Le Dr Rodolphe Maheux
Parution: juin 2000

Les enjeux de la profession médicale
Coopération et respect de la diversité plutôt que nivellement et généralisation
Par Sylvie Poulin


Chirurgien-gynécologue au CHUQ, pavillon Saint-François d'Assise, à Québec, chercheur et auteur connu, conférencier globe-trotter, fervent de la technologie électronique, paysagiste à ses heures et Médecin de coeur et d'action (1994), l'homme qui "payerait pour faire ce qu'il fait" nous a livré ses réflexions sur certains enjeux pour la profession médicale et la gynécologie. Ceux qui ont côtoyé le Dr Rodolphe Maheux reconnaîtront son style : généreux, imagé et convaincant.

Le Dr Rodolphe Maheux

Les défis de la profession


Le Dr Maheux voit des dangers dans la mondialisation et l'anglicisation de la profession.

"Je regrette que notre profession médicale s'uniformise, s'anglicise, s'américanise : un seul moule, une seule et même recette, une approche médicale uniforme et américaine qu'on mondialise. Les gens oublient qu'il y a souvent plusieurs bonnes solutions à un problème et qu'une solution, même la meilleure, ne peut s'appliquer à toutes les situations. Une approche diversifiée nous permettrait souvent de mieux répondre aux besoins des patients. Vous savez, toutes les fleurs n'ont pas besoin du même sol pour fleurir, et on perdrait beaucoup au change à vouloir faire de tous les bons vins des cabernets sauvignons. Malheureusement, c'est un peu ce qu'on est en train de faire en médecine avec l'uniformisation des soins et la globalisation des approches.

"Je prends pour exemple la langue. On ne publie presque plus en français, on se sert de l'anglais. N'oublions pas, cependant, que quand on emprunte une langue [l'anglais], on emprunte aussi la culture car il faut, pour être publié, "plaire" à l'éditeur, présenter le problème à sa manière. Je crains que si on continue ainsi, la créativité et l'inventivité des peuples latins auront de plus en plus de difficulté à s'épanouir dans une culture médicale toute anglophone. La chirurgie laparoscopique fut, par exemple, très mal accueillie initialement aux États-Unis, où elle était vue comme une "folie française". Elle a pu se développer grâce à l'existence d'un réseau francophone (France, Belgique, Canada) et elle est maintenant devenue la norme, même aux États-Unis, pour le traitement des grossesses ectopiques et de l'endométriose.

"La solution pour nous, petit peuple francophone vivant dans une Amérique du Nord toute anglophone, c'est de développer de nouvelles alliances dans le monde médical international. Prenons l'exemple de la Société latine de médecine de la reproduction (Solamer) : nous l'avons fondée avec des collègues français, espagnols, italiens et latino-américains pour multiplier les échanges entre les médecins d'expression latine. On y parle en français ou en espagnol et on offre la traduction simultanée; c'est une alternative intéressante à l'anglais, omniprésent dans nos rencontres internationales. (Le troisième congrès de Solamer avait lieu du 6 au 9 octobre 1999 à Barcelone. Le Dr Maheux y donnait una conferencia a propósito de la fisiopatología de la endometriosis, sa quatrième jusqu'à présent en espagnol, précise-t-il, une langue qu'il apprécie beaucoup). Et pourquoi les facultés de médecine québécoises ne profiteraient-elles pas de l'ALENA pour attirer des Sud-Américains qui, faute d'ententes de collaboration avec nous, doivent aller aux États-Unis pour obtenir leur fellowship? Le Québec pourrait non seulement leur offrir une formation scientifique aussi valable, mais aurait l'avantage de la leur offrir dans une tradition latine où ils se sentiraient plus rapidement à l'aise."


Parlant des facultés de médecine, le Dr Maheux déplore que l'on accorde la quasi-exclusivité aux résultats scolaires comme critères d'admission des étudiants.

