Le Dr Jean-Marie Latreille
Parution: juillet 2000

Le Viêt-nam, Beauharnois-Huntingdon et CIEL : trois endroits marquants
Le Dernier n'étant pas aussi virtuel qu'on pourrait le croire...
Par Sylvie Poulin


Au Centre hospitalier régional du Suroît (CHRS), à Valleyfield, le Dr Jan-Marie Latreille fait à la fois office d'exécutant, d'adjoint et de chef du service de physiatrie. "Je suis le seul en place!" Contrairement à la plupart de ses collègues, le Dr Latreille ne voudrait pas pratiquer ailleurs qu'à l'hôpital, les obligations techniques et administratives d'un cabinet privé ne semblant guère l'intéresser.

Le Dr Jean-Marie Latreille dans son vignoble à Saint-Anicet

Asie du Sud-Est : le choc... culturel

Après des études classiques à Rigaud, Jean-Marie Latreille entre à la faculté de médecine de l'Université de Montréal parce que, dit-il, "je n'étais pas assez fort en mathématiques pour poursuivre une carrière scientifique. Les choses ont bien tourné puisque la médecine répondait par ailleurs à ma nature, à mes capacités en biologie et en sciences humaines. Curieusement, aujourd'hui, j'adore faire les calculs que demande ma spécialité, ceux des forces mécaniques appliquées sur le dos, par exemple". Inscrit à un programme de financement d'études et de recrutement de personnel médical des Forces armées canadiennes, il s'engage à trois années de service une fois son diplôme en poche.

Il travaillera d'abord sur une base militaire à Québec avant d'être affecté (1969-70) à la Commission internationale de contrôle (CIC), formée de représentants de l'Inde, de la Pologne et du Canada, pour veiller à la santé des observateurs canadiens de chacun des contingents des pays alors en conflit : Viêt-nam du Nord, Viêt-nam du Sud, Laos et Cambodge. Ses tournées hebdomadaires débutent à la base de Saigon et le mènent jusqu'à Hanoi, Phnom Penh et Vientiane. Hygiène, vaccination et traitement des maladies courantes ou tropicales constituent alors l'essentiel de sa pratique. "Je n'étais pas mêlé à la guerre, j'étais avide de connaître le pays, et j'avais beaucoup de temps libre. J'ai donc beaucoup voyagé là-bas - surtout en avion, sur Air Vietnam, puisque les routes étaient minées et que les voies ferrées n'existaient plus. C'était aussi courant à l'époque que de prendre l'autobus de nos jours : les poules, les bagages et les voyageurs embarquaient tous ensemble!"

Avec un ami français, pharmacien en centre hospitalier à Saigon, le capitaine Latreille part en excursion presque toutes les fins de semaine. "Nous vivions dans un contexte de guérilla, et la guérilla, c'est ponctuel. En général, le train-train quotidien continuait son cours dans les villages et à la campagne. Nous partions donc sans crainte à l'aventure, dans le sens découverte du terme. Cette période a été la plus enrichissante de ma vie!" Le Dr Latreille avait appris suffisamment la langue vietnamienne pour pouvoir échanger avec les gens qui, dit-il, les accueillaient toujours chaleureusement, même les officiers nord-vietnamiens, convaincus qu'ils allaient gagner la guerre contre les Américains...

C'est en Asie du Sud-Est qu'il rencontre le Dr Gustave Gingras, pionnier de la physiatrie au Québec (après la Seconde Guerre mondiale) et fondateur de l'Institut de réadaptation de Montréal. Le Dr Gingras avait mis sur pied un centre de réadaptation au Viêt-nam, qu'il visitait de temps à autre. L'intérêt du jeune médecin militaire Latreille est piqué : il va s'inscrire dans cette spécialité quelque temps après son retour et pratiquer, de 1975 à 1985, à Montréal (à l'hôpital Saint-Luc) avant de se réinstaller dans la région de Valleyfield.

