| Le Dr Christian Shriqui |
Parution: juillet 2000
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Un goût artistique "sans rapport avec le métier" |
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Christian Shriqui grandit à Montréal, où il fera d'ailleurs toutes ses études. "J'hésitais entre la médecine et la littérature. Mon choix a été influencé par un oncle chez qui j'allais souvent passer l'été, à Nice. Chirurgien, homme très cultivé, il a été un modèle pour moi, et pas seulement en ce qui concerne la médecine." C'est à l'étape de l'externat qu'il optera pour la psychiatrie, alors qu'il effectuait un stage à l'Hôtel-Dieu de Montréal sous la direction du Dr Charles Dumas. "Il m'avait confié, en me donnant passablement de latitude, d'établir une relation avec un jeune homme de 23 ans schizophrène et mutique. La démarche a pris la forme d'un gâteau (oui, de ceux qu'on mange!)... et le jeune homme a recommencé à dire quelques mots. Ce contact, et d'autres, ont cristallisé mon choix vers la psychiatrie, qui englobe un territoire où les aspects scientifiques, culturels et psychologiques entrent en jeu. La psychiatrie m'a vite fasciné et me fascine encore." |
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Le Dr Christian Shriqui
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Après sa résidence, il complète une maîtrise sur la neuropharmacologie de la dyskinésie tardive à l'Université McGill et un fellowship de recherche en schizophrénie à l'Université d'Ottawa. Suivront aussi la publication d'une quarantaine d'articles scientifiques et de chapitres de livres, plus de cent cinquante communications et abrégés scientifiques et de nombreuses recherches cliniques sur les traitements pharmacologiques. Sans compter le Prix du jeune scientifique reçu lors d'un congrès international sur la schizophrénie, en Autriche (1989), et le Prix de la réalisation de l'année de l'Association des médecins psychiatres du Québec (1996) pour la coédition du livre Contemporary Issues in the Treatment of Schizophrenia publié en 1995 chez American Psychiatric Press Inc. Le Dr Shriqui a un curriculum vitae touffu : les activités de chercheur, d'enseignant, de clinicien en milieu hospitalier ou communautaire, de consultant auprès d'organismes publics ou encore d'auteur y sont tricotées serré! Trop serré, peut-être? Le Dr Shriqui répond simplement : "Vous devriez le demander à mon épouse... J'apprends aujourd'hui la modération, mais je crois que de nature, je suis un bourreau de travail. J'aime démarrer des projets, bâtir des choses."
Ayant consacré treize ans jusqu'ici à traiter surtout des personnes atteintes de troubles psychotiques et à s'intéresser particulièrement aux nouveaux agents pharmacologiques, à titre de clinicien au centre hospitalier Robert-Giffard (CHRG) et de chercheur boursier du Fonds de la recherche en santé du Québec, le Dr Shriqui a vu évoluer la perception de la schizophrénie dans la société. "Dans la dernière décennie, nombre de tabous entourant la maladie mentale ont été démythifiés. Et le traitement de la schizophrénie a fait des progrès remarquables grâce, entre autres, aux nouveaux agents antipsychotiques. Ils permettent d'obtenir plus facilement des améliorations substantielles chez les malades, voire des rémissions très significatives, avec beaucoup moins d'effets secondaires indésirables que les traitements traditionnels. De là, on a constaté une meilleure observance du traitement par les patients et une meilleure stabilisation de leur maladie. "À propos, le Dr Shriqui et son équipe sont à préparer un Guide pratique sur les médicaments psychotropes avant tout destiné aux omnipraticiens.
Faisant état de patients désinstitutionnalisés qui peuvent dorénavant mener une vie autonome, le Dr Shriqui enchaîne sur le virage ambulatoire, en grande partie responsable du rôle croissant des omnipraticiens dans les soins en santé mentale. "Tant en pratique privée que dans les CLSC, les médecins s'impliquent de plus en plus dans le suivi des personnes atteintes de troubles psychiatriques. Étant donné l'inéquation entre le nombre de psychiatres disponibles et la longueur des listes d'attente dans les bureaux privés ou les cliniques externes des hôpitaux, les omnipraticiens intéressés par cette pratique et qui auraient acquis les connaissances pertinentes, par exemple en formation médicale continue, seraient à même d'assurer le suivi psychiatrique avec l'aide ponctuelle de psychiatres consultants. Les patients en tireraient d'énormes bénéfices."
