Le Dr Guy Tellier
Parution: juin 2000

Entrepreneur, formateur, médecin - et pas nécessairement dans cet ordre-là
Par Sylvie Poulin


Le chemin qui mène à l'urgentologie prend parfois des détours... Dans le cas du Dr Guy Tellier, par exemple. "Au collège, je me suis d'abord inscrit en sciences pures. Puis, j'ai envisagé une carrière en optométrie. Mais peu à peu, je me suis intéressé à la médecine, bien que je n'avais ni points de repère ni modèles dans cette profession." Le Dr Tellier est diplômé de l'Université de Montréal (1982). S'il a choisi de devenir omnipraticien, c'est qu'aucune spécialité ne l'attirait plus qu'une autre. "Je devrais dire que tout m'intéressait. C'est l'un des plaisirs de la médecine familiale : on y voit de tout!" Finalement, comme il avait fait beaucoup d'urgence durant son internat à l'hôpital Saint-Luc et à l'hôpital Sainte-Justine, et que ce travail-là lui plaisait pour l'action, la variété et les contacts avec les spécialistes, l'urgentologie a pratiquement détrôné la médecine de famille. "Il n'y a jamais de business as usual. C'est ce qui me plaît encore aujourd'hui, même s'il ne faut pas exagérer : nous ne sommes pas dans une série télévisée!"

Le Dr Guy Tellier

Urgentologue depuis 1983 à l'Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme, le Dr Tellier fait aussi de la consultation sans rendez-vous dans les cliniques privées de la région des Laurentides depuis 1978. "À travail égal, la région offre un avantage de poids : elle est propice aux sports d'extérieur. J'en fais quand même moins depuis que j'ai des enfants." (Lydia, 2 ans, et Jérémi, 8 mois, dont le père dit en toute impartialité que ce sont deux très bons et très beaux bébés.)

Toujours par goût de l'action

Le Dr Tellier a servi pendant deux ans à titre d'urgentologue itinérant en Abitibi-Témiscamingue. En raison du manque flagrant d'omnipraticiens dans la région, il avait accepté de couvrir l'urgence certaines fins de semaine pour libérer les médecins du coin, plus que débordés. "J'ai déjà fait une garde de 64 heures - mais on me laissait dormir un peu... Il faut dire que le volume de patients n'était pas énorme comparé à celui de Saint-Jérôme. Mais en hiver, à moins 40o C, le transport n'était pas de tout repos!" De 1988 à 1992, il a aussi fait partie du krash team de l'Aéroport international de Mirabel, l'équipe responsable des secours médicaux en cas d'accident majeur. "Avec mon intérêt pour la traumatologie et mon expérience dans le domaine, je croyais pouvoir être utile en cas de désastre. Ça ne s'est pas produit, heureusement."

Évoquant ses activités parallèles des dix dernières années, le Dr Tellier mentionne immédiatement l'AMOLL (Association des médecins omnipraticiens Laurentides-Lanaudière), dont il garde un souvenir extraordinaire. "Ces gens m'ont impressionné par leur intelligence, leur dynamisme, la qualité de leur travail, leur dévouement et leur capacité de défendre les intérêts des médecins. Au sein de la FMOQ, je crois que l'AMOLL "porte la flamme", même au risque de déranger... Bref, l'Association a été une école importante pour moi." En tant que directeur régional de la formation médicale continue (FMC) au sein de l'AMOLL, le Dr Tellier a organisé, présidé ou animé nombre de sessions dont certaines resteront longtemps dans la mémoire des participants. Par exemple, cette semaine d'ateliers tenus au Club Med de Huatulco, au Mexique : "Le petit déjeuner se prenait en compagnie d'un expert, québécois ou mexicain, avant une pause à la plage... Tous les jours, le taux d'assistance a atteint 95%, même pour les plénières, qui duraient pourtant tout l'avant-midi." Ou encore ce congrès itinérant de 1997, en collaboration avec les associations du Bas-Saint-Laurent, de la Rive-Sud et de la Gaspésie. "Les congressistes ont séjourné à Rimouski, au Gîte du Mont Albert, à Prével et à Bonaventure, encore une fois en famille pendant dix jours de travail-vacances à peu de frais. Pourquoi pas, quand on peut joindre l'utile à l'agréable?"


"Il n'y a jamais de business as usual. C'est ce qui me plaît encore aujourd'hui, même s'il ne faut pas exagérer : nous ne sommes pas dans une série télévisée !"

La Semaine de l'omnipratique, ce congrès de la FMOQ qui réunit de 400 à 500 omnipraticiens en alternance à Québec et à Montréal, est sans doute la réalisation qui lui a demandé le plus de travail mais qui lui a procuré le plus de satisfaction et de fierté en FMC. Il en a été le directeur scientifique en 1996. "Ça ne se fait pas en solo - mes collègues du comité ont travaillé d'arrache-pied eux aussi. L'un des aspects les plus intéressants, c'est que pour la première fois, les membres du comité scientifique venaient de tous les coins de la province. Vous imaginez la problématique des réunions! Reste que cela a apporté de la diversité, tant au niveau des idées que dans le choix des conférenciers." Depuis quelques années, le Dr Tellier a renoncé à ses fonctions en FMC, question de réorganiser ses occupations et son horaire, de "ne pas faire les choses à moitié" et de consacrer plus de temps à la vie de famille qui s'amorçait. Mais c'était avant qu'il ne trouve un nouvel exutoire à son trop-plein d'énergie...