Le Dr Latreille ne renouvelle donc pas son contrat avec les Forces armées. "Ce n'était pas un milieu qui me convenait. J'ai aimé l'expérience, mais pas la vie militaire. Je pense même, si on nuance la chose, qu'il n'y aurait pas de guerre s'il n'y avait pas de militaires. Ce n'est pas pour ça que j'ai appris la médecine. En un mot, je suis pacifiste."

Par la suite, et pendant plusieurs années, le Dr Latreille donnera des cours-conférences sur le fonctionnement normal du système nerveux central et périphérique à des infirmières de l'Institut de réadaptation de Montréal, et il participera à des programmes de formation continue du CHRS et de l'Association des physiatres du Québec.

Il y a en ce moment une soixantaine de physiatres au Québec, auxquels s'ajoutent de un à sept résidents chaque année, un nombre nettement insuffisant pour répondre aux besoins. La pénurie serait-elle due à un faible pouvoir d'attraction de la physiatrie auprès des jeunes étudiants en médecine? "Peut-être. Le fait est que les gens qui nous consultent ne sont pas en danger de mort. C'est leur qualité de vie qui souffre du manque de spécialistes. Dans mon cas, c'était un choix idéal parce que la physiatrie permet l'équilibre entre l'aspect scientifique (la recherche clinique), l'aspect humain (le contact avec les patients) et la vie personnelle (question d'emploi du temps)."

Beauharnois-Huntingdon : aux couleurs du français

Justement, le Dr Latreille a abondamment profité de ses heures disponibles pour s'adonner à une autre passion : celle de la défense du fait français. Persuadé que la francophonie en Amérique du Nord était vouée à disparaître à moins du rapatriement de certains pouvoirs au Québec, il a mis l'épaule à la roue en étant tour à tour quatre fois président du comité exécutif du Parti québécois dans le comté de Beauharnois-Huntindgon entre 1988 et 1993, porte-parole du comté (1988-94) et candidat aux élections de septembre 1989 et 1998.

"À l'ère de la mondialisation - on devrait dire de l'américanisation -, si on ne définit pas de frontières politiques ou autres pour assurer l'avenir de ce que nos ancêtres ont bâti avec tant d'efforts, assurer la survie de la "différence", le français est en danger de louisianisation. C'est sur cette base que je me suis engagé en politique. Pour porter le message, car il était peu probable que je remporte le siège dans le comté. On travaille fort et on ne se fait pas que des amis dans ce contexte-là... Mais l'expérience a été constructive à bien des égards : j'y ai entre autres appris à parler en public."

Et l'AMLFC?

"Je suis membre de très peu d'associations. C'est parce que je suis amoureux du français que j'ai adhéré à l'AMLFC et que je suis membre du conseil général. Pas pour y faire de la politique, mais bien parce que cet organisme est important pour promouvoir la médecine francophone. L'Association joue bien son rôle pour que les médecins puissent se former, travailler et publier en français. Elle est un véhicule propice à ces objectifs-là." Le Dr Latreille rappelle à ce propos l'initiative du comité de l'informatique de l'Association, qui a organisé des cours d'initiation à Internet et autres cours informatiques, les congrès et colloques organisés par l'AMLFC, et la volonté de l'Association de s'ouvrir au brassage d'idées.

Le Dr Latreille proposait au printemps dernier que l'AMLFC étende son influence en recrutant des membres aux États-Unis (ceux en provenance d'Europe, ceux qui sont partis du Québec et les Américains parlant français). "Il est techniquement difficile de les rejoindre, mais je veux continuer d'y travailler pour établir des contacts et des échanges fructueux avec le corps médical de nos voisins du sud par l'intermédiaire de congrès tenus en français ou de publications médicales, encore une fois en français. En ce sens, l'AMLFC aurait avantage à modifier légèrement son nom pour Association des médecins de langue française d'Amérique."

