Le Dr Jean-Bernard Trudeau
Parution: juin 2000

Conscience sociale et grands dossiers
Par Sylvie Poulin


Avec un père vétérinaire, dont la salle d'opération était au sous-sol de la maison familiale, Jean-Bernard Trudeau s'initie très jeune à son futur métier. "J'ai commencé à assister mon père vers l'âge de 5 ans. Je suis habitué au sang, comme on dité Je me suis familiarisé avec les instruments. J'ai pris goût à cette pratique." Les premières graines étaient semées... Les valeurs inculquées par des parents très engagés socialement - et plus tard le scoutisme - viendront enfoncer le clou. "L'importance que j'accorde à l'engagement communautaire vient de là. Je veux partager avec des personnes de fifférens horizons et faire évoluer la société, mais dans l'action, sur le terrain."

Le Dr Jean-Bernard Trudeau

Le jeune Dr Trudeau trouvera en Outaouais l'occasion de pratiquer dans un domaine connexe à la médecine sportive et de s'intégrer à une équipe de soins plutôt que d'ouvrir un bureau privé. "Je n'ai jamais été intéressé à pratiquer en solo." C'est ainsi qu'il s'implique simultanément dans un programme de réadaptation en gymnase au CLSC de Hull et pratique au centre hospitalier Pierre-Janet (un institut psychiatrique), où il fait ses armes comme clinicien et intervenant en santé mentale dans la communauté. "Il manquait de psychiatres; les omnipraticiens en prenaient donc beaucoup plus sur leurs épaules. Mais c'est l'approche multidisciplinaire qui m'a accroché au départ. L'intérêt pour la psychiatrie a fleuri en cours de route!" De fait, le Dr Trudeau a développé une solide expertise en psychiatrie, tant à l'hôpital qu'au centre de détention de Hull et au ministère de la Sécurité publique, expertise aujourd'hui reconnue et très appréciée. De fait, les compétences du Dr Jean-Bernard Trudeau (médecin expert) sont mises à contribution pour les évaluations de l'état mental en vertu du Code criminel dans la région de l'Outaouais.

Sortir de l'hôpital pour aller dans la communauté

Dès l'entrée en fonction du Dr Trudeau comme DSP au centre hospitalier Pierre-Janet, en 1991, le directeur général lui a confié le mandat d'établir une programmation de services pour les personnes ayant besoin de soins psychiatriques de longue durée dans toute la région de l'Outaouais. De plus, le Dr Trudeau et ses collègues désiraient développer une approche préventive pour les gens en souffrance ou en attente de soins. Et il fallait résoudre le problème d'engorgement à l'urgence, déjà criant il y a une quinzaine d'années. Cette triple préoccupation devait donner naissance à un programme avant-gardiste, qui fait depuis l'objet de nombreuses conférences un peu partout au Québec, en matière de programmation de soins psychiatriques et qui est devenu LA référence dans la province. Dans son Avis de l'été dernier sur le suivi psychiatrique intensif dans la communauté, le Conseil d'évaluation des technologies du Québec s'inspirait d'ailleurs largement de l'expérience outaouaise.

Ce programme a suivi de peu l'instauration d'une unité mobile (une camionnette dotée de l'équipement médical nécessaire) permettant de faire des interventions de crise - psychologique et psychiatrique - à domicile, lancée au milieu des années 1980. Première initiative du genre au Québec, ce service a été à l'origine de l'établissement d'un centre de crise ouvert 24 heures sur 24, 7 jours par semaine, qui est maintenant géré par un organisme communautaire. "Nous avons abordé la situation dans une perspective contextuelle et communautaire. Bien sûr, il a fallu éliminer des résistances à différents niveaux et faire tomber les barrières entre différents milieux. Mais chez nous, maintenant, l'intersectorialité est un fait, et le programme tourne rondement. La preuve, d'est que notre liste d'attente en santé mentale/psychiatrie est presque à zéro. Une autre particularité de notre démarche, c'est que nous avons réagi au manque de psychiatres en intéressant et en formant les omnipraticiens au suivi de la clientèle psychiatrique. C'est ainsi que Pierre-Janet est devenu un centre de soins intensifs pour tous les hôpitaux de la région et que notre expérience s'est transformée en modèle."

Les acronymes cachent un horaire chargé

Il est impossible de rendre compte de chaque présentation, cours et conférence de nature clinique ou administrative que le Dr Trudeau a pu donner ces quinze dernières années dans le cadre de la formation médicale continue, à l'Université du Québec à Hull ou auprès des médias. Pour ne mentionner que quelques titres : La transformation des services en psychiatrie dans l'Outaouais, L'omnipraticien et la santé mentale - l'intervention de crise et Rôle, pouvoir et obligations du CMDP et de son exécutif. Nombreux également sont les comités hospitaliers, associations professionnelles, organismes gouvernementaux, parapublics ou communautaires auxquels il a apporté son concours au fil des ans. Parmi ceux-ci, il en est quelques-uns où son action a été - ou est toujours plus marquante : le Conseil canadien d'agrément des services de santé (CCASS), le Bureau de l'Association des médecins omnipraticiens oeuvrant en établissement psychiatrique (AMOEP), l'Association des conseils des médecins, dentistes et pharmaciens du Québec (ACMDPQ) et le Conseil de la Santé et du Bien-être du Québec (CSBE).