Petite histoire du boom de Zoom

"En 1991, je suis devenu diabétique insulinodépendant. Au cours de mon hospitalisation, une microbiologiste de l'Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme (le Dr Bya Clecner, chercheuse en infectiologie) m'a fait participer à un premier protocole de recherche, puis à d'autres projets de recherche. Très souvent, les patients acceptent d'y participer : le fait de pratiquer dans différentes cliniques privées m'aidait évidemment à intéresser plus de médecins à ces études et à élargir le bassin de participants." De sorte que deux ans plus tard, le Dr Tellier devenait investigateur principal. Ses succès de recruteur ne sont pas passés inaperçus, et des entreprises pharmaceutiques engagées dans divers programmes de recherche s'y sont intéressées... "J'ai réalisé qu'un omnipraticien pouvait très bien devenir un chercheur clinique et j'ai voulu transmettre cet enthousiasme à mes collègues." Le Dr Tellier s'est alors orienté vers des projets touchant des pathologies de la pratique courante de l'omnipraticien (pneumonie acquise en communauté, sinusite, bronchite, grippe, etc.).

Zoom International a donc vu le jour dans cette foulée, en 1996 (le Dr Yves Pesant est associé). L'entreprise se voue au recrutement de patients pour des projets de recherche clinique parrainés par des sociétés pharmaceutiques et portant entre autres sur les maladies infectieuses, les maladies cardiovasculaires, l'hypertension artérielle, l'arthrite et les allergies. "Nous avons développé une structure qui permet de recruter des volontaires, de faire participer des médecins, tant omnipraticiens que spécialistes, et d'assurer la disponibilité d'un personnel de qualité pour que les projets de recherche tournent le plus rondement possible. Nous veillons aussi scrupuleusement à l'aspect éthique de ces protocoles. Ce qui est très important dans le monde de la recherche, c'est que les patients-sujets soient bien informés, bien entourés et bien suivis." Le Dr Tellier insiste sur le fait que les patients participant à une recherche ne sont pas détournés des ressources médicales habituelles. "Pour toute complication nécessitant une référence en spécialité, le patient est rapidement orienté vers celle-ci. De plus, de par notre mode opérationnel, c'est bien souvent le médecin traitant qui fait le suivi de son patient dans le cadre de la recherche."

Le groupe de recherche est formé de sept cliniques privées pour alimenter les projets. "Quand les médecins sont bien renseignés sur les projets en cours et à venir et sur leur déroulement, ils peuvent en informer leurs patients et les faire participer. Une fois, pour une étude portant sur la sinusite, une compagnie pharmaceutique avait demandé à Zoom de lui trouver 12 patients - et l'équipe en a présenté 72!" Ce genre de résultats n'est pas sans incidence sur l'évaluation globale d'un produit et sur la rapidité avec laquelle il sera accepté par les organismes réglementaires : la FDA (Food and Drug Administration, aux États-Unis) et la DGPS (Direction générale de la protection de la santé, au Canada). On ne s'étonnera pas que le groupe de recherche Zoom soit bien coté auprès des sociétés pharmaceutiques. En outre, 93% des patients ayant vécu l'expérience d'une recherche sont prêts à recommencer. "Par ailleurs, dit le Dr Tellier, nous avons créé une structure qui offre à tout chercheur un encadrement et un soutien technique élaboré, notamment du personnel de recherche, un comité d'éthique, etc."

Avec ses 15 à 20 projets menés concurremment, Zoom est probablement le plus gros organisme de recherche extra-universitaire au Québec. "Nous attirons des capitaux qui autrement iraient dans d'autres provinces ou d'autres pays. Nous faisons partie de cette génération de médecins de "l'entrepreneurship", et nous sommes fiers de cette réussite. Je suis heureux que mes collègues omnipraticiens se taillent une place de choix dans l'univers de la recherche." Mais pour le Dr Tellier, l'une des grandes satisfactions de l'entreprise est d'ordre scientifique et médical. "Les médecins co-investigateurs sont avec nous aux premières loges de la recherche. Il se développe par exemple en ce moment des médicaments contre la grippe qui devraient enchanter la population. Dans ce cas précis, nous avons le sentiment d'être des pionniers, comme les médecins du début du siècle quand ils ont commencé à traiter les pneumonies avec les premiers antibiotiques... De la recherche, il y en aura donc toujours."

La fin est encore loin

Quel chapeau notre urgentologue-entrepreneur préfère-t-il porter? "Bonne question. J'aime tous les chapeaux. La recherche, j'en raffole littéralement et je suis toujours déçu quand un patient me dit qu'il ne veut pas participer, mais je respecte sa décision. Cela étant dit, je reste médecin à temps plein. Même si j'ai dû ralentir à l'urgence pour développer la recherche, je n'abandonnerai certainement pas ma pratique : j'aime trop ça!"

Très occupé, travaillant sans doute trop, le Dr Tellier se dit chanceux de faire les choses qu'il aime et dit se sentir au mieux quand il a des idées à mettre en train. "J'en ai plein la tête, aussi bien pour Zoom que pour la maison et la famille." Au moment de l'entrevue, le Dr Tellier (bricoleur) s'apprêtait à installer un plancher de bois franc dans sa chambre à coucher et imaginait les plans d'un petit pont qui relierait la rive sur laquelle est bâtie sa maison à la petite île qui lui fait face sur la Rivière-des-Prairies... "On me connaît actif. Et de toute façon, avec mon diabète, il vaut mieux que je ne reste pas assis trop longtemps!" Ne s'arrêtant que rarement, le Dr Tellier pond des idées comme d'autres respirent. On se souviendra peut-être, entre autres, qu'il avait gagné le concours de la FMOQ pour trouver le nom et choisir le logo de la publication L'échangeur...]