hebdomadaires s'adressant aux personnes vivant la maladie (ou tout autre événement percutant de la vie) ainsi qu'à leur entourage et à tous ceux qui travaillent auprès des malades et des personnes âgées). Dire que j'avais simplement offert un témoignage au départ! Bref, je n'ai pas de recette miracle : j'exprime ce que j'ai vécu, des gens viennent témoigner, j'invite des intervenants, et chacun des auditeurs fait ensuite son propre chemin."
Conjuguer au futur?
"Ma vie en 1993, 94, 95, c'était encore beaucoup la médecine et la coopération internationale. À fond! Je m'arrangeais même pour avoir mes traitements de radiothérapie tôt le matin pour aller faire ma clinique après. Je sous-estimais possiblement l'impact global de la maladie sur ma condition générale... Jusqu'à l'épuisement de mes réserves et à l'arrêt en 1995. La période du à quoi bon? A alors commencé, avec ses questions comme : Je m'en vais où avec ça? Qu'est-ce qui est le plus important pour moi? Comment repenser mon rythme de vie? Est-ce que je vais continuer à vivre tout le temps "dans" le cancer? Il a bien fallu que je m'accorde un congé de boulot... Dès que j'ai arrêté, j'ai réalisé combien j'en avais besoin intellectuellement, physiquement, psychiquement et spirituellement. Et la pause s'est allongée... Ma réflexion aussi a suivi son cours et s'est approfondie. Si bien que je considère aujourd'hui cette période comme une étape charnière : le à quoi bon? était devenu c'est bon à quoi?
"Curieusement, depuis cinq ans, des rencontres et des incidents fortuits ont fait prendre un autre tournant à ma route. Il y a eu ma vie de médecin, puis ma vie de "médecin et malade", et maintenant s'est amorcée ma vie de médecin et d'accompagnatrice communicatrice. Le travail - bénévole - ne manque pas! Je suis en transition au plan professionnel et personnel; je connais davantage mes limites aujourd'hui et je cerne mieux mes vraies priorités, celles de mon coeur et de mon âme! Cette réorientation est plus ou moins insécurisante parce que je dois me redéfinir, encore, mais je l'accepte. Si je ne sais pas quelle tournure vont prendre les événements, je connais par contre mon plus grand besoin actuel : c'est d'écrire. Ma transition est un oui à la vie et au cheminement."]
1 Pour en recevoir un exemplaire, s'adresser à Vie Nouvelle, centre d'oncologie, CHUM, Hôtel-Dieu, au (514) 843-2611, poste 5000.