Le Dr Yves Lamontagne
Parution: juillet 2000

Trios, Titanic et timidité sur fond d'humanisme
Par Sylvie Poulin


Pour paraphraser une formule connue, rien de mieux que de "tuer trois canards d'un coup". Sans danger pour l'environnement, la méthode se décline en trois petites maximes : se faire plaisir, aider une bonne cause, travailler en équipe. C'est en tout cas le mode d'emploi privilégié par le Dr Yves Lamontagne dans la poursuite de ses objectifs : on n'en veut pour exemple que la création et la vente des disques compacts qu'il a enregistrés avec d'autres bénévoles au profit de la FQMM, la Fondation québécoise des maladies mentales, il y a quelques années.

Le Dr Yves Lamontagne

"Faire les choses par plaisir, ce n'est pas difficile pour moi. Mes parents m'ont élevé dans cette marmite-là et aujourd'hui encore, je ne voudrais par travailler autrement que dans la bonne humeur. Quant à la bonne cause, elle était assez évidente : la recherche clinique sur les maladies mentales, gravement sous-financée. (Au début des années 1980, elle ne récoltait que l'équivalent de 3 Ë par Canadien contre environ 150 $ pour les maladies cardiaques et 800 $ pour le sida, dans l'ensemble du pays.) Et enfin, l'esprit de groupe! On sait que la musique réunit les gens, mais il faut tout de même que chacun mette son talent au service du but commun. Parmi la vingtaine de personnes qui ont participé au deuxième disque, seulement cinq se connaissaient déjà. Il y avait des musiciens professionnels, des amateurs, des hommes d'affaires, des techniciens de studio, etc. Tout le monde a trimé dur, et bénévolement."

Issu d'un milieu modeste, Yves Lamontagne a d'ailleurs payé une partie de ses études en "faisant de la musique" à la radio et à la télévision; il a même déjà gagné un prix comme chansonnier à CFTM. Voilà où il s'est familiarisé avec la technique de plateau qui allait le servir plus tard : le plateau s'est en effet transformé en plate-forme quand il a commencé à faire de la vulgarisation scientifique comme expert invité, chroniqueur ou animateur (sa série télévisée À l'ombre du génie a été couronnée meilleure émission documentaire au gala de la Canadian Professional Television, en 1985, et s'est mérité le Robert L. Robinson Award aux États-Unis. On se souviendra également de Visa Santé à Radio-Québec).

"Je ne regrette pas d'avoir délaissé la musique pour faire une carrière plus "sérieuse"; loin de là! Mais j'aurais dû continuer de pratiquer... Je touche à plusieurs instruments, mais je ne joue bien d'aucun. Quoi qu'il en soit, au lieu d'être musicien, je suis devenu un communicateur télé. Cette portion publique de ma carrière, je la vois comme une redevance à la société, particulièrement aux gens de Rosemont, puisque c'est grâce à leur argent que j'ai pu faire des études (la Caisse populaire du quartier ayant consenti à sa demande de prêt d'honneur, à l'époque). Ma façon de verser des intérêts sur leur investissement, c'était de rendre, en termes simples, ce que j'avais appris à l'université à ceux qui n'avaient pas pu y mettre les pieds." Un juste retour des choses pour celui qui allait marquer de bien des façons le milieu de la psychiatrie au Canada.

Structures et poids moral

Le Dr Lamontagne est président du Collège des médecins du Québec (CMQ) depuis octobre 1998. C'est à ce titre qu'il présentait, lors d'une journée de réflexion tenue en novembre 1999, une triple proposition visant à rafraîchir la structure élective du poste de... président du CMQ. (Depuis la création du Collège, ses présidents sont élus par le Bureau pour des mandats de quatre ans.) "J'ai suggéré que ce poste soit soumis au suffrage universel des membres du CMQ, pour démocratiser davantage le processus, que tout président soit limité à un maximum de deux mandats, et que toute personne ayant rempli un ou deux mandats de président ne puisse plus siéger au conseil d'administration par la suite. Ce n'est qu'un aspect structurel. Le plus important reste que le Collège assume ses deux missions fondamentales : veiller à la qualité du travail des médecins et protéger le public. Le CMQ doit en outre exercer son autorité morale auprès du gouvernement."