Nos Facultés n'admettent - entre guillemets - que des "bolés". Le problème, ce n'est pas de rechercher des gens studieux et travailleurs mais bien de se limiter à un seul type de candidats : ceux qui obtiennent la fameuse cote Z. Quand nous a-t-on prouvé que les cégépiens finissant avec 95% de moyenne deviendraient plus tard de meilleurs médecins que ceux qui ont obtenu 85% de moyenne? Jamais! Or, ces derniers sont tout simplement exclus de prime abord; ils ne sont même pas considérés comme des candidats potentiels. De combien de bons médecins humains, inventifs, philosophes ou autres le Québec s'est-il privé pour ne faire place qu'à ceux qui ont été super performants à l'école? Et cette performance, qu'on a exigée d'eux, s'est faite à quel prix? Selon moi, ce fut souvent en misant sur un esprit hyper combatif au détriment d'un esprit de collaboration. Je trouve cette situation tout aussi dommage pour les futurs médecins. Pour plusieurs, les soirées et les fins de semaine qu'ils ont dû consacrer aux études l'ont été au détriment de leur vie de jeunesse. Bien sûr, la plupart ont récupéré plus tard; mais pour d'autres, il en est résulté des problèmes familiaux, de dépression ou d'adaptation qui auraient probablement pu être évités si on leur avait permis de mettre un peu la pédale douce à l'âge de 17 à 20 ans. C'est parfois aussi triste pour le patient. La médecine n'est pas qu'une science, c'est aussi un art... Pour comprendre la douleur d'un patient, sympathiser avec lui, il faut avoir exploré différents horizons et acquis des qualités humaines qui ne se retrouvent malheureusement pas dans les manuels. Une plus grande diversité au niveau des étudiants admis en médecine permettrait de mieux répondre aux besoins de notre société.

"Pour moi, la solution, c'est d'abaisser la cote Z pour permettre à une plus grande diversité d'individus d'accéder à la médecine. Je mettrais personnellement tous les noms de ceux et celles qui ont eu une moyenne de 85% dans un grand chapeau, et je laisserais à l'échantillonnage aléatoire le soin de déterminer les candidats choisis. J'en admettrais 10% de plus que requis, et je ferais un second tri après la première année de médecine. Je ne comprends toujours pas pourquoi il y a si peu d'échecs en médecine. Comment se fait-il qu'une fois admis en médecine, l'étudiant québécois, s'il n'est pas malade, est pratiquement sûr d'obtenir son diplôme? Nos critères d'admission doivent être drôlement bons pour qu'on ne se trompe ainsi pratiquement jamais!"


La médecine basée sur les évidences améliore les soins au malade mais ne peut remplacer le jugement clinique d'un bon médecin.

"Nous devons baser nos décisions médicales sur des évidences. Malheureusement, bien que nous soyons littéralement inondés d'informations, les bonnes études sont rares car les essais contrôlés, surtout lorsqu'ils incluent un groupe non traité, ne sont pas faciles à faire. Faites particulièrement attention aux résultats négatifs. "Il n'y a pas de différence significative...", ça ne veut pas dire du tout qu'on a prouvé qu'il n'y a pas de différence. Très peu d'études ont en effet un pouvoir statistique suffisant (nombre de patients) pour éliminer une différence cliniquement significative. De fait, la plupart du temps, on ne devrait pas s'occuper des résultats négatifs. Pensez à la pêche : ne pas prendre de poisson quand on va pêcher un après-midi ne veut pas dire qu'il n'y a pas de poissons dans ce lac! On peut avoir pêché au mauvais endroit, avec le mauvais leurre, à la mauvaise heure... La seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'on n'a pas réussi à trouver le poisson et non pas qu'on a prouvé qu'il n'y en avait pas. Je suis un de ceux qui croient que lorsque des évidences de qualité ne sont pas disponibles, il faut résister à la tentation d'en forger. Ni conférences, ni tables d'experts, ni analyses ne peuvent en effet remplacer le jugement clinique du médecin traitant au chevet du malade. La médecine reste heureusement un art, souvent mieux servi par le gros bon sens du clinicien que par les pirouettes de certains statisticiens!"

Les défis en gynécologie : ménopause, endométriose et nouvelles techniques chirurgicales

"Tout le monde sait que notre population vieillit. Et que la population âgée est déjà très médicalisée. Dans ce contexte, l'attitude de la profession médicale face à la ménopause me laisse un peu perplexe. Je pense qu'on fait fausse route en lançant des campagnes visant à convaincre les femmes ménopausées de prendre des hormones. Les gens âgés sont déjà surmédicalisés et il faut plutôt les convaincre de changer leurs habitudes de vie. Le message véhiculé actuellement, c'est que, s'il n'y a pas de contre-indications médicales, toutes les femmes devraient prendre des hormones - même celles qui n'ont pas de symptômes ou qui ne présentent pas de risques particuliers - pour protéger leur coeur, leur peau, leurs os, etc. Ce n'est vrai qu'en partie. Non seulement il n'est pas prouvé que l'hormonothérapie diminue le risque des maladies cardiaques, mais elle pourrait même les augmenter dans certaines circonstances! De plus, si le but visé, dans la prise en charge de la femme ménopausée, est la prévention de la maladie coronarienne, je ne suis pas convaincu que le meilleur outil soit l'hormonothérapie de remplacement. Prendre des hormones pendant quelques années si on a des problèmes particuliers, c'est une chose; avaler plus de 12 000 pilules sur une période de trente ans en est une autre. On ne sait en effet tout simplement pas quel sera l'impact, entre autres sur le cancer du sein, d'un traitement hormonal à long terme. La prudence est donc de mise pour le traitement hormonal à long terme des femmes ménopausées, surtout si ces dernières n'ont pas de symptômes ou ne présentent pas de risques particuliers. D'ailleurs, si ces pilules sont censées améliorer tellement la qualité de vie, comment se fait-il que 75% des femmes arrêtent de les prendre après six à neuf mois?

