Le Dr Otto Kuchel
Parution: juin 2000

L'AMLFC remettra en octobre prochain son Prix de l'oeuvre scientifique à un homme qui laissera un immense héritage
Par Sylvie Poulin


Cette distinction sera officiellement attribuée - à l'occasion du dîner-gala clôturant le 72e Congrès-exposition de l'Association, le 13 octobre prochain - au Dr Otto Kuchel, néphrologue clinicien et chercheur. Ce n'est certes pas la première fois que l'on souligne l'originalité et l'importance de ses travaux de recherche, principalement axés sur les relations neurohormonales en endocrinologie, néphrologie et hypertension. Encore l'année dernière, le titre de Chevalier de l'Ordre national du Québec venait reconnaître sa contribution médicale et scientifique non seulement à son pays d'adoption, mais à la communauté internationale.

Otto Kuchel naît en 1924, en Tchécoslovaquie, dans un petit village (Spisska Stara Ves) situé à proximité de la frontière polonaise. Vers l'âge de 15 ans, il devient en quelque sorte "l'assistant" de son père, médecin, qui lui a donné le goût de la biologie et de la science. Mais les études devront attendre jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale : sous l'occupation allemande, les établissements d'enseignement supérieur sont fermés... Ce n'est qu'en 1945 qu'il peut entrer à l'Université Charles, à Prague, où il obtient avec la mention "Excellence" un premier doctorat en médecine (1950).

Le Dr Otto Kuchel

"Dans ce pays extrêmement appauvri, les installations étaient évidemment déficientes, et les conditions d'études difficiles. Mais j'ai eu la chance d'avoir un patron extraordinaire, le Pr Joseph Charvat, l'un des plus grands internistes européens, à qui je dois toute mon évolution scientifique et médicale. C'était un homme de grande valeur, aussi bien au plan personnel que professionnel." (Après la guerre, le Pr Charvat a assumé la direction de l'Organisation mondiale de la santé pendant deux ans. Et malgré ses vues politiques, il est resté une personnalité d'importance sous le régime communiste, tellement ses capacités scientifiques étaient reconnues.)

Le Dr Kuchel se spécialise donc en médecine interne et, de 1957 à 1961, travaille comme chercheur et clinicien au laboratoire d'endocrinologie et de métabolisme de l'Université de Prague. Devenu par la suite professeur agrégé de médecine et spécialiste en endocrinologie, il mènera toujours de front clinique, recherche et enseignement.

En 1966-67, on le retrouve comme chercheur invité à l'Université Vanderbilt (Tennessee). "Ce séjour également avait été arrangé par le Pr Charvat. Si je ne l'avais pas eu comme parrain et protecteur, et s'il n'avait pas joui d'une telle réputation internationale, ma carrière n'aurait pas progressé de la même façon. Derrière le rideau de fer, ce n'était pas facile de s'établir comme chercheur indépendant - indépendant politiquement : le milieu académique était réservé aux personnes activement pro-communistes. Alors, quand je suis parti du pays en 1968, le Pr Charvat a fait preuve d'une grande compréhension à mon égard. Il m'a écrit : "Je ne peux pas m'attendre à ce que tu sacrifies ta famille au marasme dans lequel nous vivons, qui pourrait bien durer vingt ans". La chute du mur de Berlin lui a donné raison, à une année près."

Dernier printemps de Prague et premier automne montréalais

Dans la période de confusion qui suit l'invasion soviétique, la famille Kuchel (deux jeunes enfants à ce moment-là) quitte la Tchécoslovaquie. "Notre fuite a été un sauve-qui-peut semblable à ce qu'on a vu dernièrement au Kosovo", se souvient le Dr Kuchel. De Vienne, il signale sa "disponibilité", et des offres lui arrivent d'un peu partout. "Le milieu scientifique américain m'attirait, mais l'environnement social pas tellement. Je voyais le Canada plus proche de l'esprit européen, du côté culturel et des structures sociales. Et j'y avais déjà des contacts personnels." D'où son entrée à l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), fondé à peine un an auparavant et où il avait été l'un des premiers conférenciers invités. "Le concept de l'Institut, qui réunissait recherche clinique et fondamentale, était unique à l'époque. Une belle ouverture pour un clinicien qui voulait faire de la recherche, à côté d'un hôpital aussi accueillant que l'Hôtel-Dieu! Je n'ai jamais regretté mon choix, parce qu'il a lancé la partie la plus productive de ma vie scientifique et personnelle."

L'épouse (infirmière) et les enfants du Dr Kuchel s'adaptent rapidement; et la famille s'agrandit un an et demi après l'arrivée en sol québécois. (Le fils du Dr Kuchel, Georges, est aujourd'hui médecin-chef en gériatrie à l'Université McGill; l'une de ses filles, Marie, est avocate-chef aux Entreprises Bell Canada et l'autre, Suzanne, est docteure en psychologie.) Reste que le Dr Kuchel avait alors 45 ans, l'âge où la plupart des gens ne sont pas placés devant un nouveau pays et une nouvelle carrière en plus d'assumer la responsabilité d'une jeune famille... "Il faut en faire, des efforts, pour rattraper le terrain qui manque sous ses pieds. Mais je ne me plains pas. Peut-être la guerre m'avait-elle préparé à vivre des difficultés? Sans être fataliste, je prends les choses telles qu'elles sont, mais je crois qu'on est un peu architecte de sa vie."