C'est dans ce cadre, ajoute le Dr Lamontagne, qu'un ordre professionnel comme le CMQ doit défendre ses membres, en dehors de tout corporatisme, s'ils sont placés dans des situations qui les empêchent de fournir un travail de qualité. "Parce que si la population a des droits, elle doit aussi comprendre que les médecins ne sont pas des machines fonctionnant dans n'importe quelles conditions matérielles." Selon le Dr Lamontagne, les médecins doivent de leur côté se réapproprier les valeurs d'humanisme et les devoirs de tout temps associés à la médecine.

"Où est le pouvoir des médecins? Il est passé aux mains des technocrates, et c'est en partie de notre faute. Sommes-nous socialement présents dans nos communautés respectives, en politique, dans les activités philanthropiques? Trop peu, ce qui fait qu'aux yeux du public, les médecins occupent aujourd'hui la sixième place en crédibilité - après les policiers! Nous devons remonter la pente, reprendre du leadership, nous engager. Tout ne se fera pas en trois mois, mais il faut au moins commencer. Et encore une fois le faire ensemble, ne pas avoir peur du choc des idées. Le prix à payer, c'est le bénévolat. Mais nous avons tout à y gagner : ce que l'on donne nous est toujours rendu." Le Dr Lamontagne a peu de tendresse pour la puissante bureaucratie qui contrôle notre système de santé, avec sa cohorte de lourdeurs, de conflits et d'inefficacités de tout genre. "Au fil du temps, nous avons assumé de moins en moins de responsabilités dans la gestion de la santé. Le système en place depuis les trois dernières décennies a lentement mais sûrement drainé l'enthousiasme, entre autres en "évacuant" les médecins - et leur expérience sur le terrain - de la direction des hôpitaux et des instances décisionnelles en général. Les gens du milieu se sont fonctionnarisés, et la démotivation est endémique."

Pénurie de médecins, coût de la technologie, vieillissement de la population et donc pathologies plus lourdes à traiter, restrictions financières : le Dr Lamontagne prévoit encore quelques années difficiles et de sérieux coups de barre pour notre système de santé. "Les gestionnaires et les médecins doivent dérouiller leur imagination pour faire plus et mieux avec moins, tant dans les modes de gestion que dans les sources de financement et l'approche des patients. Bref, faire tourner le Titanic sans le couler, ça prend du temps. Mais ce n'est pas parce que le gros bateau est de manoeuvre complexe qu'il faut le laisser sombrer." À cet égard, le Dr Lamontagne y allait de trois recommandations dans le numéro d'octobre 1999 de la revue Le Clinicien : cesser de faire l'autruche face à la privatisation ("la médecine à deux vitesses est déjà là"), modifier le système de l'intérieur en gérant les ressources de façon humaine et en optimisant l'utilisation de l'équipement, et supprimer les contraintes purement bureaucratiques. Le mode de rémunération des médecins, du moins au Québec, devrait également être au programme, "si on ne veut pas tuer complètement leur esprit d'entrepreneurship". Les défis, renchérit le Dr Lamontagne, il faut les prendre à bras-le-corps. Foi de psychiatre qui en a relevés quelques-uns...

Un timide qui n'a plus froid aux yeux

Chez un homme qui a pris la parole dans d'innombrables colloques, émissions télévisées, journaux et clubs sociaux, on a peine à concevoir la nervosité devant le public. "Au fond de moi, je suis un grand timide. J'ai encore souvent le trac, même si le mécanisme s'atténue en vieillissant, avec l'expérience. Ma première présentation officielle, je l'ai faite dans un congrès international, à Monte-Carlo. Mon maître d'alors (le Dr Léon Tétreault) trouvait que je visais un peu haut, mais je venais de travailler à la thérapie par immersion et j'avais bien l'intention de faire face à mes propres phobies! Je me disais que si ça fonctionnait bien, je serais capable de le refaire plus tard..."

Au départ, c'est d'ailleurs sa femme qui l'avait poussé à solliciter une place dans l'équipe du "pape", le Dr Isaac Marks (de Londres), avec qui il allait réaliser des travaux sur le traitement des phobies par immmersion, maintenant établi un peu partout dans le monde. C'est aussi sa femme, apparemment, qui l'avait enrôlé pour aller soigner les enfants victimes de la guerre du Biafra (1970-72), en tant que jeune médecin. "C'est ce qui m'a marqué le plus, en début de carrière. Quand on revient d'une expérience pareille, on se satisfait de peu de choses et on se sent capable de beaucoup."