Le Dr Rodolphe Maheux et ses enfants

"Entendons-nous bien : je considère que l'hormonothérapie est excellente pour les femmes qui ont des symptômes ou qui présentent des risques spécifiques. Le problème, c'est qu'on cible mal notre intervention. Qui prend des hormones aujourd'hui? En grande partie, les femmes riches et instruites qui sont à faible risque alors que les femmes ménopausées des quartiers défavorisés, qui malheureusement sont souvent plus à risque (elles fument plus, n'ont souvent pas d'argent pour bien s'alimenter ou aller au gymnase), en prennent moins ou pas du tout.

"Nous devrions axer davantage notre intervention auprès des femmes ménopausées en leur donnant des conseils très simples qui leur permettent d'améliorer leur qualité de vie. D'abord : cesser de fumer. Puis : la diète. Il y a de plus en plus d'évidences que l'alimentation joue un rôle important : au Japon, 6% des femmes ont des bouffées de chaleur contre 68% au Manitoba, et l'incidence du cancer du sein et de l'artériosclérose y est plus faible qu'ici. On peut l'expliquer, du moins en partie, par l'absorption de gras de type oméga-3 (que l'on retrouve dans les poissons tels que le saumon, les sardines et le hareng) et de phyto-oestrogènes (que l'on retrouve dans le soya, le tofu et les graines de lin). À ceci devrait s'ajouter le calcium (1 litre de lait écrémé par jour). Ensuite : le contrôle du poids et l'exercice régulier (marcher trois fois par semaine, pendant 45 minutes, travailler les abdominaux et maintenir la souplesse des hanches et de la région lombaire surtout). Enfin : le plaisir de vivre. On a raison de dire que la tête contrôle le corps. La femme qui mange bien et qui cultive sa vie sociale a plus de chances d'être heureuse... Tous ces changements dans nos habitudes de vie peuvent diminuer le stress, les risques de maladie vasculaire, d'ostéoporose et, dans certains cas, de cancer du sein, et ce, au même titre que les hormones.

"La solution, c'est de cibler nos interventions en prescrivant l'hormonothérapie de remplacement aux femmes symptomatiques (cas de vaginites atrophiques, mauvais sommeil, pertes de mémoire ou autres symptômes) ou présentant des risques particuliers (ici, c'est à nous de voir à les identifier en lançant des opérations spécifiquement dirigées vers les femmes ménopausées vivant dans les milieux défavorisés), et en insistant auprès des autres, non pas sur les pilules, mais bien sur l'acquisition de bonnes habitudes de vie."


La Société mondiale d'endométriose, fondée à Québec en 1998, est à mettre au point un CD-ROM destiné aux médecins de famille et aux obstétriciens-gynécologues pour les aider à mieux diagnostiquer et à mieux traiter l'endométriose. Cet outil devrait être disponible au congrès de la Société qui se tiendra à Londres en juin 2000.

"Face à l'endométriose, on constate à l'heure actuelle la coexistence de deux extrêmes : un diagnostic qui a traîné trop longtemps ou un recours trop rapide à la laparoscopie. Lors du dernier congrès mondial sur l'endométriose, tenu à Québec en 1998, nous avons invité des femmes porteuses d'endométriose de partout dans le monde à identifier les problèmes les plus pressants. Leur message fut simple : mieux éduquer les médecins à propos de cette pathologie pour qu'ils l'identifient plus rapidement. Des femmes nous ont dit avoir consulté pendant des années pour des douleurs menstruelles effarantes sans que leur médecin ait pensé qu'il pouvait s'agir d'endométriose. À l'opposé, on rencontre parfois des jeunes filles de 20 ans qui ont déjà eu trois laparoscopies pour cause d'endométriose et qui vivent dans la peur de l'infertilité et de l'hystérectomie. Chez elles, on a littéralement "créé" une maladie angoissante, dont la gravité est d'ailleurs souvent exagérée. Nous devons donc dé-dra-ma-ti-ser l'endométriose...