Le Dr Kuchel n'est pas avare d'éloges pour sa famille. C'est un fardeau extrême, dit-il, que de soutenir une carrière comme la sienne, tissée d'absences, de longues heures de travail, de craintes de manquer de fonds, etc. "Parce que pour un chercheur, aujourd'hui, ce n'est pas assez de "faire". On perd tellement de temps à demander des subventions... Si on combine cette insécurité à une pratique de médecin, on finit par avoir deux pleines carrières! Ça explique peut-être pourquoi si peu de gens se dirigent vers la recherche clinique - avec la complexité scientifique et médicale qui va croissant, c'est presque une mission impossible. Et les journées n'ont toujours que 24 heures!"

Les points saillants

En 1969, le Dr Kuchel devient professeur titulaire à l'Université de Montréal, est associé au département de médecine expérimentale de l'Université McGill et est membre du service de néphrologie de l'Hôtel-Dieu de Montréal. L'année suivante, il décroche son diplôme de spécialiste en néphrologie et en médecine interne du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada. Et de 1975 à 1996, il occupe le poste de directeur du laboratoire des études du système nerveux autonome de l'IRCM.

Il trouve encore le temps de travailler auprès de la société Abbott (Chicago, 1974-) pour la conception de médicaments cardiovasculaires, de participer à la Hypertension Task Force du National Institute of Health (Bethesda, 1975-80, comme seul membre non américain du groupe) et d'être conseiller médical pour Hydro-Québec (1978-81) sur la question de certaines maladies cardiovasculaires chez les gens qui vivent près des lignes à haute tension. Il prête aussi son concours d'expert à différents organismes, notamment la Fondation des maladies du coeur du Québec (1978-82) comme président du comité médical consultatif, la Société canadienne d'hypertension artérielle (1978-84) et la Fondation canadienne des maladies du coeur. Toutes choses, soutient-il, qui lui ont ouvert des possibilités de recherche très enrichissantes.

Son rayonnement comme néphrologue et scientifique chevronné - n'est-il pas LE spécialiste de la physiopathologie des maladies reliées aux hormones du stress? - pourrait se chiffrer comme suit : 6 livres et plus de 500 articles dans des publications spécialisées, 1 livre de médecine interne, 40 années d'enseignement et des centaines de conférences. Ce à quoi il répond : "Publier, c'est une chose. Voir ce que ça donne vingt ans plus tard, c'en est une autre. La vraie satisfaction vient de la confirmation des travaux par les pairs, et de leur aboutissement sous forme de traitements efficaces."

C'est maintenant chose faite. Entre autres lignes de recherche ayant mené à des premières mondiales, mentionnons : la réactivité vasculaire à l'angiotensine comme mesure indirecte de l'état de la rénine dans la maladie d'Addison (Lancet, 1964); la première description d'une hypertension essentielle avec suppression de la rénine (Université Vanderbilt, 1966, Citation classique en 1985); la preuve que la dopamine périphérique a une action cardiovasculaire et rénale non seulement pharmacologique mais aussi physiologique (IRCM, 1972); la preuve d'un défaut de dopamine dans l'oedème idiopathique soigné par bromocriptine (IRCM, 1978-80, recommandation du Harrisson Textbook of Medicine 1998) et dans l'hypertension (1989) traitée par fénoldopam (Merck Manual 1999) et de ses répercussions défavorables sur l'hypertension si accompagné d'une diète riche en protéines (American Journal of Physiology, 1998); la preuve de l'excès de dopamine dans l'hypotension orthostatique et la proposition du traitement par métoclopramide (IRCM, 1980, Merck Manual 1999); la première preuve que la métyrosine inhibant la synthèse des catécholamines des patients atteints de phéochromocytome malin peut entraîner une régression clinique et une diminution du volume des métastases (IRCM, 1084-90); la découverte du pseudophéochromocytome, forme d'hypertension épisodique associée à des décharges de dopamine, de ses multiples mécanismes et traitements (IRCM, 1988-98).

Ce que le Dr Kuchel n'aura pas le temps de vous dire dans son allocution

Qu'il préfère se qualifier d'interniste plutôt que d'endocrinologue ou de néphrologue, "parce qu'il est plus important d'avoir une perspective d'ensemble que le seul point de vue d'une sous-spécialité". Dans son enseignement comme dans sa pratique, le Dr Kuchel n'a pas limité les "intrusions" de l'une ou de l'autre branche...

Que d'avoir exercé une médecine de coeur est l'une de ses plus grandes fiertés. En témoignent les lettres d'amitié et de reconnaissance de ses patients, nombreux à lui demander encore conseil bien qu'il ait cessé ses activités cliniques depuis près de deux ans. Le Dr Kuchel déplore que la relation médecin-patient soit en train de se dépersonnaliser au profit d'examens techniques impressionnants mais qui laissent peu de place à l'écoute, à la compassion et à un questionnaire bien mené. "Cela peut créer un certain vide entre le médecin et le patient qui, au lieu d'être au coeur du système de santé, devient un simple "consommateur" d'une immense industrie de santé. J'espère que j'ai réussi à transmettre ce message à mes étudiants, internes et résidents."

Qu'il parle six autres langues que le français (allemand, russe, hongrois, tchèque, slovaque, anglais). "Cela reflète un peu l'histoire de mon pays d'origine... La Tchécoslovaquie possède une énorme richesse culturelle, mais une bien mauvaise position géographique! C'est la tragédie de ce pays... J'espère qu'elle va s'atténuer avec l'entrée de ses deux États dans l'Union européenne."

Qu'il veut se familiariser avec Internet et le courrier électronique en prévision de sa retraite définitive de l'IRCM, en 2001. "Je veux en particulier profiter de cette explosion des communications pour me tenir au courant des nouveautés médicales - ce sera plus rapide que de lire une montagne de journaux. Et j'ai une abondante correspondance à tenir avec des journaux, d'anciens étudiants et fellows en recherche (24 à Montréal seulement), des médecins et des patients d'ici. Il est temps que je devienne mon propre secrétaire!"]