L'ACMDPQ regroupe une centaine d'établissements de santé québécois. "Notre objectif est d'outiller les CMDP pour qu'ils assument au mieux les responsabilités et les obligations qui leur sont dévolues selon la loi (LSSS). Les médecins en milieu hospitalier sont de plus en plus conscients de la valeur de cette structure administrative, depuis le début des années 1990 à tout le moins. Plutôt que d'en minimiser l'importance, mieux vaut en tirer le meilleur parti possible pour faire valoir nos revendications et exprimer ce que nous croyons être le mieux en matière de services de santé à la population. Le CMDP, c'est notre voix au chapitre sur une foule de questions."

Le Dr Trudeau siège également au Conseil de la Santé et du Bien-être du Québec en tant que médecin ayant une expertise en santé mentale/psychiatrie et en raison de son engagement au plan social. "Même s'il relève directement de la Ministre, le CSBE est assez indépendant quant à ses opinions et parfois assez critique face au gouvernement. Sa crédibilité est importante. Nos recommandations se retrouvent souvent dans les politiques de santé et de bien-être du gouvernement québécois - transformation du système de santé, harmonisation des politiques sociales, évolution du rapport public-privé, enjeux éthiques et génétique, etc." Bien que se carrière soit émaillée de fonctions administratives et de dossiers politiques, le Dr Trudeau entend continuer son travail de clinicien. "Parce que ça me permet de garder les deux pieds sur terre, d'être dans la réalité, au quotidien. Mes pairs savent que les orientations et les directives que je prône, je les vivrai tout comme eux. La vraie crédibilité est là" Quant à son parti pris communautaire, le Dr Trudeau l'explique comme suit: "Je suis médecin, certes, mais pas uniquement médecin. J'ai toujours été intéressé par ce qui se passe autour de moi : la pauvreté, la souffrance, l'avenir des jeunes. Le volet social donne un sens à ce que je fais."

Sollicité à titre de conférencier un peu partout au Québec en rapport avec le modèle mis en place en Outaouais, le Dr Trudeau insiste sur la place de la personne au centre du processus des soins. "Nous devons assumer nos responsabilités face aux malades psychiatriques en attente de soins et non pas seulement face aux patients déjà dans une relation thérapeutique avec nous. Il faut lutter pour que les gens aient un service le plus rapidement possible, ou du moins qu'on entre en contact avec les plus malades d'entre eux pour évaluer leurs besoins et la complexité des services requis en cas d'urgence. C'est faisable, malgré le manque d'effectifs médicaux."

Du temps pour tout faire?

Le Dr Trudeau est d'avis que poursuivre plusieurs activités simultanément évite de se perdre dans une seule et apporte un équilibre à sa vie professionnelle de DSP! "Le système de garde administrative (avec les cadres supérieurs de l'hôpital) fonctionne bien et me décharge en certaines circonstances. L'esprit de collaboration, c'est une culture qui s'instaure et qui s'entretient! Nous avons créé une dynamique positive, non polarisante, qui fait que les choses avancent. En matière de revendications auprès du gouvernement, nous nous demandons d'abord ce que nous pouvons faire avec nos moyens et en fonction de nos réalités. Qui est le meilleur maître pour organiser les choses sur son propre terrain? Pourquoi attendre des ordres de gens (de Québec) qui ne sont jamais venus chez nous?"

Si l'Outaouais vit les mêmes problèmes qu'ailleurs dans la province, ses réalités de région frontalière s'écartent de la moyenne. "Notre population est géographiquement captive de la province voisine. Quand des soins spécialisés ne sont pas disponibles ici, les patients sont transférés à l'hôpital le plus proche (à Ottawa) : les ententes à cet effet sont financièrement avantageuses pour l'Ontario. Mais le programme de Rapatriement des soins de santé a réussi à renverser la vapeur. L'hôpital de Gatineau a vu le jour (1983-1984) à partir de ce plan de récupération de la clientèle et des 70 à 80 millions de dollars de nos impôts versés annuellement à l'Ontario, qui servaient jusque-là à développer ses propres établissements de santé." L'ouverture de l'hôpital a permis à son tour d'attirer des spécialistes. Aujourd'hui, 20 millions de dollars seulement vont encore à l'Ontario.

Malgré un horaire chargé, le Dr Trudeau a trouvé moyen de réintégrer le mouvement scout, comme animateur : "J'allais de toute façon reconduire et chercher ma fille de 8 ans, qui fait partie des Hirondelles. Je vais participer aux camps d'hiver et d'été, et coucher au musée. C'est une façon - très enrichissante - de remettre ce que le scoutisme m'a donné. Là aussi, je suis confronté à la richesse relative des enfants... mais le mouvement s'organise pour que tout le monde soit sur un pied d'égalité, et ça, ça rejoint mes valeurs. En plus, les petites filles vont me faire bouger assez pour que je garde la forme!" Sportif depuis toujours, le Dr Trudeau fait beaucoup de place au vélo, et pas seulement pour le Tour de l'île de Montréal (4 fois, de 1989 à 1995). "J'essaie de faire 5 km tous les jours, ou au moins 3 à 4 fois par semaine. Par mauvais temps, c'est sur un appareil fixe, au sous-sol, que ça se passe. Je pédale par plaisir, mais aussi pour me préparer au hockey (dans l'équipe des Sauterelles de Hull). Et je dors très bien. Vous devriez me suivre pour voir comment je m'organise pour arriver à tout faire..."]