"La douleur en elle-même n'est pas d'emblée une indication de laparoscopie. Du reste, éliminer les lésions d'endométriose par laparoscopie n'entraîne pas toujours la suppression de la douleur. Dans le cas d'une jeune femme qui ne désire pas avoir d'enfant tout de suite, je crois qu'il vaut mieux s'orienter vers les contraceptifs oraux, les AINS, etc., pour contrôler la douleur et garder la laparoscopie comme dernier recours, au moment où elle voudra devenir enceinte. (Les études d'ENDOCAN ont montré que la laparoscopie double les taux de grossesse dans les neuf mois suivant l'intervention.) Mais l'endométriose est encore énigmatique à bien des égards, notamment en ce qui concerne l'efficacité des traitements. Ainsi, quand on demande aux femmes ce qui les a aidées le plus, elles répondent que c'est un médecin compatissant qui a su les écouter, prendre vraiment en considération leur douleur et leur expliquer ce qu'est l'endométriose en termes simples. Les conseils simples et judicieux tels que réduire ses activités et se coucher un peu plus tôt que d'habitude à l'approche des menstruations sont donc toujours d'actualité."

Nouvelle technique intéressante en hystérectomie


Le Dr Maheux a pratiqué les 100 premières "hystérectomies subtotales par laparoscopie" au pays (cf. Journal des obstétriciens et gynécologues du Canada). Cette nouvelle technique permet aux patientes de retourner à la maison très tôt - le jour même ou le lendemain de l'intervention - et de recommencer à travailler deux semaines plus tard. On est loin de la "grande opération" et de sa longue convalescence...

"Il serait utile que plus de médecins soient au courant des avantages de cette nouvelle technique d'hystérectomie. Dans l'hystérectomie subtotale par laparoscopie, seul le corps de l'utérus est enlevé - car pourquoi ôterait-on un organe sain (le col) chez une femme dont les résultats cytologiques ont toujours été normaux jusqu'à sa quarantaine? Cette femme ne court pratiquement aucun risque de développer un cancer du col de l'utérus, et notre système public nous permet d'assurer un suivi cytologique. Si on laisse de plus en plus souvent les ovaires en place lors d'hystérectomies, pourquoi ne pas faire de même pour le col, surtout si cela nous permet maintenant de faire l'hystérectomie par laparoscopie? Il faut cependant faire attention car toutes les techniques d'hystérectomie subtotale par laparoscopie, il n'y a pas plus de complications que lors de l'hystérectomie conventionnelle. Pour la patiente cependant, elle est beaucoup moins envahissante puisqu'il n'y a pas de plaie au ventre ni de contamination du site opératoire par le vagin. La patiente a moins de douleur et se remet donc beaucoup plus rapidement sur pied!"

Et les défis personnels dans tout ça?

"J'ai longtemps travaillé à fond de train comme bien des médecins obsessifs-compulsifs de ma connaissance... Je me suis dit, aux abords de la cinquantaine, qu'il faut aussi prendre le temps de vivre. Alors depuis quelques années, je me retire plus souvent sur mes terres : j'ai troqué mon scalpel pour une Huskvarna 262XP (scie à chaîne) et mon laser à CO2 pour un Kubota L35 (tracteur)! Mon plaisir, c'est d'entretenir mes champs de fleurs, d'aménager mes sentiers pédestres et pistes de ski de fond, de couper du bois et de le livrer en tracteur au moulin. De rendre un petit coin de la Beauce encore plus beau, tout en gardant le décor le plus naturel possible. Quand je vais mourir, en Beauce sûrement, j'aimerais que les gens pensent que la nature a été plus généreuse ici qu'ailleurs, mais sans détecter tout le travail d'arrière-plan... J'adore travailler de mes mains, dehors, pour "aider" la nature. Toutes mes vacances y passent. Ma femme dirait que je suis aussi compulsif qu'avant mais pour moi, ça n'est pas du travail!"


Ces propos ayant ramené le sujet à la médecine, le Dr Maheux se souvient avec reconnaissance et admiration des deux médecins qui l'ont marqué le plus.

"De tous les médecins que j'ai rencontrés, deux m'ont particulièrement marqué : mon père d'abord, médecin de famille à Saint-Georges qui avait son bureau dans la maison familiale et qui m'a fait aimer ce métier, et le Dr Jacques Van Campenout, de l'hôpital Notre-Dame, dont la rigueur et l'esprit scientifique m'ont donné le goût de la recherche et du dépassement."]