CIEL : le Centre d'intendance écologique Latreille
www.rocler.qc.ca/ciel
jmlaciel@rocler.qc.ca

"En plus d'être amoureux du français, je suis amoureux de la nature. Dans le cadre de mon engagement politique, j'ai beaucoup défendu la cause de l'environnement - c'est ce qui m'a surtout fait connaître dans le comté. Je suis membre de plusieurs organismes de protection environnementale et, en 1980, j'ai acheté une terre boisée, sauvage, de 84 hectares. On peut s'y perdre!" Parce qu'il ne pouvait pas concevoir qu'un jour, quelqu'un y fasse des coupes à blanc, le Dr Latreille a formé une corporation sans but lucratif (CIEL) qui en héritera et dont les statuts empêcheront toute exploitation contraire aux objectifs premiers de conservation. La terre sera ouverte à des activités de recherche ou d'éducation environnementales, mais sa gérance restera entre les mains de CIEL, sans avoir besoin de recourir à des subventions gouvernementales. L'acte de donation de la terre à CIEL comporte cependant des droits d'usage pour le Dr Latreille, qui ne fait pas qu'y habiter mais qui y consacre passablement de temps, tous les jours. "Je travaille à la production du foin - mille bottes par année vendues aux cultivateurs des environs - et je peux aussi bien conduire la machinerie que la réparer ou m'occuper de la récolte. J'aime la terre." Il a aussi un très grand potager, un vignoble, de même qu'un élevage de lapins, de poules, de dindes et de poulets de grain.

Inutile de lui demander à quoi il passe ses fins de semaine et ses vacances, ni à quoi il consacrera sa retraite. "Je ne partirai jamais de mon paradis terrestre. Quand j'habitais à Montréal, j'avais une rage absolument phénoménale de revenir à la campagne." Voilà qui est fait, maintenant qu'il est revenu à Saint-Anicet (où il est né), à la frontière de l'État de New York.

Traiter les troubles fonctionnels du système locomoteur...

Depuis son arrivée au CHRS, le Dr Latreille est immergé dans les problèmes de douleurs vertébrales (entre 90% et 95% de sa clientèle). Au fil des ans, il a acquis une expérience considérable en la matière. Tellement qu'il prépare un ouvrage de longue haleine, Le mal de dos : analyse biomécanique et conséquences thérapeutiques, pour démontrer à ses patients l'existence des forces portantes qui agissent sur la colonne vertébrale et qui entraînent son usure et, à partir de là, pour leur donner de l'information sur le plan postural à adopter de façon à empêcher cette usure. Malheureusement, "les gens ne peuvent pas tous appliquer des mesures de prévention dans leurs attitudes posturales. Ceux qui travaillent dans certaines usines, par exemple, sont contraints par les exigences de leur métier d'agresser leur dos". Par ailleurs, le Dr Latreille souligne l'amélioration des échanges entre la CSST et les médecins traitants. "Il faut féliciter la CSST de sa nouvelle attitude. Depuis quatre ou cinq ans, il existe un système de communication qui permet d'aider davantage les patients. La CSST a fait preuve d'une grande ouverture, ses gens sont plus proches de nous."

Le Dr Latreille est d'avis que certaines conceptions traditionnelles doivent être bousculées un peu dans le domaine de ce qu'on appelle communément les maux de dos. "Il n'y a pas assez d'évolution. Les recherches actuelles portent surtout sur les moyens d'investigation, comme la résonance magnétique, par exemple. Pourtant, en ce qui concerne les douleurs vertébrales mécaniques, ces tests ne sont pas toujours utiles. Le secret du diagnostic repose sur l'examen clinique."

Le mot de la fin

Sur la question de savoir ce qui est le plus exigeant (la publication à venir, la promotion du français ou l'écologie), le Dr Latreille hésite : "J'ai consacré une ardeur incroyable à la politique, en son temps. Et j'ai autant d'enthousiasme pour l'environnement que pour le projet sur le mal de dos. C'est la passion des choses qui me porte, j'ai la capacité de m'embarquer à fond."]