Dans la communauté médicale, on le connaît en tant que premier psychiatre canadien à avoir conçu des programmes complets (recherche, traitement et enseignement) en matière de techniques de thérapie comportementale pour divers problèmes psychiatriques, programmes qui ont fait école au plan de l'efficacité et des considérations économiques. Nommé directeur du centre de recherche de l'hôpital Louis-Hyppolyte Lafontaine en 1977, il a peu après obtenu un certificat en gestion hospitalière en plus de devenir membre de l'Ordre des administrateurs agréés du Québec. Et en 1981, il mettait sur pied la FQMM, qui, en plus de ses volets d'information grand public et de soutien aux organismes communautaires venant en aide aux malades mentaux, a pour principal objectif de financer la recherche en psychiatrie. "Je veux souligner que les hommes d'affaires qui se sont embarqués dans la mise en oeuvre de la Fondation m'ont beaucoup appris - en management, marketing, relations publiques, lobbying, et j'en oublie... J'ai vu à quel point ils étaient non seulement généreux, mais aussi efficaces. Ils m'ont donné, sur le tas, une formidable expérience d'administration et de gestion."

Quatre ans plus tard, le Dr Lamontagne lançait une campagne de financement de 5 000 000 $ qui allait aboutir à la fondation du centre de recherche Fernand-Seguin (ouvert en 1992). Pourquoi Fernand Seguin? "Je l'ai connu un peu durant mes études, et nos carrières se sont croisées quelques fois. C'était un homme de commerce agréable. Mais peu de gens savent que ce grand vulgarisateur scientifique était maniaco-dépressif, qu'il avait travaillé à Louis-H. (alors Saint-Jean-de-Dieu), où il avait créé la première École de technologie médicale, et qu'il était intéressé aux recherches sur les maladies mentales. Voilà pourquoi le centre porte son nom." En 1992, le Dr Lamontagne quitte le centre Fernand-Seguin (comme directeur, mais il y reste comme chercheur) et reprend ses fonctions en enseignement à l'Université de Montréal, son alma mater, jusqu'à son entrée en fonction au poste de président du CMQ. De 1988 à 1998, il était également président de l'Association des médecins psychiatres du Québec.

Si vous ne l'avez pas connu en tant que collègue, conférencier ou professeur, alors vous devez un jour ou l'autre avoir consulté l'un des quelque 160 articles et 32 abrégés qu'il a publiés dans des revues scientifiques (toujours en équipe, soutient-il), ou l'un de ses 13 livres destinés au grand public. Sa production est en effet impressionnante, tant dans la province qu'au pays; elle lui a d'ailleurs valu d'être sollicité sans relâche par divers organismes gouvernementaux et autres à titre de consultant ou d'expert. Ce n'est pas sans raison que les travaux, les publications et le talent de communicateur du Dr Lamontagne ont été couronnés de différents prix et distinctions honorifiques : l'Ordre national du Québec, l'Ordre du Canada, le Prix de recherche clinique de l'AMLFC, le Clark Relatives and Friends of Schizophrenics (Ontario), les prix Warren Williams (États-Unis) et Heinz E. Lehmann (Québec) en psychiatrie, etc.

Il faut dire qu'il n'a jamais reculé devant une invitation à défendre les droits et les intérêts des malades mentaux, à démythifier le milieu asilaire et à lutter contre des préjugés tenaces face aux malades psychiatriques. On se prend à douter de la timidité de celui qui a tenu un tel rôle de leader scientifique et humanitaire... Le Dr Lamontagne n'a qu'un mot pour qualifier ses 25 ans de carrière jusqu'à ce jour comme clinicien, chercheur, enseignant et communicateur : "gratifiant". "D'une part, exception faite du suicide, la clientèle psychiatrique ne confronte pas systématiquement le spécialiste à la mort comme le font les patients d'un cardiologue ou d'un oncologue, par exemple. Ce n'est pas rien! D'autre part, je suis curieux de tout (c'est ce qui explique que j'aie choisi de travailler en recherche), et j'ai eu la chance d'être entouré de gens aux horizons divers - je suis bien placé pour savoir que tout le monde a quelque chose à dire, à apprendre aux autres et des autres. La routine, je n'en ai pas vécu, et ça ne figure pas dans mes projets non plus."

De fait, le Dr Lamontagne s'apprête à publier un livre sans rapport avec la médecine, écrit "à titre de citoyen et de père de famille québécois". Un vrai roman est également en préparation. Comme quoi le timide n'a pas dit son dernier mot. "Quand on est un vieux jeune père comme moi (il a deux adolescents), le dernier mot, vous savez..."]