Cela dit, le Dr Shriqui a lui-même pris un virage il y a deux ans, en revenant à la psychiatrie générale (il travaille principalement au pavillon CHUL, du Centre hospitalier universitaire de Québec). "La Clinique médicale du quartier, à Québec, avait ranimé mon goût pour la psychiatrie générale, qui me manquait. J'avais aussi le désir de changer ma pratique et d'améliorer ma propre qualité de vie." C'est maintenant chose faite, et la conversation glisse tout naturellement vers un champ plus personnel...
Le Dr Shriqui s'intéresse aux arts depuis sa petite enfance, mais c'est en 1985, lors d'un congrès de psychiatrie à Philadelphie, que l'art singulier s'est révélé à lui. "J'ai eu un coup de foudre pour une oeuvre exposée dans la vitrine du Moore College of Art and Design sans savoir a priori que son créateur, Martin Ramirez, avait un passé psychiatrique."
L'art singulier est le fruit de créateurs en général autodidactes qui souvent sont atteints de maladies mentales. Peu connus, marginaux, ce sont pourtant des artistes à part entière, indépendamment de leur maladie. "De fait, il n'y a pas d'art de la schizophrénie, pas plus qu'il n'y a un art de l'arthrite, bien que certaines conditions psychiatriques puissent "colorer" les créations d'un artiste singulier. La valeur d'une oeuvre tient essentiellement à sa qualité plastique et esthétique, à son sujet, aux matériaux et à la technique utilisés. Enfin, tout se passe dans le regard de l'observateur puisque la perception de l'art est éminemment subjective."
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La guerre de la rivière.
Roland Claude Wilkie, 1996. Aquarelle et encre de Chine sur papier, 57 x 76 cm. Collection privée. |
Ce n'est donc pas sous l'angle de l'art thérapie ou de la psychopathologie de l'expression que le Dr Shriqui se passionne pour l'art singulier (et le collectionne aussi), ni qu'il a monté plusieurs expositions muséales d'oeuvres de créateurs autodidactes et participé à nombre de symposiums sur l'art singulier ces dernières années. "Je ne sais pas si l'exposition des oeuvres d'un artiste souffrant de maladie mentale a un effet thérapeutique direct, mais l'encouragement à la création et la valorisation qui en découlent sont indéniables."
En 1997, le Dr Shriqui fonde Singul'Art inc., une société privée mais à visées philanthropiques. Singul'Art soutient l'art de créateurs singuliers, "des artistes doués qui méritent une reconnaissance au-delà de la communauté médicale. L'art étant un formidable véhicule de communication, la promotion des oeuvres d'artistes atteints de maladies mentales peut aider à la sensibilisation du public". Singul'Art offre également des services éducatifs sous forme de conférences et d'expositions, et des reproductions d'oeuvres sous forme de cartes de souhaits, d'écrans de veille d'ordinateurs, de calendriers, etc. En l'an 2000, Singul'Art publiera le premier d'une série de livres d'art et de monographies sur l'art singulier. L'adresse de son site Internet est www.singulart.com. Quant à la FASQ, la Fondation pour l'art singulier du Québec, mise sur pied en 1999 par le Dr Shriqui, elle doit poursuivre un ambitieux projet de musée et de centre de documentation consacrés aux oeuvres d'artistes singuliers, québécois surtout, mais également internationaux. La FASQ cherchera en outre à leur apporter un appui financier et organisera des conférences et des événements culturels voués à cet art.
Le Dr Shriqui ne craint pas que l'intérêt pour l'art singulier ne soit qu'une mode, soulignant qu'on est bien loin maintenant de la découverte de cette forme d'expression, à la fin du siècle dernier, et de la théorie associant folie et génie. "Le véritable intérêt pour l'art singulier remonte à l'époque des surréalistes : Ernst, Klee et Picasso se sont inspirés des arts primitifs africains, de dessins d'enfants et de l'art qui émanait des milieux asilaires. Et on voit aujourd'hui se profiler un mouvement spécialisé dans la conservation de ces oeuvres. Même le Congrès américain a déclaré trésor national la collection du musée d'art visionnaire de Baltimore." Reste que les milieux traditionnels, galeries et musées confondus, sont encore peu ouverts à l'art singulier. S'il déplore le mur érigé entre "l'art professionnel et l'art des autres", le Dr Shriqui ne se décourage pas pour autant - l'objectif principal de la FASQ ne pourra se réaliser qu'à long terme. "Petit train va loin", conclut-il.]